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© julie de tribolet

Grève des femmes, parole à la relève

Publié jeudi 13 juin 2019 à 09:03
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Publié jeudi 13 juin 2019 à 09:03 
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Elles n’étaient pas nées lors de la grève historique du 14 juin 1991. Vingt-huit ans plus tard, que revendiquent les jeunes femmes qui descendront dans la rue ce vendredi 14 juin? De Lausanne à Martigny en passant par Porrentruy, quatre d’entre elles se confient.
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Marine Ehemann, 28 ans, Lausanne.
Thésarde en sciences politiques et coordinatrice romande de la grève des femmes pour le Syndicat des services publics (SSP).

«J’ai grandi dans un petit village du Gros-de-Vaud, dans un milieu rural où la place de la femme était encore traditionnelle. Ma maman a arrêté de travailler quand elle m’a eue et n’a jamais réussi à retourner à ses premières amours de laborantine. Cela m’a marquée.»

«Mais ce qui a surtout motivé mon engagement, c’est la relation amoureuse que j’ai vécue quand j’avais 20 ans. Pour lui, qui en avait 25, une femme devait être en retrait, ne pas trop parler… En tant qu’homme, il se pensait supérieur. Il n’était pas violent physiquement, mais il a fini par tout contrôler dans ma vie, en m’enfermant dans une violence psychologique. Il a réussi à faire de moi quelqu’un que je ne suis pas, en me rabaissant constamment, sur ma manière de m’habiller, de me coiffer… Une fois, il m’a hurlé dessus dans la rue car j’avais osé sortir sans m’épiler le haut des cuisses.»

«Sonnette d'alarme»

Je me suis mise à contrôler tout ce que je mangeais et à faire du sport de manière compulsive. Heureusement, mes proches ont tiré la sonnette d’alarme. Pour me réapproprier mon corps et mon identité, j’ai cherché une forme de bienveillance auprès de groupes de femmes, sur le Net, dans les assoces féministes de l’université… Cela m’a permis d’évoluer dans un milieu où l’envie de faire changer les choses l’emportait sur mon apparence.»

«Selon moi, les hommes sont tout aussi enfermés dans les stéréotypes. On les juge sur le pouvoir, l’argent qu’ils doivent ramener à la maison, la performance sexuelle. C’est en décloisonnant ces rôles arbitraires que chacun pourra être ce qu’il a envie d’être.»

«On entend beaucoup qu’en Suisse tout va bien. Mais la société vous envoie des messages insidieux. Il ne faut jamais penser que c’est parce qu’elles sont établies que les choses sont bien comme elles sont. Il y a deux ans, un pharmacien à Genève a refusé de me vendre la pilule du lendemain: il estimait qu’à 26 ans, il était temps que je prenne le risque de tomber enceinte!»

«Vas-y!»

«Alors oui, je suis en colère! Il y a quelques jours, un type a claqué la langue en me voyant passer dans la rue. Je suis allée lui dire: "Mais enfin, je ne suis pas un cheval! Est-ce que vraiment ça marche quand tu fais ça, les filles viennent vers toi en galopant?!»

«Mon militantisme a changé des choses. En septembre dernier, ma mère a participé à sa première manifestation. Et elle a décidé qu’elle allait reprendre une formation. Moi, je veux une relation dans laquelle on a le droit d’être qui on est, où l’autre nous appuie dans la direction que l’on veut prendre. Récemment, j’ai rencontré quelqu’un. Je lui ai dit que j’avais le fantasme de me raser la tête depuis longtemps. Il a simplement répondu: «Vas-y!»

>> Voir la galerie photo «Non, non, rien n'a changé!»


julie de tribolet
Joana da Rocha Lopes pose devant l'ESSP Lausanne avec des camarades et enseignantes engagées avec elle.

Joana da Rocha Lopes, 22 ans, Lausanne.
Etudiante en première année à la Haute Ecole de travail social et de la santé de Lausanne (EESP), membre du collectif EESP – Grève des femmes 2019.

«Ma mère est issue de la classe ouvrière. Enfant, elle a quitté le Portugal pour la France, puis la Suisse. Elle s’est toujours battue pour être indépendante et pour que je ne manque de rien. Elle va faire grève, oui. M’engager est aussi une manière de lui dire merci pour tout ce qu’elle a fait pour moi.»

«Je m’intéresse particulièrement à l’intersectionnalité, soit la combinaison de plusieurs discriminations – sexisme, racisme, homophobie – qui touchent les femmes des classes populaires, les migrantes, les sans-statut, les femmes racisées, les lesbiennes…»

«Encore des questions taboues»

«Je ne peux pas vous répondre sur mon vécu concernant les questions d’égalité dans le couple hétérosexuel, puisque je suis lesbienne. Ce que je peux vous dire, c’est que les questions liées à l’orientation sexuelle sont encore taboues. Moi-même, j’ai fait mon coming out très tard car je n’ai pas eu de modèle auquel m’identifier et que l’information en milieu scolaire était inexistante. Je n’avais pas forcément envie de vous parler de cette partie-là de ma vie, mais c’est aussi, je pense, un déclencheur de mon engagement. Ce n’est qu’en en parlant qu’on peut rendre les choses visibles.»

