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La femme courage que l’Arabie saoudite veut museler

Parce qu’elle réclamait le droit de conduire et souhaitait faire avancer la cause des femmes dans son pays ultra-conservateur, Loujain al-Hathloul, 31 ans, a été jetée en prison en 2018. Elle vient d’en sortir. Portrait d’une activiste qui dérange au royaume des Saoud.

C'EST MON HISTOIRE Loujain al-Hathloul

Lorsqu’elle pose à Londres ici en 2017, Loujain al-Hathloul a déjà été arrêtée puis remise en liberté. En se filmant au volant, elle est devenue une icône de la lutte pour le droit de conduire des Saoudiennes et, au-delà, d’être des citoyennes à part entière.

Sur les rares photos diffusées sur les réseaux sociaux depuis sa sortie de prison, le 10 février, Loujain al-Hathloul sourit. Ses cheveux sont gris, son visage autrefois poupin s’est creusé. A 31 ans, elle a déjà vécu mille vies. Elle ne peut pas en parler, l'une des conditions de sa libération après trois ans et huit mois de détention. Comment va-t-elle? A Genève, l’Américaine Uma Mishra-Newbery, qui dirige la campagne officielle Free Loujain, hésite. «On voit bien qu’elle a maigri, elle a fait deux grèves de la faim, elle a été torturée... Ce que je peux dire, c’est que nous sommes soulagés qu’elle soit à la maison.»

Bienvenue en Arabie saoudite, royaume régi par la famille des Saoud, notamment le dictatorial prince héritier Mohammed ben Salmane, et dominé par un islam wahhabite incarné par le «Comité pour le commandement de la vertu et la répression du vice». Ici, sous le système de tutelle régi par la loi, les femmes doivent encore demander à un parent masculin la permission de se marier ou de quitter le pays. «Elles vivent sous la férule des hommes», résume Clarence Rodriguez, longtemps correspondante à Riyad et auteure de «Révolution sous le voile» (Ed. First, 2014). En 2018, la levée par le roi Salmane, «dans le respect de la charia», de l'interdiction de conduire qui les touche fait le tour de la planète. Loujain al-Hathloul, elle, croupit déjà en prison.

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«A la maison après 1001 jours de prison», a écrit le mercredi 10 février sur Twitter, à Bruxelles, sa jeune sœur Lina al-Hathloul, en partageant cette capture d’écran de l’activiste, souriante malgré ses traits tirés. Les sœurs et frère de Loujain vivent tous à l’étranger.

La voiture n’est que l’emblème d’une liberté qui se refuse. Certaines choisissent de fuir, comme le raconte la journaliste Hélène Coutard dans «Les fugitives – Partir ou mourir en Arabie saoudite», qui vient de paraître au Seuil. Ces exilées sont hantées par «celles qui ont fait le choix de rester et de se battre». «Loujain est de ces jeunes femmes qui veulent sortir de ce carcan, littéralement conduire leur vie», indique Clarence Rodriguez.

Loujain al-Hathloul grandit dans une famille aimante, notamment à Toulon. Elle a la vingtaine quand elle s’envole pour des études de lettres au Canada. Dans le même temps, une nouvelle génération d’activistes émerge dans son pays. En 2012, le jeune intellectuel Raif Badawi est arrêté pour «insultes à l’islam». Malgré une forte mobilisation internationale, il est toujours incarcéré aujourd’hui. Sa femme a fui avec leurs trois enfants au Canada. De retour au pays, Loujain al-Hathloul, elle, provoque gentiment les autorités.

En 2014, elle a 25 ans, elle se filme, détendue, en train de quitter les Emirats arabes unis (EAU), pays frontalier et ami du royaume, pour entrer en Arabie saoudite. «Je vais essayer de traverser la frontière [...]. On va voir ce qui se passe.» La virée tourne court: elle est arrêtée, emprisonnée pendant 73 jours. Mais la vidéo tourne en boucle sur les réseaux. La campagne WomenToDrive prend de l’ampleur, d’autres femmes prennent le volant par solidarité avec elle.

Saudi Activist

Saudi Activist

Elle s’est filmée en conduisant et tentant de traverser la frontière depuis les Emirats arabes unis, en 2014.

