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Ukraine - Russie

La vie en Suisse, le cœur en Ukraine

Pour ces Ukrainiens installés en Suisse, l’histoire a débuté de la même façon le jeudi 24 février. Des sonneries de téléphone qui retentissent à 5 heures du matin, un réveil en catastrophe et une phrase: «La guerre a commencé.» Entre inquiétude et colère, ils racontent comment leur vie et celle de leurs proches restés au pays ont basculé en un instant.

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Entre inquiétude et colère, ces Ukrainiens installés en Suisse racontent comment leur vie et celle de leurs proches restés au pays ont basculé en un instant.

DR

Olena Vynogradova 32 ans, analyste juridique, Genève:

«En janvier, je suis allée dire au revoir à mon pays»

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«Mes amis ont pris les armes. Ce sont des hommes ordinaires, pas des soldats. Ils sont très courageux», Olena Vynogradova.

David Wagnières

Au mois de janvier, Olena Vynogradova, une analyste juridique ukrainienne de 32 ans installée à Genève depuis 2018, a passé quelques jours dans son pays. Sa voix se brise et les larmes coulent sur ses joues: «J’ai rendu visite à mes amis. Je sentais qu’une invasion était possible et que ce serait probablement la dernière fois que je les verrais avant longtemps. Eux n’y croyaient pas et m’ont répondu que tout allait bien se passer. J’ai préféré leur dire au revoir. Juste au cas où.»

Comme la majorité des Ukrainiens vivant à l’étranger, elle a été réveillée à 5 heures du matin, le jeudi 24 février, par les bips de son téléphone portable. «Mon mari a sauté du lit et a hurlé: «La guerre a commencé!» J’ai immédiatement tenté de joindre mes parents, ma sœur, son mari et leurs deux enfants, mais les lignes téléphoniques étaient surchargées. Ils habitent à Dnipro, une ville dans l’est du pays. Quand les premiers bombardements se sont fait entendre, mon beau-frère a sauté dans sa voiture pour aller récupérer ma nièce à Kharkiv, à trois heures de route, où elle étudie. Ils ont eu beaucoup de chance.»

Ses amis restés à Kiev se sont réfugiés dans des abris avec pour seul bagage des vêtements chauds, leur passeport, des batteries de secours et de l’eau. La jeune femme confie, inquiète: «Je suis en contact permanent avec eux. Mes amis masculins ont pris les armes. Ils sont très courageux, ce sont des personnes ordinaires, des civils. Pas des soldats. Mais ils sont prêts à se battre et à aller jusqu’au bout pour défendre le pays et leur famille», explique-t-elle avant de poursuivre: «J’ai peur pour eux. Mais que pouvons-nous faire? Il faut protéger notre terre face aux Russes qui tuent notre peuple.»

Elle a préféré couper les ponts avec ses connaissances russes ou biélorusses. Son regard se durcit: «Je ne pourrai jamais pardonner. Les Russes ne se sont pas soulevés contre Poutine, ils ne se sont pas battus pour des élections libres. Ils sont restés silencieux et nous, Ukrainiens, nous le payons de notre vie. Nous avons osé réclamer notre indépendance et ça, Poutine ne l’a pas supporté. C’est un nouveau Hitler, il est fou et il ne s’arrêtera pas.»

Olena et son mari avaient prévu de quitter Genève pour s’installer en Ukraine au mois de septembre. Leur petite fille de 4 ans devait y commencer sa scolarité. La voix de la jeune femme s’étrangle: «Elle ne comprend pas la signification du mot guerre mais elle demande sans cesse pourquoi je pleure. Et quand elle pourra commencer l’école...»

Ihor Fedirko, 36 ans, cafetier, Lausanne:

«Je devrais être là-bas, à me battre avec eux»

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«C’est un signal pour les autres pays: n’abandonnez pas votre arsenal nucléaire, ou vous serez écrasés!», Ihor Fedirko.

Julie de Tribolet

Dans le dernier raidillon de l’avenue d’Ouchy, le café Le Sémaphore, longtemps tenu par la gloire lausannoise du football Richard Dürr, est devenu «un hub pour les Ukrainiens», comme le décrit son patron. On y récolte de l’argent, on y échange des informations sur la guerre. Mais le tenancier a les traits tirés. «Mon père de 57 ans a rejoint les vétérans de l’armée. Mon frère est dans un abri de Kiev avec sa femme enceinte et leur enfant de 4 ans. La ville de la famille de ma femme, près de la frontière biélorusse, est occupée par les troupes russes, après avoir été bombardée.»

Il a pu faire venir sa mère trois jours avant que la guerre n’éclate. «Elle pleure tous les jours, ma femme aussi, ce qui catastrophe nos enfants de 4 et 8 ans.» Lui-même est un ancien militaire. «J’étais capitaine. Je suis arrivé en Suisse il y a cinq ans, parce que ma femme a trouvé un emploi dans une grande entreprise. Peut-être avait-elle peur que je sois tué dans mon travail. Elle a cherché un job en dehors du pays, une nouvelle vie. Je l’ai suivie, pensant rentrer après six mois, et puis notre deuxième enfant est né.» Il s’avoue déchiré: «Je devrais être là-bas, à me battre avec eux. Ma femme essaie de me garder ici, à cause des enfants.» Alors il reste et fait son possible pour aider à distance, en contact avec des amis militaires sur place.

