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Les dessous de la rédaction 

Le rude apprentissage de l’indignation

Le journalisme engagé est un art délicat qu’on apprend en prenant des coups. Par bonheur, il arrive parfois que le temps finisse par vous donner raison.

Exlterra

Notre journaliste Christian Rappaz revient sur la catastrophe nucléaire de Tchernobyl et du coup de baguette sur les doigts que lui avait valu, à l'époque, l'un de ses premiers éditoriaux... 

© Niels Ackermann / Lundi13

Lorsqu’il m’a engagé au Nouvelliste en qualité de stagiaire, en novembre 1985, André Luisier, le patron du journal, m’a cité la maxime d’Albert Camus qui, caprice de l’histoire, allait figurer au fronton du magazine Marianne douze ans plus tard: «Le goût de la vérité n’empêche pas de prendre parti.» Mais, m’avait-il averti, «pour le faire, il faut avoir de solides convictions, le courage de résister aux pressions et aux tendances du moment et, surtout, ne pas avoir peur de prendre des coups».

Le premier d’une longue série tomba six mois plus tard. Il m’a fait d’autant plus mal qu’il n’est pas venu de mon prof de stage – paix à son âme – à propos d’un éditorial qui, de surcroît, n’a jamais été publié. Je m’explique. Avec mes camarades de volée, nous étions en visite au Palais fédéral pour en découvrir les arcanes, ce 29 avril 1986. Le jour où les dirigeants de l’ex-URSS annoncèrent au monde la nouvelle de l’accident nucléaire de Tchernobyl, qui s’était produit presque quatre jours auparavant! Un événement qui incita notre mentor à nous demander de pondre un édito commentant cette dramatique nouvelle. Sous le titre «Les Soviétiques jouent du classique», je m’étais élevé avec véhémence contre les potentats du Kremlin qui avaient attendu quatre jours pour informer le monde, et encore, en minimisant les effets de cette catastrophe. Une attitude scandaleuse et irresponsable, ai-je écrit, qui, on le sait aujourd’hui, coûtera la vie à des centaines, voire des milliers de travailleurs et d’habitants de la région ukrainienne.

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Quelques jours plus tard, le formateur me rendit mon travail avec cette remarque, écrite en rouge vif: «OK, c’est un point de vue. Mais ce n’est pas de l’information sereine. Dans un journal autre que le vôtre, je doute que cet article soit publié.» Je ne vous cache pas que ce coup de baguette sur les doigts m’est resté en travers de la gorge jusqu’à... lundi dernier, jour de la célébration du 35e anniversaire de l’accident. A cette occasion, le groupe des pays occidentaux siégeant à l’ONU (WEOG) a en effet publié une déclaration incendiaire à l’égard du gouvernement soviétique de l’époque pour son attitude criminelle (sic) à l’égard de sa propre population et du continent européen dans son ensemble. Bien que M. Luisier, à qui j’avais soumis mon texte et sa critique, m’ait félicité, j’ai traversé toute ma carrière avec, dans un coin de ma tête, cette évaluation un poil méprisante écrite en rouge. Au point d’avoir gardé précieusement la feuille en question dans mon bureau, avec l’espoir d’être «réhabilité» un jour. Et l’espoir, c’est ce qui meurt en dernier, disent les Ukrainiens. Ils ont raison...

Par Christian Rappaz publié le 27.04.2021
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