«De manière générale, le fait d’avoir eu la chance d’être soutenue par des camarades ou des femmes du collectif, où la sororité est réelle, m’a permis d’oser prendre davantage la parole. D’être plus libre.»


julie de tribolet
Complicité et fierté entre la fille et la mère, ici dans la cuisine de cette dernière à Bonfol.

Sarah Schumacher, 26 ans, Porrentruy, avec sa mère, Catherine Girardin.
Avocate stagiaire, membre de l’Association interjurassienne grève des femmes.

Quand nous avons demandé à Sarah si nous pouvions la photographier avec sa mère, ouvrière dans l’horlogerie, elle a hésité. «Je pense qu’elle comprend mon engagement et qu’il lui fait plaisir, mais elle ne me l’a jamais dit. Et puis elle est discrète.» Mais c’est avec un sourire plein de fierté que Catherine, 56 ans, a accepté de poser. «Ma fille dit tout haut tout ce que je n’ai jamais osé dire», dira-t-elle sous le regard surpris et ému de Sarah. «Elle a divorcé de mon père quand j’avais 2 ans. Je sais que cela n’a pas été facile, ­notamment en raison du regard hostile qu’on portait sur elle, mère célibataire, au village. Je sais qu’elle en avait été blessée.»

Dire tout haut ce qu’elle pense, Sarah a toujours été ainsi. Sa capacité à se rebeller et à prendre position «ne plaît pas à tout le monde». Mais c’est comme ça, elle ne supporte pas «ce qui est injuste». «Et j’ai besoin de dire les choses, quitte à déplaire à certain-e-s.»

Clichés

Elle-même se souvient d’avoir dû faire face aux clichés quand elle a décidé, vers 12 ans, de faire du foot. «On m’a dit que c’était un sport de garçon. Ce qui m’a encore plus convaincue d’y jouer!» rit-elle.

Aujourd’hui, son féminisme se manifeste par une attention accrue à ce qu’elle appelle «le sexisme ordinaire, qui est partout. Pourquoi, au restaurant, propose-t-on systématiquement aux hommes de goûter le vin? Pourquoi parle-t-on de "musique de fille"?» Elle poursuit: «Certaines femmes me disent: "Oh, moi, je gagne comme un homme, nous ne sommes plus en 1991.» Et les autres, alors? «Pourquoi attendre d’être directement concerné par les inégalités?» Son engagement pourrait bien passer par la politique. Pour la plus grande fierté, sans nul doute, de sa mère.


julie de tribolet
A Sion, Maurane pose avec des camarades du Collège de la Planta avec lesquels elle a organisé des actions pour le 14 juin.

Maurane Formaz, 19 ans, Martigny.
Membre du Groupe pour l’égalité du Lycée-Collège de la Planta à Sion.

«L’année dernière, alors qu’il faisait déjà nuit, un homme a tenté de m’attirer dans une salle d’attente sur le quai de la gare. Personne n’a bougé. Je n’ai plus envie d’avoir peur le soir en rentrant, je ne veux plus être cette voix du silence. Je veux me battre pour préparer mon avenir et celui des autres filles. On sait qu’il y en a plus que de garçons qui font des études supérieures, mais elles restent minoritaires dans les postes à responsabilités. Ce n’est pas normal.»

«Je ne suis pas une "féminazie". Lors de nos discussions, ma mère insiste sur le fait que l’égalité va dans les deux sens. Que par exemple, en cas de divorce, les hommes devraient avoir autant de chances d’obtenir la garde des enfants. Je suis d’accord. Pourquoi pas un service civil obligatoire pour tous? Et puis, une fille peut être galante elle aussi. Elle peut payer un verre une fois, le garçon la suivante.»

«Majorité de soutien»

«Je pense que dans ma génération, la majorité soutient et comprend le mouvement. Même si un camarade de classe m’a dit: "C’est vrai, la taxe rose (sur les produits hygiéniques féminins, ndlr), c’est aberrant, mais la société m’offre aujourd’hui un statut supérieur au tien et je n’ai pas envie que ça change." Quelqu’un qui me regarde droit dans les yeux et me dit ça… Je lui ai répondu qu’il n’avait plus besoin de m’adresser la parole.»

«Mes deux frères de 16 et 14 ans, auxquels j’explique la cause, me disent que je les fais ch…, mais le plus jeune porte désormais les autocollants du 14 juin et me dit: "Tu as vu, je suis féministe!»

«Il y a encore beaucoup de préjugés et de stéréotypes à déconstruire. La chance qu’on a, c’est que les choses sont déjà bien dégrossies et qu’on peut instaurer de nouvelles bases.»

>> A lire: l'interview de Christiane Brunner, à l'origine de la grève du 14 juin 1991


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