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© julie de tribolet

Jean-Claude Biver: «La maladie m'a forcé à prendre ma retraite»

Publié vendredi 6 décembre 2019 à 10:08
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Publié vendredi 6 décembre 2019 à 10:08 
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A 70 ans, le parrain de l’horlogerie Jean-Claude Biver prend sa retraite à la fin de l’année mais reste actif malgré des soucis de santé. Debout à 3h du matin, il donne des conférences aux quatre coins du monde et des conseils aux entreprises. Rencontre dans le somptueux chalet familial de Crans-Montana avec Sandra, son épouse.
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Jean-Claude Biver a eu des cheveux, longs et blonds. Une barbe, des idéaux d’amour et de partage. Il a été hippie à 20 ans. Au Festival de l’île de Wight en 1969. Il s’en souvient, les filles étaient topless. L’année suivante dans le Péloponnèse, tel un Robinson, il mangeait dans une casserole sur la plage. «J’étais le même. Mais je voulais vivre sans travailler», dit-il dans son somptueux chalet de Crans-Montana en lisière du golf. Le baba cool est devenu un leader. De Blancpain à Hublot, son nom et son charisme sont associés aux marques dont il a assuré le succès; sa garde rapprochée, fidèle, l’a suivi partout.

Cette semaine, Biver reçoit les insignes de chevalier de la Légion d’honneur à Berne. A la fin de l’année, il prend sa retraite. A 70 ans, c’est le parrain de la branche. «J’ai toujours rêvé d’être un patriarche. Il y a eu Nicolas Hayek, Gérald Genta. Je suis le dernier vivant.» Chez Audemars Piguet, l’administrateur délégué Georges Golay lui a filé le virus en 1975. «C’est lui qui a fait Biver. On prenait son temps, à l’époque. Pendant une année, il m’a fait connaître les horlogers, ces hommes connectés à la terre. Je les ai suivis sans dire un mot.» Après quarante-cinq ans de carrière, les recettes de management et de marketing JCB font école. «Premier, unique et différent», martèle-t-il à son bureau. Plume en main, il rédige une à une les 948 cartes de vœux qu’il envoie avec son vacherin. «On en produit 8 tonnes par an.»

julie de tribolet
Jean-Claude Biver rédige ses cartes de vœux à la main. Cette année, pas moins de 948.

Tout Biver tient dans ses «bivérismes»: «Quand tu es au sommet de la montagne, continue de grimper.» Avec son crâne lisse, on dirait un moine zen sous speed. Il a toujours une idée. Un désir à satisfaire, un enthousiasme à partager. «On peut prendre la retraite d’un travail, jamais d’une passion. Elle m’a frappé comme l’amour.» Sa première montre de communiant, une Omega Constellation reçue à 8 ans au Luxembourg, a lancé le mouvement. «Je l’ai égarée en skiant à 20 ans.» Depuis, on dirait qu’il n’a de cesse de la retrouver. «Je voulais m’arrêter à 75 ans, mais la maladie m’a freiné», avoue-t-il. Dans sa famille, on vit longtemps. Sa mère a 90 ans, son père est parti à 92 ans. «J’ai encore 20 ans devant moi. De quoi pourrais-je me plaindre? J’ai eu une chance inouïe.» Ce qui le fait vraiment frémir? «La perte d’un enfant. Je ne sais pas si je pourrais y survivre.»

Biver a réussi. Mais à quel prix? Une légionellose contractée en voyage dans les années 1990, une polyarthrite rhumatoïde plus récemment l’ont ralenti, pas calmé. Il claudique imperceptiblement, lève plus difficilement le bras droit. «J’ai stoppé la cortisone en janvier, perdu 35 kilos et j’ai ensuite fait un jeûne à la clinique de Buchinger en Allemagne. Je me sens léger. La maladie vous cloue au lit, la déprime vous gagne. Pour la première fois, j’ai écouté mon corps.»

Chez Biver, la tête ordonne, le reste suit. «A 3h du matin elle dit à mon corps de se lever, de faire un café et de répondre à 100 mails. J’ai fonctionné sans vérifier l’huile et les pneus, jusqu’à l’usure.» Après des journées de quinze heures, il rejoignait les siens.