Loujain al-Hathloul

En 2016, elle persiste et signe, avec des milliers d’autres, une pétition demandant l’abrogation du système de tutelle. Elle a épousé Fahad Albutairi, un humoriste qui fait sensation avec ses stand-up insolents et est suivi par 2 millions de personnes sur Twitter. De Dubaï, où le couple s’est installé pour avoir plus de liberté, elle veut monter une agence de talents, suit des études de sociologie à la Sorbonne Abu Dhabi. Sans arrêter de s'exprimer. En octobre 2016, par exemple, elle participe aux côtés de Meghan Markle à un sommet d'activistes au Canada.

Sa vie bascule en mars 2018. Elle est enlevée aux EAU par les autorités locales et assignée à résidence chez ses parents à Riyad. Son mari est rapatrié de force de Jordanie. Deux mois plus tard, une rafle visant les femmes activistes la jette en prison. Sa sœur Lina racontera dans le New York Times que, finalement autorisés à la voir, leurs parents la trouveront secouée de tremblements, incapable de tenir debout. Des mois plus tard, elle leur confiera avoir été mise à l’isolement, battue, soumise à des chocs électriques et à la torture par l’eau et harcelée sexuellement, ce que démentent les autorités. Aujourd'hui disparu des réseaux sociaux, son ex-mari – la rumeur les dit divorcés sous la pression des autorités – travaille comme acteur et scénariste, notamment pour la télévision saoudienne.

C'EST MON HISTOIRE Loujain al-Hathloul

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Loujain al-Hathloul avec son mari, l’humoriste Fahad Albutairi, dont elle est aujourd’hui divorcée.

Libérée après avoir été, en décembre, condamnée à 5 ans et 8 mois de prison pour «terrorisme», Loujain al-Hathloul, finaliste 2021 du prix genevois Martin Ennals, qui récompense chaque année des défenseur(e)s des droits humains, reste «tout sauf libre», dénonce Uma Mishra-Newbery. «Elle a l’interdiction de quitter le territoire pendant cinq ans et trois ans de probation! Nous demandons sa libération inconditionnelle, des comptes à ceux qui l’ont arrêtée et torturée ainsi qu’à la presse saoudienne qui a colporté ces accusations fallacieuses. Nous demandons également la libération de tous les activistes emprisonnés pour avoir osé se dresser contre le régime.» 

Selon l’ONG Human Rights Watch, des dizaines de dissidents ont été arrêtés arbitrairement depuis 2017, sous l’impulsion du prince héritier Mohammed ben Salmane. En septembre dernier, 29 pays, dont la Suisse, présentaient au Conseil des droits de l'homme de l’ONU une déclaration demandant des comptes aux responsables d’actes de torture et de la mort du journaliste Jamal Khashoggi, assassiné en 2018.

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L’humour et l’image sont les armes de Loujain al-Hathloul pour partager son activisme sur les réseaux sociaux.

Quel regard porte Uma Mishra-Newbery sur celle qu’elle défend? La voix de l’Américaine vacille. «Cette question me rend toujours émotive. Loujain a tant fait pour les femmes de son pays. Elle est une source d’inspiration incroyable.» Avec Lina al-Hathloul, la directrice de campagne prépare un livre pour enfants, «Loujain Dreams of Sunflowers» (Loujain rêve de tournesols), dont la parution en anglais et en français est prévue pour 2022.

Le moment de la libération n’est pas anodin, estime Clarence Rodriguez. «Ils l’ont sortie pour donner un gage à la communauté internationale. Cela coïncide quand même avec l’arrivée à la Maison-Blanche de Joe Biden, qui a stoppé les contrats d’armement signés par Trump!» La nouvelle administration a fait campagne avec la promesse qu’elle mettrait l’accent sur les droits humains en Arabie saoudite. Avec la chute du prix du baril de pétrole, le royaume, appelé à diversifier ses revenus, a donné ces dernières années un grand coup d’accélérateur au tourisme notamment, dans le cadre du vaste programme «Vision 2030» grâce auquel il espère séduire les investisseurs étrangers. «Les pays comme la Suisse (dont le royaume est le deuxième partenaire commercial au Moyen-Orient, ndlr) pourraient exercer une pression bien plus grande sur l’Arabie saoudite. Nous leur demandons à quel prix ils veulent faire des affaires avec ce pays», appuie Uma Mishra-Newbery. A quel prix, en effet?

 

 

 

 

Par Albertine Bourget publié le 18.02.2021
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