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Société

Féministe ou anticonformiste: la revanche de la vieille fille

Malheureuse et revêche, la vieille fille? C’est ce que la société a toujours voulu faire croire pour convaincre les femmes de s’ensevelir sous les corvées domestiques du couple. Mais l’arnaque a fait son temps: de plus en plus de femmes mènent une existence plus paritaire avec elles-mêmes. Et si, la vieille fille était aujourd'hui un choix de vie enviable? Décryptage.

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La revanche de la vieille fille

Si pendant longtemps, la société faisait croire aux femmes qu'il fallait être mariée jeune et avec des enfants pour être heureuse, aujourd'hui, de plus en plus de femme s'affranchisse des carcans et vivent leur vie de célibataire épanouie. 

Amina Belkasmi
carré blanc
Julie Rambal

En constatant, à 37 ans, que ses relations amoureuses ne dépassaient pas la barre des deux ans, Marie Kock est descendue du manège, pour passer «d’une vie obsédée par l’amour à une vie qui n’y accorde que peu d’attention», selon ses mots. L’occasion d’une pleine repossession de soi: «On passe tellement de temps à essayer de trouver la personne qui va nous combler que cela nous empêche de faire le travail, confie-t-elle. Et je me rends compte que cette repossession change même les rapports avec les amis, au travail ou dans la famille. Aimer les gens sans avoir besoin d’eux a été une libération», nous dit-elle. Dans son dernier essai, «Vieille fille» (Ed. La Découverte), un livre aussi personnel qu’intelligent et sensible, la journaliste encourage d’ailleurs l’autonomie bien au-delà de la relation de couple. Elle-même évite désormais soigneusement la maltraitance au travail, et s’est même offert une nouvelle vie dans une nouvelle ville. Tout serait-il lié? Son ouvrage aux airs de manifeste apporte une nouvelle voix à toutes celles qui remettent aujourd’hui le modèle du couple hétérosexuel en question, de Mona Chollet dans son dernier livre («Réinventer l’amour», Ed. La Découverte) à Ovidie et son podcast sur sa mise en retrait du marché de la séduction (Vivre sans sexualité, France Culture). «Il y a quelques miracles et des couples qui font envie, mais si l’on acceptait que l’amour, le couple et une famille aimante ne sont réservés malheureusement qu’à une petite poignée d’élus, et que le reste, c’est quand même aussi beaucoup des rapports de domination, de pouvoir, d’abus et de sacrifice, à divers degrés, peut-être que l’on serait décroissant, pour y aller seulement quand ça vaut le coup, et non plus parce qu’on se sent seul, ou parce qu’on pense qu’il est normal d’y aller», poursuit Marie Kock.

>> Lire aussi: Hommes-femmes, le rééquilibrage (éditorial)

Pour convaincre les femmes de se jeter dans la conjugalité au pas de charge, on leur a longtemps brandi le spectre de la «vieille fille», cette figure repoussoir censée incarner toutes les tares (pingrerie, aigreur, folie…) d’une vie sans homme. Et Marie Kock revient longuement sur cette stigmatisation historique: «Le récit aurait pu être différent. On aurait pu en faire des figures de grandes prêtresses détentrices du savoir, dans des valeurs de compassion et de remise en question de l’ordre établi, on en a fait des petits déchets que personne ne veut fréquenter. Déjà, l’expression vieille fille est un oxymore indiquant que ça n’a pas marché comme cela aurait dû, une condamnation à rester éternellement mineure. Or dénier le droit d’être adultes à des femmes qui ont des vies entières et complètes, je ne comprends vraiment pas», ajoute-t-elle.

Au Moyen Age, celles qui ne voulaient pas convoler ni entrer dans les ordres n’avaient qu’une seule option: devenir recluses, c’est-à-dire s’emmurer vivantes, dans des conditions d’hygiène terribles, uniquement nourries selon le bon vouloir de la communauté des vivants alentour. Au couvent, au moins avaient-elles le droit d’étudier, d’enseigner et d’entretenir des correspondances avec les hommes. Mais seulement jusqu’au XVIIIe siècle, sonnant la condamnation de la chasteté. Si aujourd’hui la société ne punit plus aussi cruellement les femmes seules, elle s’en moque, tandis que le couple représente toujours le modèle d’accomplissement. Dernier avatar? Le «lifestyle couple», incarnation la plus déprimante de l’amour aux yeux de Marie Kock, parce que uniquement tourné vers la dépense: «On a une vision extrêmement capitaliste de ce que l’on considère comme une vie confortable, et du couple qui est valorisé. Mais qu’est ce qui nous fait vraiment du bien?»

