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20 ans après les attentats

«Le 11 Septembre 2001, le mythe de l’invincibilité a volé en éclats»

Xavier Colin, chef de la rubrique internationale à la TSR en 2001, désormais chercheur associé au Centre de politique de sécurité de Genève (GCSP), a commenté en direct, il y a vingt ans, les attentats qui ont secoué les Etats-Unis et le monde. Il revient sur cet événement traumatique et ses conséquences.

INTERVIEW XAVIER COLIN 9/11

«Ce qui a volé en éclats, d’une manière inouïe, en images et en direct, c’est le mythe de l’invincibilité.», déclare Xavier Colin, chef de la rubrique internationale à la TSR au moment des attentats du 11 Septembre 2021 qui ont marqué le monde. 

Sean Adair

- Le mythe de la superpuissance américaine s’est-il brisé le 11 septembre 2001?
- Xavier Colin: La superpuissance militaire américaine existe toujours. Ce qui a volé en éclats, d’une manière inouïe, en images et en direct, c’est le mythe de l’invincibilité. Nous nous sommes rendu compte que les Etats-Unis étaient vulnérables sur leur propre sol. Cela a marqué la victoire de l’hyperterrorisme sur l’hyperpuissance. C’est le choc suprême: l’attentat le plus spectaculaire sur le pays le plus puissant dont on pensait qu’il pouvait se défendre.

- Rappelons les faits.
- Il y a d’abord l’attaque des tours jumelles du World Trade Center à Manhattan par deux avions de ligne détournés. Deux frappes successives à 8 h 46 et 9 h 03, heure locale. Un troisième appareil s’est écrasé sur le Pentagone à 9 h 37. Le quatrième s’est crashé, après l’intervention héroïque des passagers, à 10 h 03, au sud-est de Pittsburgh. On ne connaît pas sa destination finale. Il y a eu 2977 morts au total.

- Huit ans auparavant, un attentat avait déjà touché le World Trade Center. Que peut-on en conclure?
- Le 26 février 1993, l’attentat perpétré avec 680 kilos d’explosifs avait fait six morts et 1042 blessés. La grande erreur des services secrets américains est d’avoir considéré cet épisode comme un acte isolé. Or, c’était la préfiguration de ce qui allait se passer. Il y a eu aussi, le 7 août 1998, deux attaques contre les ambassades américaines au Kenya (213 morts, entre 4000 et 5500 blessés) et en Tanzanie (11 morts et 85 blessés). La CIA et le FBI ne se communiquaient pas les bons renseignements.

XAVIER COLIN

«Vingt ans après, les Etats-Unis n’ont toujours pas réussi à juger les 12 détenus en lien avec  les attentats», déclare Xavier Colin, journaliste et chercheur associé au GCSP.

obs/Tdh/Isabel Zbinden

- Quel était le but recherché par Oussama ben Laden, le responsable des attentats?
- Frapper physiquement et moralement les Etats-Unis pour qu’ils arrêtent de soutenir les monarchies du pétrole. Il voulait que ces pays, une fois libérés de la tutelle américaine, rejoignent, selon ses termes, le camp des «bons musulmans». Il fallait, selon lui, susciter une terreur telle que les Américains changent de position. Son but avait été clairement affiché. Il n’a pas été pris au sérieux.

- Vingt ans après et un rapport de 585 pages, connaît-on toute la vérité?
- Des zones d’ombre subsistent. Certains documents ont été tenus secrets. A quelques jours de la commémoration, sur indication du président Joe Biden, le FBI s’est déclaré prêt à déclassifier un certain nombre de dossiers, notamment sur le rôle de l’Arabie saoudite dans l’organisation de l’attentat. Il y a quelques mois, par une fuite au sein du FBI, on a appris qu’un membre de l’ambassade saoudienne à Washington avait probablement été impliqué. Il avait été en contact avec certains des terroristes.

- En dehors des victimes directes, d’autres ont été touchées par les émanations toxiques des tours. Combien?
- A l’approche des commémorations, des familles de victimes ont demandé l’accès aux dossiers. L’un des problèmes concerne l’indemnisation des secouristes et des citoyens morts ou malades indirectement. On estime à 14 000, décédés ou actuellement souffrants, le total des individus victimes de cancers et diverses maladies liés à l’effondrement des deux tours.