Il a confiance: «Poutine a dû penser qu’il nous aurait en douze heures. Nous sommes plus forts qu’il ne le croit. Nous n’avons pas besoin de soldats étrangers sur notre sol, nous ne voulons pas qu’une guerre mondiale parte de l’Ukraine. Il nous faut juste des armes et du soutien financier.» Pour lui, c’est clair: «Si Poutine a l’Ukraine, il y aura une dictature de plus, comme la Russie et la Biélorussie. Et il y aura un prochain pas, qu’il s’agisse des pays baltes, de la Géorgie, du Kazakhstan. Il veut rénover la grande Russie. Pour lui, la vie des gens ne compte pas. Plus il fait couler de sang, mieux il se sent. Ce qui se passe est un signal pour les autres pays: n’abandonnez pas votre arsenal nucléaire, comme nous y avons consenti. Ou vous serez tués et écrasés!»

Anna Ackermann 32 ans, experte en politique climatique, Genève:

«L’Ukraine se bat pour ses valeurs»

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«La guerre n’est pas seulement physique. C’est aussi une guerre de désinformation», Anna Ackermann.

David Wagnières

Anna Ackermann choisit chacun de ses mots – en français – avec une infinie précaution. «Parce que la guerre n’est pas seulement physique, précise l’Ukrainienne de 32 ans. Elle se déploie également sur le terrain de la désinformation. En me réveillant, le premier matin des bombardements, les termes «opération militaire de la Russie» ont été prononcés à la Radio suisse romande. C’est le vocabulaire employé par M. Poutine et la propagande russe. Il ne s’agit pas d’une opération militaire. C’est une guerre et elle a commencé il y a huit ans déjà…»

Alors qu’elle est installée en Suisse avec son mari suisse depuis 2019, Kiev, la capitale ukrainienne, reste sa ville de cœur. Elle y a grandi, étudié, travaillé et s’y est même mariée. Voir les soldats russes s’en approcher lui paraît encore totalement irréel. Son regard pétille avant de s’assombrir: «Son architecture est magnifique, son histoire, ses cafés et ses boulangeries… Après la révolution de 2014, on a vraiment senti un changement, une cité en effervescence tournée vers l’Ouest. Les expatriés la surnomment d’ailleurs «la nouvelle Berlin». C’est comme si la guerre venait frapper à la porte de Genève, de Budapest ou de Paris. C’est insensé.»

Elle se lève pour s’emparer d’un journal et commente ce qu’elle lit: «La rhétorique de Sergueï Lavrov, le ministre des Affaires étrangères russe, est obscène. Il justifie l’intervention armée par «la nécessité de libérer les Ukrainiens afin qu’ils puissent déterminer leur avenir». Mais nous libérer de quoi? Nous sommes un pays démocratique, libre et nous nous battons non seulement pour nos valeurs mais aussi pour celles des démocraties du reste de l’Europe.» Sa famille et ses amis dorment dans des métros ou des abris dans les principales villes du pays. Elle n’a pas voulu appeler immédiatement sa mère après le déclenchement des hostilités. «Je la connais, c’est encore elle qui m’aurait consolée alors qu’elle vit des événements tragiques.» La jeune femme s’active depuis la Suisse, ne pouvant se résoudre à demeurer les bras croisés. «J’essaie de vérifier les informations qui circulent. Beaucoup sont contradictoires ou fausses. Je les transmets autour de moi et à ceux qui sont restés en Ukraine.» Elle est allée manifester à la place des Nations, à Genève. «Il faut faire pression sur les gouvernements étrangers pour qu’ils prennent des sanctions plus dures. Etouffer l’économie russe afin que Poutine ne puisse plus financer sa folie meurtrière.»

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ELENA* dans le canton de Vaud:

«La Russie, on disait que c’était le pays frère»

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«Au début, je n’arrivais plus à parler à mes amis russes. C’était trop tôt, trop frais», Elena.

David Wagnières

Ce matin-là, deux jours après le début de la guerre, Elena* a acheté des fleurs d’un jaune aussi vif que la couleur du drapeau ukrainien. Le bouquet trône chez elle, dans son salon inondé de soleil. En Suisse depuis vingt-sept ans après avoir gagné une bourse pour l’Université de Lausanne, elle vient d’Odessa, dans le sud. Ses parents et sa sœur y vivent. Naturalisée, elle est de mère russe et de père ukrainien, dans une région qu’elle décrit comme «balnéaire, joyeuse, ouverte, avec beaucoup de nationalités. Ni pro-russe ni pro-ukrainienne, un peu comme une petite Suisse dans l’esprit des gens.»