Durant toutes ces années, il a fallu gérer l’homme derrière le battant. Sandra, son épouse, 58 ans, en sait quelque chose: «Les gens ne voient que la façade. Mon mari n’est pas un malade simple.» Ce chalet en bois clair de 1200 mètres carrés, c’est son œuvre. «J’ai pensé à tout pour ma famille. Les autres passent avant moi.» Elle en a supervisé les travaux pendant trois ans et conçu la décoration. Ralph Lauren exclusivement. Ascenseur, piscine intérieure, jacuzzi, salle de billard, cave à vin, tout est étudié jusqu’à la façon d’ouvrir le frigo. La veille, son mari y a retrouvé un Château d’Yquem 1904. Il est intarissable sur sa collection au nectar ambré. «Ce vin est la mémoire du temps.»

julie de tribolet
Dans sa cave, Biver débouche non pas un Château d’Yquem centenaire de sa collection mais un rouge valaisan bio du Domaine de Beudon.

Aux côtés du bonhomme Biver, son épouse, diplômée en histoire de l’art, a vécu dans l’ombre. «Les gens ne savent même pas que j’existe.» Sur le compte Instagram public de Monsieur, pas de trace de Madame. «On dirait que tu vis seul, en célibataire», glisse-t-elle. Lorsqu’il mange sur le pouce, c’est œuf dur-mayonnaise et vin rouge, comme l’atteste une photo récente likée par Cindy Crawford. «J’aime la simplicité. L’argent ne rend pas plus heureux», dit-il. Sandra précise: «Il n’aime pas le luxe clinquant, mais le confort.»

Des deux, le plus à plaindre n’est pas celui qu’on croit. «Je soigne un lupus depuis dix ans (maladie chronique auto-immune, ndlr). Ça vous bloque les articulations, ça fatigue.» Les corticoïdes malmènent les organes. «C’est irréversible. Je faisais de la course à pied, jusqu’à 12 km par jour, j’ai arrêté. L’an dernier j’ai souffert d’un zona. A Noël, je vais essayer la peau de phoque.» Lui en fait seul, à Cry d’Er. Du vélo électrique aussi. Son VTT Specialized Turbo Levo est un bolide de carbone. Rouler le ressource. «La nature est ma religion. Les arbres et la forêt sont mes cathédrales. A la montagne, dans les parcs de New York ou de Londres, mon église est partout.»

Comment exister aux côtés de cet homme dont l’une des règles managériales est «Behave like a guerilla»? «On m’a souvent demandé, dans les dîners, ce que je faisais, ajoute sa femme. Je répondais: "Mère au foyer." Et j’entendais: "Ah, vous ne travaillez pas." Tu parles. J’étais levée de 5h30 à minuit.» A midi, son mari l’appelait lui annonçant qu’il débarquait avec douze convives. «Il met la barre très haut.» Dans leur chambre, un tableau les caricature: «Il y a des milliards de montres, mais il n’y a qu’une Sandra.» Elle a été le couteau suisse du foyer. «Cuisinière, infirmière, maman, décoratrice…» Elle sélectionne et recommande même les vêtements de son Bibi.

DR
Hippie en 1970: à 21 ans dans le Péloponnèse, Biver voulait vivre sans travailler. Quatre ans plus tard, il entrait chez Audemars Piguet.

«Je revendique pleinement mon statut de femme au foyer, même si ce n’est pas trendy. Je suis une geisha des temps modernes», ironise-t-elle à peine. «La perception des mamans et leur travail sont sous-estimés. A la retraite, que leur reste-t-il? Surtout si elles n’ont pas cotisé pour l’AVS. ll faut que ça change.»

Le 4 décembre, lorsque JCB recevra son ruban tricolore, elle aura mérité sa part. L’an dernier, Biver lui a rendu hommage au Grand Prix d’horlogerie de Genève. «Merci Sandra de supporter mes énormes moments de doute. J’arrive à les surmonter grâce à toi», affirmait-il avec des sanglots dans la voix. Elle connaît bien l’envers de la médaille. «A l’extérieur, il est positif, il pète le feu, il est charmant. Une fois rentré, ce n’est parfois plus le même homme. Il peut être démoralisé et hanté par ses doutes. C’est lourd.»

Ses interrogations stratégiques sont pesantes: fallait-il embarquer Hublot, marque positionnée haut de gamme, dans l’univers populaire du foot? Le luxe est associé au golf ou au yachting. Biver a cassé les codes. «On me demande: "Alors ça marche?" Je réponds que si nous sommes passés de 26 à pas loin de 900 millions, c’est que ça doit marcher.»

