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Reportage

En Flandres, la folle traque d’un extrémiste de droite radicalisé par les théories complotistes

Après avoir menacé de mort des membres du gouvernement belge et le responsable de la task force de lutte contre le covid, Jürgen Conings prend la fuite le 17 mai, armé jusqu’aux dents. Le militaire de 46 ans est retrouvé mort le 20 juin. Récit d’une chasse à l’homme hors norme qui galvanise l’extrême droite belge et les sphères complotistes.

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Pour la première fois depuis les attentats de Bruxelles, la Belgique s’engage dans une chasse à l’homme. Jürgen Conings fait l’objet d’une surveillance de degré 4 par l’Organe de coordination pour l’analyse de la menace (OCAM). La police, l’armée et Interpol sont mobilisées.

Johanna Geron
 / Reuters

Cette mauvaise histoire belge avait tous les ingrédients d’un excellent thriller américain made in 2021. Jugez plutôt le synopsis. Dans une Belgique usée par les restrictions sanitaires et en proie à la défiance grandissante de sa population envers les mesures prises pour lutter contre la pandémie, le virologue Marc Van Ranst reçoit des menaces de mort. Le très médiatisé scientifique chapeaute la task force belge de lutte contre le covid. Ces menaces sont proférées entre autres par Jürgen Conings, un militaire flamand de 46 ans aux idées d’extrême droite qui sombre lentement dans le complotisme au fil de la crise sanitaire. Au printemps dernier, Jürgen Conings s’enfuit avec un arsenal de guerre volé dans sa caserne.

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Depuis mars 2020, Marc Van Ranst accapare le paysage médiatique du Plat Pays. Le virologue chapeaute la task force belge de lutte contre la pandémie. Le scientifique est régulièrement la cible des critiques de l’extrême droite et des sphères complotistes. En 2020, il reçoit une menace de mort de Jürgen Conings.

NICOLAS MAETERLINCK/ Belga

S’engage alors une chasse à l’homme hors norme mobilisant l’armée et Interpol qui tient tout le Plat Pays en haleine durant trente-cinq jours. Jusqu’à l’épilogue. Le 20 juin 2021, un chasseur et un vététiste sont alertés par l’odeur nauséabonde qui se dégage dans un sous-bois de Dilsen-Stokkem, à quelques kilomètres de la frontière néerlandaise. Ils y découvrent le corps de Jürgen Conings, meurtri par balles. Fin de l’histoire? Pas tout à fait. Sur les réseaux sociaux et dans les rues, une vague de soutien complotiste et d’extrême droite érige le militaire en martyr. Ce qui aurait donc pu être une fiction n’est autre que le polar fou dont la Belgique a été le théâtre ces dernières semaines. Récit des événements.

Avis de recherche national 19 mai

L'avis de recherche de Jürgen Conings.

Facebook Police federale belge

Nous sommes le 10 mai 2021. Le virologue Marc Van Ranst signale publiquement des menaces de mort proférées à son encontre sur Twitter. Depuis plus d’un an, le «Didier Pittet belge» accapare le paysage médiatique du Plat Pays en qualité de responsable de la task force scientifique de lutte contre le covid. L’expert est un habitué des critiques contre les mesures restrictives imposées à la population. Mais cette fois, ses détracteurs vont plus (trop) loin. Quelques jours plus tard, ce sont de nouvelles menaces de mort qui sont proférées sur le site du collectif Viruswaanzin (la folie du virus). Cette organisation est à la tête de plusieurs manifestations contre les mesures sanitaires du gouvernement.

Le collectif ne cache pas sa haine à l’encontre du célèbre virologue. Dans une vidéo de 15 minutes et 57 secondes diffusée en janvier dernier sur les réseaux sociaux, l’avocat du collectif Michael Verstraeten le rendait publiquement responsable «des milliers de morts du covid». Mais c’est un autre message plus récent qui alerte Marc Van Ranst. Sur le site du collectif, le profil anonyme IC3 y écrit: «MVR (Marc Van Ranst) va y passer.» Face à cette radicalisation, le scientifique porte plainte. La police belge le place sous résidence surveillée avec ses proches.

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Les mois précédant sa fuite, Jürgen Conings n’hésite pas à s’épancher sur les réseaux sociaux. Le militaire de 46 ans y véhicule ses idées d’extrême droite et ses théories complotistes. Son acte va galvaniser ses sympathisants, qui l’érigent aujourd’hui en martyr.

Linkedin

L’affaire s’emballe le 17 mai. Dans la province flamande du Limbourg, à quelques kilomètres de la frontière néerlandaise, le caporal-chef Jürgen Conings disparaît de la caserne de Bourg-Léopold. Ce formateur de tir de 46 ans, adepte des théories complotistes, est connu pour ses idées d’extrême droite. Ce jeudi, il prétexte un exercice de tir et «emprunte» des armes de poing, des munitions ainsi que deux lance-roquettes et s’évanouit dans la nature. Au domicile de Jürgen Conings, Gwendy, la compagne du fugitif, découvre une lettre d’adieu: «Je sais que je deviendrai l’ennemi de l’Etat. Ils me chercheront et me trouveront au bout d’un moment. Je suis prêt à ça. […] Je ne peux pas vivre avec les mensonges de personnes qui doivent décider comment nous devons vivre. […] Les élites politiques et, à présent, les virologues […] sèment la haine et la frustration, encore pire que ce qu’elle était [sic] déjà.»

