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© Anoush Abrar

Géraldine Fasnacht et la peur d’avoir contaminé son bébé

Publié jeudi 2 avril 2020 à 09:25
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Publié jeudi 2 avril 2020 à 09:25 
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La sportive de l'extrême Géraldine Fasnacht et son mari ont eux aussi contracté le coronavirus. Ils ont vécu la quarantaine imposée dans leur chalet de Verbier avec Odin Merlin Arthur, leur bébé de 3 mois. L’illustré avait immortalisé leur bonheur en photos juste avant l’épidémie.
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Odin Merlin Arthur vient de fêter ses 3 mois le 27 mars et il est bien évidemment trop jeune pour comprendre qu’un virus paralyse toute la planète. Ce qui fait tout son bonheur actuellement, c’est que papa et maman sont à la maison vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Sur FaceTime, Géraldine Fasnacht nous fait découvrir depuis Verbier sa jolie bouille rieuse, ses grands yeux bleus mobiles comme des billes. Au moment de notre téléphone, la championne de wingsuit finissait sa quarantaine à la maison avec Simon, son mari. Tous deux ont contracté le coronavirus.

Mettre en cage la femme-oiseau qui a dompté le Cervin, même si la cage est un magnifique chalet avec une vue ascendante sur les montagnes, qui aurait imaginé cela possible quand les photos de cet article ont été faites, le 14 février dernier, jour de la Saint-Valentin? Une date qui tombait bien, il y avait beaucoup d’amour, de rires, de bonheur, le bébé était adorable et le couple venait de se marier deux mois auparavant au Châble, dans l’intimité.

Anoush Abrar
Le temps de la sieste et d’une berceuse dans le salon pour son fils, né le 27 décembre. Elle n’imaginait jamais qu’elle ne pourrait plus mettre le nez dehors quelques semaines plus tard.

«Jamais nous n’aurions pu imaginer ce qui se passe aujourd’hui, confie la sportive. Simon, à qui j’ai probablement transmis le virus, a eu des symptômes plus violents que moi, beaucoup de douleurs musculaires, la gorge en feu, il a passé deux jours au lit sans forces. Moi, c’était moins éprouvant, mais je dors dix heures par nuit avec en plus des siestes. Et on a perdu l’odorat et le goût, ce qui est très désagréable.» Les deux seules craintes qu’elle nourrissait: des problèmes respiratoires qui s’aggravent et avoir contaminé son bébé, qu’elle allaite. «Heureusement, nous avons d’excellents médecins à Sembrancher, qui m’ont rassurée. Nous nous sommes proposés aussi pour qu’on prenne nos anticorps une fois que nous serions immunisés.»

A-t-elle une explication sur le fait que cette station dont elle est l’ambassadrice soit devenue un foyer épidémique? «La convivialité, peut-être. On aime faire la fête à Verbier, et puis nous sommes plus proches de l’Italie que d’autres stations…»

Mais attention, elle ne veut pas se plaindre, parle d’un «confinement de luxe». «Nous sommes tous les trois en famille. D’autres amis n’ont pas cette chance. J’ai de belles fenêtres, un hamac sur le balcon, je fais du yoga en ligne, la jeunesse du village fait les courses pour les personnes dans notre situation, ils les déposent devant la porte!»

Anoush Abrar
Odin Merlin Arthur est un bébé rieur et expressif, très facile à vivre depuis sa naissance, assure sa maman, qui l’allaite toujours. D’où sa crainte d’avoir pu transmettre le virus à son bébé lorsqu’elle a su qu’elle avait le Covid-19.

La star des sports dits extrêmes a bien sûr dû annuler toutes ses conférences prévues, dont une à New York. Elle a donné la dernière le 5 mars dernier à Paris, où elle s’est rendue avec son mari et son fils, avec pour thème la gestion des risques. En limitant tout de suite les siens, en s’y rendant en voiture et pas en TGV. «Je pensais que les organisateurs l’annuleraient mais, à l’époque, en France, les réunions étaient possibles jusqu’à 5000 personnes.» C’est justement parce qu’elle pratique un sport à hauts risques, dont elle connaît et limite les dangers au maximum, qu’elle n’allait pas en prendre avec un virus invisible et inconnu. «Même avant de l’attraper, je sortais masquée et emmitouflée! J’ai parfois l’impression que tout le monde ne réalisait pas que c’était sérieux!»