Sandra a dû sacrifier leurs dîners-cinéma, sacro-sainte parenthèse des mardis. «Parfois il y renonçait sur le perron: "Je suis crevé, on n’y va pas."» Elle comprend sa passion. «Il a tout donné, travaillé comme personne, encaissé le jet-lag. Il fallait assurer. J’ai assumé.» En trois jours, Biver vient d’effectuer ses derniers vols: New York, Dubaï, Hongkong. Une fois rentré, il lui arrive de s’endormir sur le canapé et Sandra le prend en photo. «J’en ai une collection.»

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Les Biver sont mariés depuis vingt-trois ans et ont un enfant en commun, Pierre, 19 ans, qui vit à Londres.

Elle a élevé trois de leurs cinq enfants et vit mal leurs départs successifs. Ils en ont eu deux chacun avant leur mariage en 1998. Le plus jeune, Pierre, a 19 ans. Brillant, il travaille à Londres, engagé chez Phillips Auction House. «Depuis bientôt cinq ans, c’est dur de se retrouver seule, avoue-t-elle. Je ne suis pas de ces femmes dont la vie se résume au tea-room l’après-midi. Je cherche un métier. La déco? Pourquoi pas…»

Au-delà des apparences, on découvre les Biver. Leurs fragilités, l’usure aussi; leur amour, l’aventure commune. «Nous nous sommes rencontrés chez des amis. J’avais décortiqué des crevettes grises et je lui ai passé le plat. Il m’a repérée. Je sortais d’un divorce, je n’étais pas prête à m’engager. Le lendemain, il lui téléphonait. «J’ai refusé son invitation. Mais il parle et écrit très bien. Il a été persuasif.» Il avait une idée derrière la tête confiée à son ami Philippe Rochat (le chef disparu en 2015, ndlr): «Je l’invite à Crissier. Si elle dit oui, je l’épouse.» Elle ne le savait pas. «J’ai trouvé ça très romantique», sourit-elle.

Le vibrionnant Biver, dur en affaires, a le sens du partage. En 1989, chez Blancpain, il a offert une semaine de vacances aux employés, fait affréter un avion pour 111 personnes et autant de valises identiques. Cap sur l’Italie, Naples, Pompéi et Capri. Depuis le rachat de Hublot pour 500 millions – il possédait 20% des actions – par Bernard Arnault, PDG de LVMH, il aurait pu se domicilier à Monaco; il a préféré la Suisse.

Il a aimé les Beatles, les Stones, les Who et Elvis. Il adore la musique folklorique. «J’ai 2000 titres dans mon téléphone, 111 heures et 35 minutes.» Après avoir vu une politicienne en chemise paysanne, il lui a écrit pour la féliciter. Il nous montre la photo de la conseillère nationale Céline Amaudruz. Il semble découvrir qu’elle est UDC. «Ce n’est pas loin de mes idées. Mais ce parti devrait arrondir les angles aux extrêmes.»

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Toujours pressé, JCB prend l’hélico à Sion pour se rendre à un conseil d’administration à Zurich.

Il est 13h, il doit filer à Sion. Direction Zurich en hélico où l’attend le conseil d’administration de la Swiss Start­up Factory. Lancer sa marque manquait à son palmarès. Et si c’était son dernier défi? «J’y ai renoncé. Je m’appelle Biver, je ne suis pas horloger. On me dit: "Avec toi, ça va marcher, forcément." Le succès n’est pas garanti. Je n’ai pas assez de temps devant moi pour rectifier le tir.»

Lui veut transmettre. «Ce sera mon cadeau de départ. Des conseils aux entreprises et des conférences.» Cinquante par an. Les hautes écoles et les universités se l’arrachent. Dans sept ans, il va parcourir la planète autrement. «Je suis allé 111 fois à Tokyo. J’étais tous les mois au Japon, en Chine ou aux Etats-Unis.» Son appétit de vivre est intact comme ses rêves d’évasion: la Polynésie, l’Antarctique, les pyramides d’Egypte. «Dormir dans le désert sous la voûte céleste comme Saint-Exupéry.» Avec Sandra? «Ma femme déteste l’avion.» Elle acquiesce. «J’en ai une peur bleue. Mais je prendrai sur moi…» La discrète n’a qu’un vœu: «Qu’il continue à travailler, dit-elle les yeux au ciel, sinon ça va devenir impossible.»


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