Un an plus tôt, Jürgen Conings avait déjà menacé Marc Van Ranst. Mais qu’a-t-il en tête ce 17 mai 2021, armé jusqu’aux dents? Les éléments de l’enquête relayés par le quotidien belge Le Soir soulignent que Jürgen Conings a passé les premières heures de sa fuite à proximité du domicile du virologue de la KU Leuven. Les enquêteurs découvrent également des éléments d’une préparation minutieuse. En quittant la caserne avec son arsenal, le militaire retire 3000 euros, puis il abandonne ses insignes militaires sur la tombe de ses parents. Dans sa lettre, le fugitif paraît déterminé: «Je n’ai pas peur de mourir. Mais alors ce sera à ma façon, je vivrai mes derniers jours comme je le veux.» Pour la première fois depuis les attentats de Bruxelles, la Belgique s’engage dans une chasse à l’homme.

Le profil de Jürgen Conings est passé au crible. Le Soir révèle que le militaire est affilié au parti d’extrême droite flamand Vlaams Belang. Il se serait radicalisé au cours de la pandémie. Jürgen Conings menace non seulement le gouvernement belge et les virologues, mais également la communauté musulmane. Certaines mosquées du Limbourg sont placées sous surveillance de degré 3 par l’Organe de coordination pour l’analyse de la menace (OCAM), spécialisé dans les informations sur le terrorisme, l’extrémisme et la radicalisation. Quant à Jürgen Conings, il fait l’objet d’une surveillance de degré 4. Une dizaine de personnes sont placées sous protection rapprochée.

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Le dimanche 20 juin, un chasseur et un vététiste sont alertés par l’odeur d’un cadavre. Ils découvrent le corps du fugitif.

NICOLAS MAETERLINCK/ Belga

Le 18 mai, un chasseur découvre la voiture abandonnée de Jürgen Conings dans la réserve naturelle de Heuvelsven, à Dilsen-Stokkem. Le fugitif connaît cette région par cœur; il y possède un chalet. Jürgen Conings est aussi un expert de la survie, capable de tenir des jours en pleine nature. A-t-il gagné les Pays-Bas non loin? Se terre-t-il dans la forêt? Dans le coffre de la voiture, les enquêteurs et les spécialistes du déminage retrouvent une partie de l’arsenal, soit les deux lance-roquettes et les munitions. Mais Jürgen Conings est toujours armé. Il s’avère aussi que le fugitif avait pris soin de piéger sa voiture avec des fusées éclairantes. Le 19 mai, la police fédérale émet un avis de recherche national.

Dans les jours qui suivent, la Belgique mobilise des hélicoptères de combat, les brigades canines ainsi que des caméras thermiques. En vain, le fugitif reste introuvable dans les trois zones où se concentrent les recherches. Six jours après la disparition, la justice belge lance un appel inédit à la télévision flamande. Le 23 mai, le procureur fédéral Frédéric Van Leeuw s’y adresse en effet directement au militaire. Conings ne réagit pas. Est-il déjà mort? Malgré les moyens colossaux déployés, l’incapacité de la police et de l’armée à retrouver le fugitif galvanise les sympathisants de Conings sur les réseaux sociaux. Ceux-ci n’hésitent pas à afficher par deux fois leur soutien au militaire en manifestant dans les rues de Dilsen. Plus d’un millier d’entre eux se réunissent sur un groupe Facebook, fermé depuis.

Le 4 juin, le parquet belge abandonne les recherches de grande ampleur. L’hypothèse que Jürgen Conings se cache dans la forêt se renforce après la découverte de son sac rempli de munitions de chasse, de médicaments et de vivres. Il va falloir attendre deux semaines de plus pour que la chasse à l’homme prenne fin. Celle-ci aurait coûté plus de 650 000 euros, rien que pour la Défense, selon le quotidien belge néerlandophone De Morgen. Le dimanche 20 juin, un chasseur et un vététiste sont alertés par l’odeur d’un cadavre en décomposition. Il s’agit bien de Jürgen Conings. Mais depuis quand est-il mort? Le travail de la police scientifique va le déterminer. Quant à l’enquête judiciaire, elle va se poursuivre pour détailler l’itinéraire du fugitif.

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La ministre socialiste de la Défense, Ludivine Dedonder, doit essuyer de sévères critiques.

LAURIE DIEFFEMBACQ/ Belga

Après cinq semaines hors du commun, la Belgique souffle. Mais le répit sera de courte durée. Au lendemain de la découverte du corps de Jürgen Conings, les critiques fusent à l’encontre du gouvernement et les appels à la démission de la ministre socialiste de la Défense, Ludivine Dedonder, se multiplient. On lui reproche notamment un laxisme dans le contrôle de l’accès aux armes; ce qui a permis à Jürgen Conings de se constituer un arsenal de guerre. Mais l’affaire Conings a surtout mis en lumière l’inquiétant mouvement de soutien autour de la figure du fugitif.

Depuis le 20 juin, les réseaux sociaux crépitent de messages de sympathie à l’égard du militaire. Ils véhiculent également les théories complotistes selon lesquelles la Sûreté de l’Etat belge aurait éliminé Jürgen Conings. Selon les experts spécialistes de l’extrême droite et des théories complotistes cités par Le Soir, ces réactions prouvent que bien des Belges se sont retrouvés dans le récit de Jürgen Conings. Soit celui d’une figure de la résistance face aux mesures sanitaires et contre «l’establishment». De là à motiver le passage à l’acte chez d’autres Jürgen Conings? La menace est sérieuse. Elle n’ébranle pas Marc Van Ranst. Le célèbre virologue a pu quitter sa résidence surveillée, mais reste sous protection policière.

Par Mehdi Atmani publié le 30 juin 2021 - 12:33