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© keystone-sda.ch

«Jusqu’à 75% de mes patients testés sont coronapositifs»

Publié vendredi 3 avril 2020 à 14:38
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Publié vendredi 3 avril 2020 à 14:38 
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Sabine Popescu a fait partie des médecins du val de Bagnes qui ont tiré la sonnette d’alarme devant la propagation fulgurante du coronavirus à Verbier, où l’on compte des dizaines, voire des centaines de cas.
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La Dre Sabine Popescu qui lance l'alerte coronavirus à Verbier (VS).

Les autorités valaisannes n’ont pas accédé à la demande de Sabine Popescu et de ses collègues de mettre la station de Verbier en quarantaine, même si celle-ci a été forcée de cesser ses activités, à l’image du reste du pays, le 16 mars dernier. La médecin généraliste se sent impuissante avec les moyens dont elle dispose pour faire face à l’épidémie. Elle n’a que la possibilité d’envoyer ses malades les plus atteints dans des hôpitaux déjà sursaturés.

>> Lire aussi: «Qu'est-ce que la quarantaine?»

- Dans quel état d’esprit êtes-vous, en tant que médecin généraliste à Verbier?
- Sabine Popescu: Désemparée. Il nous manque une guideline pour les médecins généralistes. Certes, la fermeture de la station et le départ des touristes et des travailleurs saisonniers ont ralenti la propagation du virus, mais il aurait fallu prononcer la quarantaine, avec un taux aussi élevé de personnes con­taminées. Nos autorités ont manqué d’anticipation, même si c’est toujours plus facile à dire après. A Berne, on semble ne pas comprendre qu’il y a urgence. Du fait que la partie centrale de la Suisse est pour le moment moins touchée, il faut justement prendre des mesures rapides pour isoler les régions proches des frontières. A Verbier, nous sommes sur l’axe du Gothard. C’est par les tunnels aussi que le virus est arrivé. Au début, les gens, surtout les jeunes, n’ont pas compris, ni même consulté pour des symptômes comme la toux ou le mal de gorge. Et surtout, nous n’avions pas les tests ni le droit de les pratiquer, ce que nous faisons depuis la mi-mars seulement. Il fallait alors envoyer les patients se faire tester à Sion. C’était souvent des touristes venus en avion sans moyen de locomotion. Du fait qu’ils n’avaient pas le droit de prendre les transports publics, et que les chauffeurs de taxi – on peut les comprendre – hésitaient à les prendre en charge, cela n’a évidemment pas aidé. J’avais demandé dès le 26 janvier au médecin cantonal de nous donner les moyens de pouvoir faire la différence entre la grippe saisonnière et le coronavirus.

- Combien de cas positifs au Covid-19 y a-t-il par jour dans vos consultations?
- Environ 70% à 75%, mais, selon la manière de sélectionner les patients, on pourrait atteindre facilement 100%. Les consultations se passent désormais à l’extérieur du cabinet où j’exerce avec mon mari. On n’a plus aujourd’hui qu’une toute petite plage le matin pour les personnes qui n’ont pas de symptômes, mais sinon, toute la journée, ce sont des patients suspects. On les reçoit de 11 h à 15 h et ensuite on fait des consultations par téléphone et on répond aux e-mails. On essaie de faire tout ce qu’on peut pour que les gens puissent rester à leur domicile.

- Pourriez-vous, comme certains médecins français, prescrire de la chloroquine, que le PDG de Novartis vient de décrire comme le plus grand espoir pour vaincre la maladie?
- Non. A l’heure où nous parlons, nous avons reçu des consignes très précises et nous pourrions être poursuivis pénalement. Personnellement, j’estime que dans l’urgence on devrait se montrer moins frileux, comme certains pays qui ont pris des options différentes. C’est difficile pour nous, médecins généralistes, de n’avoir aucun traitement par la bouche à proposer à nos patients. Des essais hospitaliers sont en cours, bien sûr. L’OMS va lancer une étude, à laquelle la Suisse participe, avec différents médicaments et j’ai l’espoir qu’on pourra rapidement nous proposer de nouvelles solutions. Peut-être serait-il judicieux pour une fois d’associer les généralistes aux essais, sous le contrôle de l’Office fédéral de la santé publique. Nous sommes sur le terrain, nous connaissons nos patients, nous avons déjà administré cette molécule pour d’autres pathologies. Cela permettrait de désengorger les hôpitaux.

- Avez-vous déjà perdu des patients?
- Pas à l’heure où je vous parle, heureusement. J’ai plusieurs patients hospitalisés et sous respirateur artificiel.

- En Alsace, foyer de contamination important, on a dû limiter l’accès aux respirateurs à une population de moins de 75 ans, voire 70 ans. Cela vous choque-t-il?
- Oui. Je n’imagine même pas devoir dire à un de mes patients de 70 ans, qui ne fume pas et est en bonne santé, qu’il n’aura pas droit au même traitement qu’un homme de 50 ans, sédentaire et fumeur. Je suis très sensibilisée à cette problématique, c’est un choix éthique terrible pour un médecin. Est-ce que j’envoie mes patients âgés à l’hôpital s’ils ont de la peine à respirer ou pas? Vous ne pouvez pas leur dire, lorsqu’ils sont positifs: «Attendez de voir si votre cas se péjore, mais malheureusement, si ça arrive, vous ne bénéficierez pas d’un respirateur.» Vous imaginez l’angoisse, la tension, alors qu’on sait que la tension est un facteur de risque de plus d’attraper le virus? Si vous avez 70 et pas 65 ans, ce sont cinq ans qui pèsent lourd dans la balance! Il faut donc tout mettre en œuvre pour ne pas en arriver là.

- Vous avez des masques en suffisance?
- Pas assez. Actuellement je n’en change qu’une fois par jour. Au début, on nous disait de faire les frottis avec des masques haut de gamme de type FFP2 et FFP3. Maintenant on s’en fiche complètement, on nous propose de les faire avec des masques chirurgicaux. On manque de masques, on a manqué de réactifs pour les tests… C’est là qu’on voit que l’Asie est en avance sur la Suisse et l’Europe. En millions d’habitants, notre pays serait le plus contaminé. Il paraît que le cas de Verbier a été montré à la télévision brésilienne… Il faudra vivre après avec cette réputation… Heureusement, nous avons des patients solidaires qui ont des masques en réserve et qui nous les apportent, d’autres qui nous bricolent des protections. Je porte aujourd’hui une combinaison utilisée pour le bricolage, quelqu’un m’a fait un masque avec une visière en plexiglas. C’est le système D. J’essaie de ne pas avoir une charge virale trop importante sur moi quand je rentre à la maison. Il faut se déchausser, mettre ses habits dans la machine et garder une certaine distance avec ses enfants. Il faut aussi aérer beaucoup les logements.

>> Lire notre enquête «Pénurie de masques, ratage d'Etat»

- Vous restez optimiste?
- Il le faut. C’est important de ne pas laisser la peur prendre le dessus. Les médias et les réseaux sociaux ont un rôle important à jouer dans ce sens. J’ai l’espoir qu’on va nous proposer dans les semaines à venir des protocoles plus étoffés. Pour l’heure, il faut le répéter, notre seule arme pour enrayer l’épidémie reste la prévention: le lavage des mains, la distance et le confinement.


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