- Le 11 septembre 2001, vous avez décrypté, en direct, une situation qui semblait indéchiffrable pour le public. Comment avait commencé votre journée?
- J’étais alors chef de la rubrique internationale à la TSR. Le matin, en séance, j’essayais de revenir sur l’histoire de la fausse équipe de télé qui avait tué, trois jours plus tôt, le commandant Massoud, dont le fils, Ahmad Massoud, tient en ce moment même tête aux talibans dans la région du Panchir. Il s’agissait déjà d’Al-Qaida. A l’époque, on ne connaissait pas le rôle de cette organisation terroriste islamiste. Pour choquer l’opinion afghane, elle a voulu se débarrasser de Massoud père, qui avait le soutien de l’Occident. Mon sujet n’avait pas trouvé preneur. Il n’y avait pas d’autre actualité internationale dominante. C’était une journée calme.

- Qu’avez-vous fait?
- Je suis parti, assez tard, manger un sandwich sur la plaine de Plainpalais. Et puis, mon assistante de production, Emmanuelle Kellner, m’a appelé: «Il faudrait que tu reviennes, il y a un accident à New York.» Un petit avion, disait-on, était rentré dans une tour, c’était spectaculaire. Au bureau, on m’a dit: «C’est grave, c’est peut-être un avion de ligne. Il faut faire un flash spécial.» Au moment où l’on a pris l’antenne, le deuxième appareil a percuté la deuxième tour. Nous ne l’avons pas compris tout de suite, pensant alors revoir les images du premier. C’est en apercevant que l’autre tour brûlait que j’ai eu la confirmation de ce sur quoi je travaillais depuis un an: l’opération était signée Ben Laden.

- Pourquoi?
- J’avais constitué un dossier le concernant. J’ai demandé à quelqu’un d’aller me le chercher, il était sur mon bureau. Cet attentat, Ben Laden avait promis de le commettre contre le grand Satan du monde occidental, sans indiquer ni le lieu ni l’heure. En direct et en une seconde, je me suis dit: «C’est l’attentat dont il parlait.» J’ai montré à l’antenne une coupure de presse. Newsweek avait fait un papier parlant d’Al-Qaida: «Next target: New York?» («Prochaine cible: New York?», ndlr) Le flash spécial de cinq minutes initialement prévu a finalement duré six heures.

- Vous avez été le premier à mentionner Ben Laden.
- Al-Qaida et Ben Laden étaient dans le viseur des médias et des services spécialisés. Pour moi, la signature était évidente. Al-Qaida, «la base» en français, a été fondé en 1987. On ne disait pas encore réseau terroriste à l’époque, mais c’était bien lui qui s’appuyait sur les talibans, alors maîtres de Kaboul. Les attentats du 11-Septembre ont été planifiés depuis l’Afghanistan. Une année auparavant, Ben Laden avait donné une interview à la chaîne ABC News, expliquant son combat contre les régimes musulmans impies et ceux qui les soutiennent. Son visage était inconnu et, en une demi-journée, devenu mondialement célèbre, il a été considéré comme l’ennemi public numéro un. C’est rare, dans l’histoire des attentats, de pouvoir désigner si vite le responsable.

- En diffusant les images des attentats en temps réel, ne risquait-on pas de faire le jeu des terroristes?
- Nous n’étions pas maîtres du scénario, mais de ce que nous pouvions apporter comme explications. Je l’ai souligné à l’antenne en disant que des civils mouraient. Ce n’était ni un spectacle ni une fiction. Si cela devait se passer aujourd’hui, le danger serait considérable, notamment à cause des réseaux sociaux. Avec la rapidité des moyens de communication, nous aurions des images qu’on ne pourrait pas contrôler. Est-ce que l’on céderait à la tentation du spectacle? Notre métier consiste à vérifier les images et à leur donner du sens. Le 11 septembre, j’ai eu l’idée du magazine Géopolitis afin de prendre le temps d’expliquer le pourquoi des choses. Pour moi, cette date marque le début de l’ère du complotisme moderne qui fleurit depuis le début de la pandémie.

- En 2002, Thierry Meyssan, auteur de «L’effroyable imposture», développait ses thèses complotistes, librement invité sur tous les plateaux de télé.
- Il était habile et s’est appuyé sur les fameuses zones d’ombre du 11-Septembre. Au début, vu le nombre de questions sans réponses, il était aisé de tomber dans les thèses complotistes. Il a fini par se décrédibiliser en déclarant que, sur le Pentagone, ce n’était pas un avion qui s’était écrasé, mais un missile, tiré par les Américains eux-mêmes. Or, une cinquantaine de témoins ont vu l’avion sur l’autoroute avant qu’il ne s’écrase.

