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Hommage à René Felber, l’homme de l’ouverture

Belle figure de la culture politique suisse, le conseiller fédéral René Felber tint le gouvernail diplomatique de la Suisse de 1988 à 1993. Le Neuchâtelois incarnait l’esprit d’ouverture, sur l’Europe, sur le monde. Avec un style franc et direct. Ce moustachu aimait le contact avec les gens et savait trouver les mots justes. Sans blabla opportuniste.

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Le 9 décembre 1987, jour de son élection au Conseil fédéral, René Felber avec son épouse, Luce, devant le Palais fédéral à Berne. Keystone

Ce socialiste neuchâtelois, né à Bienne, les pieds sur la terre, passant d’une responsabilité politique à l’autre dans un cursus très helvétique, ne pratiquait pas les jargons marxiste ou à la mode. René Felber avait une formation d’instituteur, à l’époque où existaient encore les «écoles normales». Le journaliste Frank A. Meyer, qui fut son ami, le décrit comme «un provincial, intellectuel mais pragmatique, ouvert au monde déjà à la mairie du Locle, si proche de la France, où l’industrie horlogère était mondialisée avant que l’on n’utilise le mot». La Suisse ne pouvait trouver mieux pour diriger sa politique étrangère dans une période agitée.

Il succédait à un autre socialiste romand, Pierre Aubert, un Neuchâtelois «du Bas», plus pincé. Qui lui-même avait succédé à Pierre Graber, socialiste vaudois aux racines neuchâteloises encore. Des décennies donc de présence francophone et de gauche aux commandes de ce département. Impensable aujourd’hui!

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René Felber et André Sandoz, en 1966, la passion de l’Europe.

Un livre vient de paraître, signé par son conseiller personnel, Pierre Combernous: «Un patron pour toutes les saisons» (Ed. de l’Aire). Le récit donne le tournis. Des dizaines de voyages, du Japon à Madagascar, des Etats-Unis à la Russie, sans parler des rencontres innombrables chez les voisins européens. Avec chaque fois à la clé des contacts personnels, des esquisses d’amitié et parfois des coups de gueule.

Car Felber avait ses convictions. Il ne voyageait pas pour s’agiter, pas seulement pour maintenir et développer de bons contacts entre la Suisse et ses partenaires, mais aussi pour rappeler certains principes démocratiques.

Les dirigeants de l’Afrique du Sud, vers la fin de l’apartheid, furent reçus à Berne. Soutenus alors par un puissant lobby économique, avec notamment, très actif sur le sujet, un certain Christoph Blocher. Ils plaidèrent pour leur politique raciste. Felber se fâcha: «Messieurs, on attend de vous des gestes concrets, un langage différent, non pas une apologie de l’inacceptable. Libérez Nelson Mandela et l’on commencera à croire à votre bonne foi. Terminez-en avec ces procès et ces jugements iniques infligés aux opposants de l’apartheid!»

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René Felber, le 9 juin 1990, avec Nelson Mandela, lors de son discours à Berne. Keystone

Quelque temps plus tard, Mandela, enfin libéré après vingt-sept ans d’emprisonnement, fut lui aussi reçu à Berne, avant même d’accéder à la présidence de son pays. Mal informé, il croyait que la Suisse s’était jointe aux sanctions qui avaient fait plier le régime de l’apartheid… Felber dut lui dire que ce n’était malheureusement pas le cas, mais que désormais, la Suisse appuyait son effort.

Autre tirade mémorable. L’ambassadrice des Etats-Unis, proche des républicains les plus durs, ne perdait pas une occasion de réprimander la Suisse pour son aide humanitaire au Nicaragua, qui avait renversé la dictature et résisté à une invasion des «contras» soutenus par Washington. Le secrétaire d’Etat d’alors avait repris ces reproches. Felber les rejeta crûment. Et en remit une couche devant la Swiss-American Society à New York, en présence de ladite ambassadrice: «En clair, déclara-t-il, la Suisse, pas plus que son ministre des Affaires étrangères, n’ayant de leçons à donner au monde, elle estime superflu et déplacé d’en recevoir.» Même si elle est «privée du douteux privilège de l’exercice de la puissance».

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René Felber au maquillage, en 1991. Christian Rochat / L'illustré

La grande affaire de Felber, c’était la participation à la construction d’un monde où les nations trouvent des terrains de dialogue et d’action. Il aurait souhaité que la Suisse entre à l’ONU… ce ne fut le cas qu’en 2002. Mais il y avait aussi, en ces temps de guerre froide, la tentative de renforcer la CSCE (Conférence sur la sécurité et la coopération en Europe). Avec une ribambelle de rencontres. Politiques mais humaines aussi, où la diversité gastronomique selon les capitales visitées joua son rôle. La fondue et la raclette y tenaient leur place. Entre bons vivants, on finit parfois par s’entendre…

Lorsque le mur de Berlin s’écroula, lorsque l’Allemagne se trouva réunie, alors qu’une nouvelle Russie apparaissait dans le chaos, ce fut une redistribution des cartes inouïe. Mais Felber, le Neuchâtelois des montagnes, resta d’un grand calme. Pas de grandes envolées. Il pressentait les tracas futurs après l’euphorie. D’autant plus que s’annonçaient la guerre du Golfe, celle des Balkans… et tant d’autres crises.

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En 1991, René Felber reçoit le dalaï-lama. SI

Et il s’agissait avant tout de poursuivre le cap de l’ouverture en Suisse. Après les négociations entre l’UE et l’AELE, le projet de Jacques Delors: l’Espace économique européen (EEE). Le grand combat de René Felber et de Jean-Pascal Delamuraz, mais une nécessité aux yeux de beaucoup, toutes familles politiques confondues, hormis l’UDC. Le défi fut présenté avec honnêteté. Il s’agissait d’un accord économique capital et durable mais en toute logique, pour que la Suisse ait son mot à dire dans l’Europe en construction, il faudrait aussi adhérer un jour à l’UE. Le Conseil fédéral décida de le dire à Bruxelles. Ce que permit le soutien d’Adolf Ogi et de Flavio Cotti aux deux Romands. Lorsque le ténor de Kandersteg annonça l’envoi de la fameuse lettre d’intention devant 600 responsables politiques et économiques à Bienne, il fut acclamé! «Tempi passati.»

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12 mai 1993: verrée d’adieu pour René Felber, qui a alors 60 ans et quitte le Conseil fédéral. Son goût partagé avec Jean-Pascal Delamuraz pour un verre de blanc avait fait jaser en Suisse alémanique. Illustré

Mais ce fut l’échec devant le peuple, le 6 décembre 1992, à 24 000 voix près, malgré un oui massif des cantons romands et des villes d’outre-Sarine. «Un dimanche noir», selon le mot de Delamuraz. Il s’ensuivit une décennie très difficile sur le plan économique. Jusqu’à ce que les accords bilatéraux – aujourd’hui attaqués de nouveau! – prennent le relais.

Felber lui aussi fut affecté par le tournant. Atteint de surcroît par la maladie, il quitta le gouvernement un an et demi plus tard. Il est mort dans sa retraite valaisanne, à 87 ans, le jour même où arrivait une nouvelle et jeune direction à la tête de son parti. A cette occasion, il ne fut nulle part question des choix historiques qui se posent à la Suisse face à l’Europe. Quand donc émergera une digne succession de René Felber?

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Le couple Felber à l’aéroport de Budapest, à bord de l’avion du Conseil fédéral, avec son épouse. RDB

Par Jacques Pilet publié le 21 octobre 2020 - 08:48