Elle se sent Ukrainienne même si elle ne parle pas la langue. «Parler russe ne veut pas dire qu’on n’est pas Ukrainien. Pour moi, les bagarres étaient naturelles en famille, mais cela restait toujours pacifique. On a toujours bien perçu la Russie. C’était amical, avec beaucoup d’échanges. Le pays frère, disait-on.» Elle s’est crue préservée jusqu’au jeudi 24 quand, à 5 heures du matin, en regardant les nouvelles, elle a vu que même Odessa était bombardée. «Depuis, je ne pense qu’à cela. Je parle sans cesse avec les miens là-bas.» Ils sont reclus chez eux, hésitent sur le parti à prendre. De multiples peurs les habitent. Peur en voyant que l’Etat ukrainien distribue des mitraillettes: «Il suffit de montrer son passeport pour en recevoir. On craint le banditisme et que ces armes ne servent à cambrioler des maisons ou des magasins.» Peur pour le fils de sa sœur: «Il a 23 ans, il ne veut pas aller à la guerre, nous ne partageons pas les valeurs de ce conflit. Et si un bus de l’armée passait et l’enrôlait de force? Les frontières sont désormais fermées aux hommes et on spécule sur les prix à payer pour les sortir.» Peur pour son père: «Il a 70 ans, il est patriote. S’il reçoit un fusil, il est capable de partir dans la rue et de se sacrifier.» Peur en voyant les vidéos qui circulent des troupes tchétchènes, musulmanes. Il n’est pourtant pas encore question pour sa famille de s’en aller: «Ma sœur me dit: «Ma maison, c’est tout ce qui me reste. Je ne veux pas retrouver quelqu’un installé dedans quand je reviendrai.»

Elle a reçu beaucoup de messages de soutien. Parmi eux, des amis russes ont essayé de la joindre. Elle a d’abord refusé. «C’était trop tôt, trop frais, je n’y arrivais pas. Je savais que c’était bizarre, que cela allait revenir à la normale, mais tout était trop douloureux. Il m’a fallu du temps pour digérer. Que leur répondre s’ils me demandaient comment allait ma famille?»

Katya Barbezat, 38 ans, consultante, Lausanne:

«Je ne mange plus, je ne dors plus»

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«Pour nous aider, les Suisses peuvent faire des dons à notre armée via la banque nationale d’Ukraine, il y a un site dédié», Katya Barbezat.

Julie de Tribolet

Le lendemain de l’invasion russe dans son pays, Kateryna Barbezat, surnommée Katya, arrive dans notre rédaction avec son fils de 7 mois, Terence. Il y a quelques jours, cette jeune maman de 38 ans était encore à Dnipro, en Ukraine, avec ses proches, qui rencontraient le petit garçon rieur. Depuis l’annonce du début du conflit dans son pays, elle scrolle les réseaux sociaux frénétiquement. «Je ne mange plus, je ne dors plus. Je suis en zone sûre à regarder le lac Léman, mais mon corps tout entier crie! Je sais en plus que c’est trop tard pour rapatrier les miens en Suisse, car tous les avions sont cloués au sol.»

Jeudi dernier, quand tout a débuté au milieu de la nuit, elle s’est réveillée à 4 heures du matin, par instinct. «C’est un peu mystique, mais j’ai ressenti quelque chose. J’avais reçu un message de ma maman qui écrivait: «Ça a commencé.» A ce moment, sous le choc, elle comprend que son intuition et celle de nombreux autres Ukrainiens était juste. Kiev, symbole d’un renouveau culturel et d’innovation, ainsi que le reste du territoire ont plongé dans le chaos. «En quelques heures, des amis sont passés d’une journée manucure et café à se réfugier dans les couloirs du métro», décrit-elle.

Engagée, Katya dénonce un conflit qui dure alors que les Européens détournent le regard. «Cette tension existe depuis des années, voire quatre cents ans si on fouille l’histoire. Les Ukrainiens, nous nous défendons de plusieurs façons pour protéger notre identité. Par exemple, la nouvelle génération a rendu notre langue nationale sexy et cool, notamment via la musique. On refuse que Poutine nous fasse disparaître!» scande-t-elle en calmant Terence, qui ressent l’anxiété dans la voix de sa mère. «Toutes les populations doivent aujourd’hui comprendre que ce n’est pas juste une guerre dans nos frontières! Par la force, Poutine montre qu’il ne respecte pas la Déclaration des droits de l’homme. Il ne va jamais s’arrêter là! C’est une bombe nucléaire fasciste, un cannibale dont la faim sera toujours inassouvie!»

Mais que faire depuis ici? «Pour nous aider, les Suisses peuvent faire des dons à notre armée via la banque nationale d’Ukraine, il y a un site dédié.» L’avenir, Katya l’espère encore libre et chaleureux. «J’aimerais retourner à Dnipro cet été et flâner dans des restaurants et des boutiques ukrainiens, non pas des lieux occupés par les Russes.»

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publié le 4 mars 2022 - 08:28