De plus en plus de jeunes féministes tranchent aussi la question. Et tandis que les chiffres glaçants des féminicides s’égrènent ou que le coût élevé de la charge mentale des femmes dans le couple est dénoncé de toutes parts, certaines font désormais le choix du «célibat politique». A l’instar de la journaliste Marie Albert, 28 ans, qui a même fondé un podcast, Sologamie, en référence au courant proposant de s’épouser soi-même, pour revendiquer son autonomie. «A mon âge, j’ai déjà subi des violences conjugales dans le couple, des hommes qui retiraient le préservatif pendant le rapport sexuel sans me prévenir – ce qui peut constituer un viol –, mais aussi le devoir de tout gérer d’un point de vue émotionnel, alors, à un moment, j’ai eu la flemme de m’investir», relate-t-elle. Célibataire depuis quatre ans, la journaliste s’apprête à publier un livre (La puissante), dans lequel elle raconte sa libération: «En 2019, j’ai fait un tour du monde en cargo, pour retrouver confiance en moi, et ce livre raconte l’aventure. Mais aussi comment je suis sortie des traumas, et comment j’ai eu l’idée du célibat politique pour devenir celle que je suis aujourd’hui, indépendante, aventurière… Après, j’envisage un livre qui parlera de la trajectoire de ma grand-mère, une femme qui a été en couple avec un homme violent, avant d’aller progressivement vers la libération et le célibat à 60 ans. Il y a énormément de femmes qui se libèrent ainsi, à 50-60 ans, quand elles n’ont plus les enfants et peuvent enfin divorcer. J’ai envie de parler de ce grand mouvement qui propose d’être en couple avec soi-même, sans homme dans sa vie.»

Selon Marie-Cécile Naves, politiste et autrice de «La démocratie féministe» (Ed. Calmann-Lévy), le célibat volontaire vient rappeler, comme «#MeToo», que les questions intimes sont politiques. «Dans la sphère privée se jouent énormément de rapports de pouvoir et de domination. La répartition genrée des rôles sociaux, et les inégalités qui en résultent, se construit d’abord dans l’intime. Et le mariage hétérosexuel est marqué par l’inégalité entre hommes et femmes. En témoignent des lois très récentes autorisant les épouses à travailler et à ouvrir un compte bancaire sans l’autorisation de leur mari», note-t-elle. Et demeure une stigmatisation plus forte des femmes seules que leurs pairs masculins. «Le célibat est surtout critiqué pour les femmes, et peu valorisé socialement, car il est considéré comme un manque. Selon les normes dominantes, le destin des femmes reste de materner. Par ailleurs, la sexualité libre des femmes et, au-delà, les revendications d’une organisation sociale qui ne soit plus dictée par les normes patriarcales, tout ceci inquiète beaucoup de gens…» Jusqu’à brandir l’épouvantail de la vieille fille. Psychologue sociale passée par Harvard et militante pro-célibat, Bella DePaulo dénonce d’ailleurs cette «pitié» qu’inspirent encore les célibataires. Jusqu’à avoir développé le concept de «singlism» (de «single», célibataire en anglais) pour faire reconnaître «une sorte de préjugé, semblable au racisme et au sexisme. Sauf que les gens stéréotypent et stigmatisent les célibataires sans même s’en rendre compte, ou s’ils le réalisent, ils pensent qu’il n’y a rien de mal à cela», soutient-elle.

Mais Bella DePaulo défend surtout l’idée que le célibat épanouit. Et que le «pouvoir des chiffres» changera bientôt la norme grâce au nombre croissant de personnes non mariées à chaque recensement de population qui rend «plus difficile d’insister sur le fait qu’elles ont toutes quelque chose qui ne va pas». Sur son blog, elle précise également pourquoi, «en tant que célibataire de toujours», elle n’a pas l’intention de se marier avec elle: «L’appel de la sologamie n’est pas aussi idiot ou aussi évident qu’il y paraît. Je suis sensible aux sentiments qui motivent les gens à passer par ces rituels d’amour-propre. Je suis d’accord, vous n’avez pas besoin d’une autre personne pour vous compléter. Vous pouvez exprimer ce qui est important pour vous, puis jurer de vivre selon ces valeurs, en présence des personnes importantes dans votre vie. Vous devriez vous sentir tout aussi autorisé à célébrer votre vie que les couples à célébrer la leur. Mais je veux résister à l’idée que la conjugalité représente le meilleur de l’existence. L’automariage exprime un désir plutôt qu’une résistance. En plus, je n’aime pas les robes.» Allié féministe avant l’heure, Boris Vian chantait déjà «Ne vous mariez pas les filles», anticipant les réflexions de Marie Kock, entre devoir de maternage des femmes, injonctions sexuelles et écologie: «Ce qu’on reproche aux vieilles filles, c’est de ne pas payer leur dû à la société. Moi, je le vis comme une forme de décroissance. On n’est pas obligé d’étendre son territoire, dans un esprit de conquête, comme si c’était l’instinct ultime de l’espèce humaine, alors qu’on est dans un moment où l’on commence à être nombreux. Mais on a le même rapport au couple qu’à la croissance: peu importe ce qu’on consomme, il faut la relancer. Que ce soit beau, intelligent, intéressant, rien à faire, il faut acheter.» Sauf que les femmes croient beaucoup moins aux slogans publicitaires.


Fichez-leur la paix!


Oui, elles vivent seules, et non, elles ne cuisinent pas des cupcakes à l’heure du goûter pour une progéniture. Vieilles filles? Non, femmes libres.