- Depuis le 11-Septembre, en quoi le terrorisme a-t-il changé?
- La «gamme» s’est étendue. Ce n’est plus un terrorisme de revendication – détourner un avion afin d’obtenir une libération – mais un terrorisme de punition. Désormais, ce ne sont plus des commandos venus de l’étranger, mais des citoyens du pays qui agissent. Ce terrorisme endogène, moins spectaculaire, passe sous les radars. On frappe le pays que l’on habite. Cette vision-là du terrorisme, apparue à partir du 11-Septembre, perdure.

- Cet attentat impacte nos vies quotidiennes. Comment?
- Afin de lutter contre le terrorisme, une limitation des libertés individuelles des citoyens a été votée en octobre 2001. C’est le USA Patriot Act. Ben Laden, s’il n’a pas fait s’écrouler les démocraties occidentales, leur a porté un coup sérieux en termes de liberté démocratique avec, entre autres, un arsenal de règlements et de dispositifs de sécurité pour les transports. Ce qui nous choque, ce sont les mesures extrajudiciaires, qui n’ont pas le sceau du droit: les prisons de la CIA à l’étranger, Guantanamo. Cela a décrédibilisé l’Amérique de Bush. Quand un citoyen arrive aux Etats-Unis, en cas de suspicion, les autorités ont le droit de saisir son téléphone, son ordinateur et toutes ses données, et de choisir de les lui rendre ou pas. Parfois, il n’a pas même le droit de faire appel à un avocat.

- Et le camp de Guantanamo existe toujours.
- Le Congrès a fait savoir que cela commençait à bien faire: 500 millions de dollars par an, cela implique un coût annuel, par prisonnier, de 13 millions de dollars. Il y en a eu jusqu’à 800, il en reste 39. Douze doivent être jugés en lien avec le 11-Septembre, mais on ne sait toujours pas quand. Comment se fait-il que, vingt ans après, ce pays n’ait pas réussi à juger certains des principaux responsables des attentats, dont Khalid Cheikh Mohammed, arrêté en 2003? C’est une forme de victoire pour Ben Laden: il a forcé les régimes démocratiques à prendre des mesures qui ne le sont pas. Et la manière dont les Américains se sont débarrassés de lui à Abbottabad, au Pakistan, le 2 mai 2011, ressemble à une exécution extrajudiciaire. Ils ne souhaitaient visiblement pas le juger.

- Les talibans sont entrés dans Kaboul en un temps record. Qu’est-ce que cela dit de la puissance militaire américaine et de l’avenir d’Al-Qaida?
- C’est le syndrome américain du Vietnam. La force militaire n’a plus l’impact nécessaire sur la durée. Il a fallu cinq semaines aux Américains pour chasser les talibans et prendre Kaboul en novembre 2001, vingt ans après ils reviennent en maîtres. La plus longue guerre menée par les Etats-Unis a clairement abouti à un échec, malgré une dépense militaire estimée à plus de 1000 milliards de dollars (2261 milliards selon certaines sources, ndlr). Trois empires – britannique, soviétique et américain – se sont cassé les dents dans la région. Talibans et Américains ont eu des pourparlers sur le retrait des troupes étrangères d’Afghanistan contre la garantie que le pays ne devienne pas un refuge pour les groupes terroristes. Or, les talibans n’ont pas attendu pour libérer des milliers de prisonniers détenus, dont des combattants et des dirigeants d’Al-Qaida. Pour l’organisation, qui va probablement se réimplanter, c’est une aubaine.

- La situation est chaotique. On pense surtout aux Afghans...
- Le problème, c’est le sort du peuple, celui des villes notamment, des femmes et des filles. On leur impose la charia, le port de la burqa, l’interdiction d’exercer un métier, on marie des fillettes de force. La notion d’Etat central fort n’existe pas. C’est un pays clanique ingouvernable. Les talibans sont des super-religieux super-armés, notamment par le Pakistan. Il est impossible de croire leurs promesses. Daech, le frère ennemi qui a revendiqué l’attentat du 26 août, vise, lui, à étendre le califat sur une série de pays et pas seulement en Afghanistan.

- Quelles sont désormais les préoccupations stratégiques américaines?
- Ne plus engager l’armée américaine dans des combats perdus d’avance au Proche-Orient. Imposer la démocratie par la force des armes est impossible. S’il n’y a pas l’assentiment du peuple, cela ne marche pas. Maintenant, les Etats-Unis cherchent à se prémunir contre l’avancée de la Chine à Taïwan, dans le Pacifique. La Chine revendique cette île et ne se prive pas de survoler son espace aérien. Les Américains vont aider les Taïwanais à riposter. On peut imaginer là un risque de déflagration. Mais, au vu de ce qui se passe à Kaboul, on a des raisons de douter d’une intervention.

Par Didier Dana publié le 02.09.2021