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© Remo Naegeli

Jan, l’autre paysan

Publié jeudi 18 avril 2019 à 08:36
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Publié jeudi 18 avril 2019 à 08:36 
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En dépit de son syndrome de Down, Jan Schöpfer, 21 ans, rêvait de devenir paysan. L’agriculteur obwaldien Beat Windlin, 41 ans, exauce son vœu. Une histoire d’amitié, de muscles, de vaches et de pédagogie adaptée à l’étable. Et un reportage en images exceptionnel, pour lequel le photographe Remo Nägeli vient de décrocher un prix au Swiss Press Photo, catégorie «Histoires suisses».
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Jan s’appelle lui-même «An». Pour lui, le vert se dit «vè» et le bleu «beu». Son village de Kerns (OW), il l’appelle «Kens», et il y a bien des mots qu’il évite parce qu’ils sont trop compliqués à articuler. Il parle de sa maman et de son papa et de Tim, son frère aîné. Et bien sûr de Bab. «Bab est mon chef», explique Jan. Bab s’appelle en réalité Beat, mais c’est encore un mot que Jan peine à prononcer. Beat est un paysan. «Comme moi», commente Jan.

Jan Schöpfer est né il y a 21 ans avec le syndrome de Down. Il possède 47 chromosomes au lieu des 46 habituels (23 de la mère et 23 du père). Il a de la peine à parler. C’est pourquoi il ne prononce qu’un mot à la fois. Les non-­initiés ne le comprennent pas. Il ne sait écrire que les mots «maman», «papa», «Tim» et «Jan». Ce qui ne l’empêche pas d’envoyer des messages avec son téléphone. En général à sa mère, via Whats­App, avec plein d’emojis et de symboles. La langue de Jan. Exemples: «JAN + cinq paires de mains quémandantes + deux vaches»: «Puis-je me rendre auprès des vaches, s’il vous plaît?» «Un verre de lait + une paire de mains quémandantes»: «Puis-je aller traire?» «JAN + 43 émojis tout rouges de colère»: «Je suis fâché parce que je ne peux pas aller auprès des vaches.»

>> Découvrir l'ntégralité du reportage photo de Remo Nägeli

Jan est comme nous, sauf qu’il est un peu différent. Jan est l’autre paysan.
Un matin d’été à Kerns. Jan dévore un solide petit-déjeuner. Il est assis dans le jardin avec ses parents Fränzi, 54 ans, guide de voyage, et Hansruedi, 55 ans, expert-­comptable, à boire du café et à mâcher des croissants. Il en prend encore un. Puis il fonce dans sa chambre pour se préparer. La journée sera longue. Sa mère sait que, le soir venu, il tombera dans son lit mort de fatigue. «Ce métier l’épuise.» La chambre de Jan est impeccablement rangée. Il y a là des piles de journaux et de magazines, alignées de manière ordonnée, précise, soignée comme les carreaux de jardin potager d’une paysanne de l’Emmental.

Même si Jan ne sait pas lire, il aime feuilleter des publications agricoles spécialisées: le Schweizer Bauer, Agrarheute, Stierenkatalog, CH-Braunvieh, TraktorXL. Il a punaisé aux murs des photos de vaches, des calendriers de vaches, des cartes postales de vaches, des décalcomanies de vaches, le calendrier des chaleurs 2017/2018 et la rosette de tissu rouge d’un concours de bétail (2e expo printanière, Kerns 2018, 2e rang).
Jan veut partir, il en a assez, il entend avancer. Enfin retrouver ses vaches. L’appel de l’étable.

Il enfourche son vélo électrique, marmonne un salut. A l’entrée de la maison, une photo montre des enfants affectés du syndrome de Down, avec cette légende: «Nous avons ce petit quelque chose: 47 chromosomes et une quantité d’idées.»

REMO NAEGELI
Jan Schöpfer et son «patron» Beat Windlin veillent sur leurs vaches, à l’alpage au bord du Melchsee, à Melchsee-Frutt (OW).

