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Télévision

La RTS, un «bateau ivre» dans un «triangle maudit»

Suppression de «TTC», raccourcissement d’émissions et de magazines pourtant plébiscités par le public… De plus en plus de voix s’élèvent, en dehors comme à l’intérieur de la RTS, contre le leadership de la SSR. Paroles d’employés et de parlementaires.

Tour RTS

La RTS doit restructurer sa grille de programmation en raison des mesures d'économie prises par sa direction. Une affaire de plus qui plonge le service audiovisuel romand dans un climat difficile et instable. 

© steeve iuncker-gomez

Imaginons une grosse entreprise privée de près de 2000 collaborateurs, dotée d’un budget annuel de 380 millions de francs, sommée par ses propriétaires d’économiser 15 millions de francs (soit 4% seulement) d’ici à trois ans. Est-ce que la direction de cette grande boîte commencerait par renoncer à produire (ou par dégrader) ses produits qui marchent le mieux? Certainement pas.

C’est pourtant cette étrange solution que Gilles Marchand, directeur de la SSR, a présentée le 7 juin pour la RTS, sa filiale romande: faire disparaître l’émission économique TTC et raccourcir les autres émissions et magazines phares de la télévision romande. Comment justifier une telle stratégie alors que des pistes d’économies sans sacrifices qualitatifs existent forcément ailleurs qu’au sein des unités véritablement productives et créatrices? Le paquebot SSR (près de 6000 collaborateurs) n’a-t-il pas d’autres passagers à débarquer que ses meilleurs marins?

Remontons un peu le temps pour tenter de comprendre. Le 4 mars 2018, les citoyens suisses refusaient à 71,6% (et à l’unanimité des cantons) l’initiative «No Billag» demandant la suppression de la redevance radio et télévision, ce qui aurait signifié pratiquement la mort des chaînes TV et des stations radios nationales. Il était alors légitime de penser que cette démonstration de soutien populaire allait permettre à ce service public d’affronter plus sereinement les défis économiques et technologiques actuels, de riposter efficacement aussi aux nouveaux et féroces concurrents de type Netflix.

>> Lire aussi notre interview de Pascal Crittin: «A la RTS, on ne peut plus faire comme à la belle époque»

Mais c’est l’inverse qui s’est produit à la SSR, et tout particulièrement concernant sa filiale romande, la RTS, qui ne cesse de se tirer des balles dans le pied. Il y a bien sûr eu le séisme provoqué en octobre 2020 par l’article du Temps sur le climat de harcèlement régnant à la télévision romande. Les attaques de politiciens sur un manque d’équité dans le traitement de l’information se sont également multipliées. Les bonus empochés par la direction de la SSR en ces temps de crise ont très mal passé. L’onéreux déménagement de toutes les équipes de l’actualité radio, TV et numériques à Lausanne, sur le site de l’EPFL, divise toujours profondément. Enfin, cette annonce brutale de la suppression ou de la réduction d’émissions de la RTS pourtant plébiscitées par le public suscite des critiques acerbes de toute la classe politique, tout en contribuant à démoraliser des employés qui ne sont déjà pas au mieux de leur forme.

Car, selon nos informations, la mise à mort de TTC et la suppression d’un Infrarouge sur deux ne seraient que la pointe de l’iceberg: tous les magazines et les émissions maison (Passe-moi les jumelles, Temps présent, 36,9°, ABE, etc.) seraient à terme amputés, pour certains, d’au moins un quart d’heure. Il s’agirait donc d’un véritable démantèlement de l’offre. Pire encore: il est prévu d’adopter «une grille de belle saison», une expression québécoise pour «grille d’été», mais qui commencerait dès 2023 après Pâques au lieu de correspondre aux vacances scolaires d’été…

«En interne, nombreux sont ceux qui qualifient notre entreprise de bateau ivre, témoigne un collaborateur de la RTS. Notre direction, Gilles Marchand en tête, est de plus en plus impopulaire. Le poids des technocrates est étouffant. Nous ressentons une absence de pilotage et de sens, si bien que l’indispensable créativité qui devrait être le moteur de cette entreprise est au point mort. Tout le monde a au contraire peur de se planter. Cela dit, nous sommes aussi conscients qu’il ne fait pas bon être chef dans ce contexte, que les défis sont peut-être trop gros.»