Laure Calamy, 48 ans

L’actrice semble lassée qu’on lui demande si elle se sent complète sans conjoint ni enfants accrochés aux bras: «Il ne faut pas se leurrer, beaucoup en font pour leurs vieux jours. Je trouve qu’on rend service à l’humanité en n’ayant pas d’enfants. Mais il reste très mal perçu qu’une femme expérimente, vive des aventures. La jeune génération se le permet davantage, mais tous les freins n’ont pas encore sauté.»

Laure Calamy

Laure Calamy.

Laurent Vu/SIPA/Dukas

Jennifer Aniston, 54 ans

Elle est une puissante productrice, on lui parle pourtant toujours de la famille qu’elle n’a pas fondée: «Peut-être qu’aucun enfant n’est sorti de votre vagin, ça ne signifie pas que vous ne maternez pas, que ce soient vos chiens, vos amis, les enfants de vos amis… On a continuellement dit de moi que j’étais trop ambitieuse, concentrée sur moi-même, égoïste, mais c’est à nous de choisir notre définition du bonheur.»

Jennifer Aniston

Jennifer Aniston.

V E Anderson/WireImage

Béatrice Dalle, 58 ans

Une carrière riche, divers élans du cœur, mais son statut de non-mère continue d’être évoqué en interview, comme une énigme insondable. Heureusement, la réponse est cash: «Ma vie, elle est trop importante, comme la vie de tout le monde, mais je n’ai pas du tout envie de partager, d’être dépendante de quelqu’un et de prendre la perpétuité. C’est bon, je n’ai fait de mal à personne pour mériter ça.»

Béatrice Dalle

Béatrice Dalle.

Domine Jerome/ABACA

Diane Keaton, 77 ans

Elle a eu plusieurs histoires (notamment avec Al Pacino, autre grand pro-célibat), elle a aussi adopté deux enfants, mais elle défend aujourd’hui farouchement sa vie seule et peinarde: «Je suis attirée par les hommes et j’adore jouer avec eux. Mais une vie partagée? C’est un monde différent. Je pense qu’il faut être quelqu’un qui peut faire des compromis et je ne pourrais jamais en faire. Jamais.» 

 

Diane Keaton

Diane Keaton.

Boaz/Backgrid/Dukas

Des figures qui inspirent


Difficile de trouver des modèles de femmes seules et sereines dans une pop culture noyée sous les Bridget Jones (désespérées par le célibat). Marie Kock enquête d’ailleurs aussi dans son essai. Tentative de réponse.  

1. Hildegarde de Bingen, (1098-1179)

Hildegarde de Bingen

Hildegarde de Bingen.

Wikimedia Communs

Nonne allemande, entrer dans les ordres et ne pas élever de marmots lui ont octroyé tout son temps pour devenir botaniste, compositrice, peintre et écrivaine. Et même créer la bière.

2. Louise Michel, (1830-1905)

Louise Michel

Louise Michel.

Wikimedia Commons

Féministe, anarchiste, écrivaine, elle «défendait une abstinence militante pour pouvoir se donner tout entière
à la révolution et aux idées à produire pour la mener», précise Marie Kock.

3. Annie Ernaux, (1940)

Annie Ernaux

Annie Ernaux.

Stefan Boness/Ipon/SIPA

Dans «La femme gelée», publié en 1981, l’écrivaine, qui vient de recevoir le prix Nobel de littérature, raconte sa vie familiale qui l’a emprisonnée comme un papillon punaisé dans un cadre. Les jeunes féministes la vénèrent.

4. Thelma et Louise, (1991)

Thelma et Louise

Thelma et Louise.

DR

Pour fuir les violences conjugales, les deux potes prennent la route avec panache, n’hésitant pas à se défendre, mais, dans un film de 1991, il fallait forcément que l’émancipation finisse mal...

5. Catwoman, (Halle Berry, 2004)

Catwoman

Catwoman.

DR

Selon Marie Kock, elle est aussi une héroïne structurante, car elle «souhaite mener sa vie comme bon lui semble et ne pas céder à Batman qui, malgré ses muscles, reste 1. moins intelligent qu’elle et 2. son ennemi».

6. Spinster, (2019)

Spinster

Spinster.

DR

Avec son film, la réalisatrice canadienne Andrea Dorfman offre enfin la première comédie anti-romantique où l’héroïne dit non à un homme sympa parce qu’elle adore sa vie en l’état. 


Gabrielle Suchon

 

Gabrielle Suchon

Gabrielle Suchon.

Wikimedia Commons

Philosophe du XVIIe siècle, issue de la noblesse, elle a fui le mariage toute sa vie, avant de publier, deux ans avant sa mort, en 1700, «Du célibat volontaire, ou la vie sans engagement». Dans son essai, Gabrielle Suchon défend les bienfaits d’une vie libérée de la conjugalité, ni «inquiétée par le désir de plaire, ni par la crainte d’être maltraitée». 

Par Julie Rambal publié le 25 octobre 2022 - 08:47, modifié 14 juin 2023 - 09:23