La ferme, sa passion

En 2010, les Schöpfer déménagent de Sarnen à Kerns. A vélo, Jan explore son nouvel environnement. Le soir, sa maman remarque que le garçon sent l’étable. Même topo les soirs suivants. Elle se résout à suivre son fils et constate qu’il roule jusque vers une ferme proche. La ferme se nomme Huwel et appartient à la famille Windlin. L’agriculteur Beat Windlin informe la maman que, quelques jours auparavant, ce garçon inconnu se tenait inopinément dans l’étable et l’observait dans le détail alors qu’il soignait le bétail. Pour finir par faire comme lui. Sans un mot, il s’est mis à travailler, distribuant l’herbe aux vaches, récoltant les beuzes, ramassant le fumier et répandant de la paille fraîche. Il a laissé faire le garçon «parce qu’il le faisait sacrément bien et qu’il s’entendait drôlement bien avec les vaches».

«Il s’appelle Jan, dit Fränzi en présentant son fils. Il a le syndrome de Down et rêve de devenir paysan. Mais il nous semble évident à tous que c’est impossible.» Huit années se sont écoulées depuis. Jan travaille trois jours par semaine au «Hüetli», un atelier protégé. Il y broie des épices, les emballe, nettoie des bois flottants et circule avec le chariot élévateur. Mais c’est toujours le jeudi et le vendredi qu’il vit sa vraie passion. Car alors Jan est paysan. A la ferme, chez Beat. Ils forment désormais une bonne équipe, An et Bab.

Jolis biceps

Aujourd’hui, Beat et Jan commencent par travailler à la ferme en plaine puis, vers midi, ils grimpent à Frutt. Jan se réjouit. Faire le paysan en deux lieux à la fois! En plus, il adore la femme de Beat, Jolanda, parce qu’elle cuisine si bien et en abondance. Car Jan aime manger, il doit manger parce qu’il est tellement fort, il a des muscles… et le voilà qui exhibe ses biceps. «Bon, fini de te la jouer Musclor», taquine Beat. Jan rigole. Beat sait comment il doit s’y prendre avec son assistant: des instructions précises et de l’humour, puis lui ficher la paix. Ce n’est qu’ainsi que ça fonctionne. Jan avec une force inouïe, Beat avec une patience d’ange.

Jan ramène les vaches du pâturage à l’étable, elles le suivent sans rechigner. Il leur parle dans sa langue, les tapote, les embrasse, les gratouille. Il aime mener les vaches. Tellement qu’au début il ne cessait de les faire sortir de l’étable puis rentrer à nouveau. Beat a dû lui dire que ça n’allait pas. Il a dû expliquer deux fois, trois fois, jusqu’à ce que Jan comprenne.

Roublard

De manière générale, signale Beat, il faut de temps en temps «lui expliquer le tarif». Car Jan fait volontiers des expériences, il peut se montrer très roublard et Beat doit lui fixer des limites. Notamment avec le tracteur. Jan adore trôner sur le siège du conducteur, manipuler le volant, tripoter respectueusement le démarreur. Mais il sait qu’il n’a pas le droit de mettre en marche. Et surtout pas de conduire. «Il foncerait volontiers pied au plancher à travers la ferme», devine Beat. Qui sait que Jan est triste parce qu’il se rend compte qu’il ne conduira jamais un tracteur, ni une voiture, ni une moto, pas même un boguet. L’examen théorique est pour lui un obstacle insurmontable. Dès que Jan repère sur la route le L d’un élève conducteur, il fait une photo avec son smartphone.

Jan collectionne les photos de L. C’est sa collection fantasmes. Et lorsque son regard se fait mélancolique, qu’il laisse tomber la tête et les bras, qu’il adopte sa posture de tristesse typique, Beat sait comment s’y prendre pour le rasséréner. En lui confiant un moment le souffleur de feuilles ou le nettoyeur haute pression. Pourvu que ça vrombisse!

L’après-midi est consacré à consolider les clôtures sur l’alpage et à faucher à la main. Beat avec la faux, Jan avec la tondeuse. Il salue toutes les vaches personnellement, les cajole, les caresse, leur parle. A-t-il sa préférée? Il secoue la tête, regarde d’un air ahuri, respire bruyamment. Que signifie cette question? Un vrai paysan aime également toutes ses bêtes.

>> Voir  la sélection d'images du Swiss Press Photo 2019


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