Un autre collaborateur de la télévision romande estime que la direction de la RTS, Pascal Crittin en tête, est «pétrifiée par les affaires». «Et puis, avec leur obsession de vouloir penser le monde dans quinze ans, plus personne n’y voit clair. Le déménagement à Lausanne ne facilite rien.» Un autre employé confirme aussi le sentiment général qu’il existe des postes aux intitulés indéchiffrables et peu productifs (et donc autant de pistes d’économies) dans les étages de la tour de la TV comme dans le bâtiment de La Sallaz et au siège bernois de la SSR à Berne.​

Le sentiment d’être dirigés par des managers plus proches du secteur bancaire revient souvent parmi les employés que nous avons approchés. L’affaire des bonus contribue à cette image de deux classes qui ne se mélangent pas. Le comité de direction de la SSR (huit personnes) totalise, selon le rapport de gestion 2020, une rémunération de 3,2 millions de francs. Le conseil d’administration de neuf personnes empoche une rémunération à hauteur d’un demi-million de francs par année. «Si seulement ces gens connaissaient l’audiovisuel, passe encore. Mais c’est un conseil d’administration de beau temps, pas de tempête», déplore un employé de la RTS.

Il y a une autre expression très en vogue actuellement dans la tour de la RTS et qui confirme ce sentiment partagé d’impuissance et de découragement, le «triangle maudit»: pas de licenciement; faire des économies; conserver l’audience. Cette équation ternaire complexe, que s’impose la direction, devient carrément insoluble dans l’ambiance actuelle qualifiée de «chaotique» par plusieurs de nos témoignages en off.

A ce désemparement interne correspond désormais un courroux général du côté politique. La conseillère aux Etats genevoise Lisa Mazzone nous confirme avoir «peur pour l’avenir du secteur public». «Ces dernières mesures en date sont particulièrement néfastes, et elles ont été communiquées de manière très maladroite. Le mandat de la SSR est en effet axé d’abord sur l’information, sur le débat politique, si précieux dans un pays où on vote plusieurs fois par année. Et l’économie, pour parler de TTC, est plus importante que jamais. C’est la SSR qui doit changer sa culture d’entreprise, son leadership.»

A droite, la colère gronde au moins aussi fort, en partie pour d’autres raisons. «Je crois que la SSR a très mal interprété le refus net du peuple à «No Billag», déplore Christian Lüscher, conseiller national PLR. Elle est en pleine dérive, sans véritable capitaine, sans leadership clairvoyant. Elle a oublié les devoirs que lui impose la loi sur la radio et la télévision (LRTV), notamment le devoir de produire de l’information équilibrée et objective. Je suis de plus en plus scandalisé par la partialité de l’emballage de l’information. Tout ce qui est de droite est régulièrement présenté de manière ironique, dévalorisante. Cela s’explique en partie par le fait que 70% des journalistes sont de gauche. Mais la SSR n’est pas une entreprise privée, c’est un service public qui, je le répète, doit exercer un mandat défini par la LRTV.»

La suppression de TTC exaspère également l’avocat genevois: «En dépit de mes critiques, je reste à fond pour ce service public. Le travail des correspondants parlementaires est irréprochable, par exemple. Mais la fin de TTC et la réduction de moitié d’Infrarouge m’offusquent profondément. Je comprendrais qu’on renonce, pour faire des économies, à diffuser la formule 1, par exemple, même si je suis un fan de course automobile. Mais sabrer dans ce qui est la raison d’être du service public est totalement aberrant. Bien sûr que la SSR actuelle, cette véritable armée mexicaine, a d’autres pistes d’économies.»

L’ancien chef des matinales de La Première et ex-conseiller national vaudois Fathi Derder confirme le sentiment d’incompréhension générale: «Supprimer TTC et réduire la voilure d’émissions comme Infrarouge, c’est tout simplement la pire des décisions possibles dans le contexte actuel. C’est la meilleure manière de fâcher les politiciens et donc de réduire davantage leur soutien à Berne. Avec TTC, Patrick Fischer avait réussi à traiter de l’économie de manière à la fois intelligente et accessible. Pourquoi rayer un tel succès dans une grille des programmes que je trouve personnellement plutôt équilibrée, même si je souhaiterais un peu plus d’humour et de culture, et plus d’innovation numérique notamment?»

Les vraies motivations qui se cachent derrière cette réduction de voilure seraient en fait plus politiques qu’entrepreneuriales, selon un commentateur souhaitant rester anonyme: «En fâchant la classe politique, Gilles Marchand espère-t-il, de manière aussi naïve que dangereuse, faire plier celle-ci et lui faire renoncer à ces 50 millions au total qu’il doit économiser d’ici à 2024? Préfère-t-il un bras de fer avec le parlement et le Conseil fédéral plutôt qu’avec ses employés pour éviter des piquets de grève?» Cette hypothèse venue de l’extérieur confirmerait, si elle était vraie, l’existence de ce fichu triangle maudit et l’état de bateau ivre, faute de capitaine charismatique, dans lequel tangue la SSR, et donc la RTS, aujourd’hui. Il se murmure aussi que Gilles Marchand aurait décidé de quitter la barre du navire, mais seulement après avoir réglé tous les problèmes. Cela risque d’être long.

Par Philippe Clot publié le 22 juin 2021 - 21:29