Elle s’interrompt un bref instant, Odin Merlin Arthur manifeste sa présence. Le petit garçon porte les prénoms du père des dieux de la mythologie nordique, celui d’un enchanteur à chapeau pointu et barbe blanche et celui d’un roi valeureux. De quoi lui donner une sacrée dose de confiance et de peps dans la vie. Il a aussi le nom de famille de sa mère. Simon a décidé de casser la sacro-­sainte transmission du patronyme paternel et, dans la foulée, a voulu lui aussi s’appeler Fasnacht. Exit Wandeler. Une jolie preuve d’amour et d’égalitarisme. «Odin est le fils de Géraldine Fasnacht, nous sommes à Verbier où elle a fait toute sa carrière, c’était normal pour moi que mon fils porte son nom. Cela ne me pose aucun problème, mon frère a un fils, la lignée est assurée!» nous avait confié ce grand gaillard au sourire amical qui, du coup, s’est inventé une nouvelle signature.

Anoush Abrar
Moments de tendresse si précieux entre une mère et son enfant. Géraldine, 39 ans, et Simon, 45 ans, qui sont ensemble depuis un peu plus d’un an et demi, ne voulaient pas attendre trop longtemps pour avoir un enfant.

La maman, elle, trouve que son fils ressemble plutôt à son père, avec cette jolie couleur caramel beurre salé qui lui vient des 25% de sang caribéen qui coulent dans ses veines. La grand-mère paternelle est originaire de Sainte-Lucie.

Ce bébé, qui grandit à vue d’œil, risque bien de dépasser les 190 cm de son papa. Avec tous les snowboards et skis rangés dans le garage («depuis qu’il faut rester chez soi, je n’ai jamais eu un matos aussi bien rangé, réparé et nettoyé», plaisante la maîtresse des lieux), il ne fait aucun doute qu’il va très vite en profiter, même si ses parents ne veulent rien forcer. «Il choisira, c’est sa vie!» Lors de notre rencontre, ils étaient dans l’émerveillement de l’avoir donnée, justement, la vie. Simon: «Les émotions sont encore plus fortes que dans notre sport. J’adore les enfants. Si j’ai attendu d’avoir 45 ans pour devenir père, c’est parce que je n’avais pas encore rencontré la femme de ma vie.» C’est fait!

«On s’est ratés pendant douze ans!» ajoute une Géraldine attendrie. Celle qui a vaincu plusieurs fois le fameux Bec des Rosses raconte qu’ils se sont croisés sur le circuit de wingsuit mais n’étaient jamais libres sentimentalement en même temps. «Heureusement, on s’est trouvés au bon moment!»

Anoush Abrar
Dans le garage, où sont entreposés les snowboards de la championne. «Avec le confinement, je vais pouvoir enfin ranger et réparer mon matériel, qui va être au top!» prévient-elle.

Simon a été vice-champion du monde de grimpe sur cascades de glace en 2002, il skie aussi comme un dieu pour avoir grandi à Andermatt, il a treize ans de wingsuit dans les ailes, mais il préfère rester à l’ombre de sa championne. C’est lui qui l’accompagne et filme désormais ses sauts, ce qui n’est pas un mince exploit. «Je me sens très bien derrière le rideau, avec la lumière uniquement sur ma femme.» Géraldine, quant à elle, qui avait renoué avant ce confinement avec le plaisir de voler, assure avoir une confiance totale en son mari.

Il y en aura des choses à raconter à Odin. Depuis sa naissance, sa mère tourne une vidéo à son intention. Elle n’avait pas, c’est évident, prévu la séquence «Restez à la maison». «Je voulais lui montrer dès le premier jour combien notre monde est magnifique, je ne pouvais pas anticiper ce qui allait arriver.» Le film commencera par sa naissance, bien évidemment, à l’hôpital de Rennaz. Elle ne tarit pas d’éloges sur le lieu et le personnel soignant. «Tout s’est parfaitement bien passé. Il est né à 11h24. La rupture des eaux s’est faite à 3 heures du matin, ça m’a réveillée. Auparavant, je n’avais ressenti ni contractions ni douleurs. Elles sont devenues très fortes à la fin. Heureusement que mon corps s’adapte à tout, Odin pesait 4 kg 240 et mesurait 53 cm.»

Anoush Abrar
Quand le confinement sera levé, et le virus plus qu’un mauvais souvenir, ils se réjouissent de repartir avec Odin sur les sentiers de montagne autour de chez eux.

A l’heure où on lit cet article, les Fasnacht sont sortis de quarantaine. Comme un confinement strict n’a pas été décidé entre-temps en Suisse, ils peuvent de nouveau goûter aux balades en montagne avec Odin, ces montagnes qui font partie de l’ADN de Géraldine. «J’espère aussi que j’aurai retrouvé mon odorat pour sentir les odeurs de la nature, le goût du bon vin. Pendant cette période, on a beaucoup parlé autour de la cheminée, avec Simon, des valeurs qui sont les nôtres et qui nous manquent. L’amitié, la convivialité, prendre un ami dans ses bras, se serrer la main, ne pas devoir parler à son voisin à travers une vitre. On espère que ça va bientôt revenir.» Ils sont confiants.


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