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Euro 2020

Le superfan Luca Loutenbach tel qu'il est dans la vraie vie

Il y a un mois, la vie de Luca Loutenbach, 28 ans, employé de banque discret à Delémont, a basculé dans les tribunes du stade de Bucarest. Le superfan suisse s’efforce désormais de gérer sa notoriété, entre pièges et envies.

Luca Loutenbach

A gauche, le Jurassien Luca Loutenbach lors du match France-Suisse, à Bucarest. Ses attitudes, immortalisées par le réalisateur, ont embrasé la Toile, faisant de lui le superfan de l’Euro. A droite, dans une ruelle de Delémont, où il réside, Luca Loutenbach, 28 ans, a échangé le maillot de l’équipe de Suisse contre le costume de l’employé de banque.

Géraud Siegenthaler

Premier contact avec le plus célèbre des supporters de l’Euro. Luca Loutenbach, 28 ans, sort du travail en costard. Il est employé de banque à Delémont. On le reconnaît sans peine à ses lunettes et à sa barbe taillée qu’il n’a pas rasée, signe qu’il assume. Il est immense. Posé. Accent jurassien en prime. Deux mètres de gentillesse. On le découvre à l’image de cette équipe de Suisse qu’il suit en passionné depuis dix ans. Volontaire.

Comment va-t-il depuis que le réalisateur du match France-Suisse l’a isolé d’abord anxieux, puis fou de joie, torse nu, dans le kop suisse de Bucarest voici un mois? «Je digère gentiment, sourit-il. Je réalise que ma vie d’avant, anonyme, a pris fin. J’essaie de rester le type discret que j’ai toujours été, mais au Jura, pas facile, on me reconnaît partout!»

On lui propose une photo en vieille ville. «Quand il y a trop de monde, ça me met mal à l’aise», prévient-il. Tout le contraire du fan habité qu’il était à Bucarest.

Il est né le jour de Noël, comme Darius Rochebin. Le parallèle l’amuse. «J’ai été élevé en fils unique, à Porrentruy, mais j’ai surtout grandi avec mes grands-parents (ndlr: abonnés à L’illustré depuis cinquante-quatre ans!). J’aime dire que j’ai eu quatre parents.» Un père dans le milieu bancaire, une maman employée de commerce. «Mon grand-papa, lui, était horloger», souligne-t-il. Après leur divorce, ses parents lui ont donné chacun une demi-sœur.

Sa scolarité obligatoire effectuée à Porrentruy, il obtient une matu professionnelle commerciale en 2012 et entre, sagement, dans la banque. «Si je n’avais pas suivi cette voie, j’aurais aimé faire du journalisme, avoue-t-il. Le métier de mes rêves, c’est celui de David Lemos.» Luca Loutenbach fait des piges pour Le Quotidien jurassien. Il couvre les matchs de foot de deuxième et de troisième ligue régionale.

Même s’il a longtemps fait du tennis et joué au FC Rebeuvelier, Luca Loutenbach est avant tout un supporter fidèle du HC Ajoie. «Je me souviens très bien de la première fois où je suis allé voir un match à la patinoire de Porrentruy. Jamais auparavant je n’étais entré dans une enceinte dédiée au sport. Tout de suite, j’ai adoré l’atmosphère. Cette ferveur, c’était extraordinaire!»

En football, il ne soutient aucun club. Trop d’argent, trop de rapports de force. La seule équipe qui le fasse vibrer, c’est la sélection suisse. Sur le site web Carton Rouge, il a recensé les dix meilleurs matchs de la Nati auxquels il a assisté (souvent flanqué d’un drapeau jurassien) au cours de la dernière décennie. Une passion dévorante et coûteuse, même si Luca a une astuce: il cotise 250 francs par an auprès de l’ASF, ce qui lui garantit deux places pour chaque match.

«Aucun de mes amis ne partage mon amour pour l’équipe de Suisse, ce qui ne les empêche pas de m’accompagner.» Idem pour Marine, sa compagne depuis deux ans, future enseignante. Lors du match France-Suisse, elle était devant sa télé à chercher dans les tribunes son propre frère et son chéri, partis ensemble. «Quand ils sont apparus plein écran, on a carrément sorti les téléphones pour faire des photos!» nous avouera-t-elle en riant.

Luca Loutenbach

Luca Loutenbach et sa petite amie Marine dans le verger de la maison de ses grands-parents, à Porrentruy, où il a grandi.

Géraud Siegenthaler

A Bucarest, il a suffi de deux plans de coupe pour faire basculer la vie de Luca. Appelons cela l’effet Loutenbach. «L’homme du match», tweete le maire de Londres! Son visage encore anonyme devient viral. Tsunami. Dès le lendemain, son nom est révélé. Gloire instantanée. «Beaucoup en rêvent. Pas moi, souligne-t-il. Non seulement je n’avais jamais créé de compte sur Facebook, mais j’étais franchement anti-réseaux. Je n’ai jamais recherché la reconnaissance et, avec le recul, je me dis que ça m’a aidé.»

L’effet Loutenbach en un seul chiffre? Plus de 50 interviews accordées à des médias de toute l’Europe. L’anglais appris lors d’un séjour linguistique de six mois à Liverpool lui aura été bien utile. Les selfies? Innombrables. «En Russie, on m’a limite agressé pour une photo! Je tombais de sommeil, je n’étais plus très lucide. Là-bas, j’ai compris que ce qui m’arrivait était fou.» Une chance que son pote Jarkko, une armoire à glace lui aussi, ait pu faire barrage.

Jusque-là, Luca Loutenbach avait habilement surfé sur la vague. Utilisateur de Twitter depuis 2011, il a très vite «challengé» la compagnie aérienne Swiss comme il avait vu d’autres internautes le faire. «J’avais déjà deux places garanties pour le quart de finale, mais plus le budget pour rallier Saint-Pétersbourg, raconte-t-il. J’ai tenté le coup. Ça a marché!» Red Bull lui offre une dizaine de canettes qu’il accepte, tout comme l’offre d’un week-end en Suisse tous frais payés proposée par Suisse Tourisme. «Un très beau cadeau dont nous profiterons le moment venu avec Marine.»

Certaines propositions le mettent mal à l’aise. «Je ne voulais surtout pas apparaître comme exploitant un maximum de choses à mon avantage, parce que je me sens l’exact opposé d’un influenceur», relève-t-il. Le propos surprend dans une société où la quête de gloire individuelle est érigée en valeur absolue, mais dans la bouche de Luca Loutenbach, il est cohérent.

Il rejette poliment une offre de l’OFSP pour soutenir l’effort de vaccination. «Qui suis-je, moi, pour inviter les jeunes à se faire vacciner? Dans cette histoire, je me suis surtout fait piéger par vos confrères zurichois. L’OFSP a très bien compris et moi, ça m’a donné une leçon.»

Le piratage de ses comptes l’a davantage dépassé. Après France-Suisse, il crée the_swiss_superfan sur Instagram, son seul et unique compte validé. Des hackeurs usurpent son identité, ouvrent un faux compte, montent une arnaque aux cryptomonnaies. Coups bas. «On se sent terriblement impuissant. J’ai eu la chance immense de pouvoir bénéficier des conseils avisés de mes amis Jarkko et Sébastien, souligne-t-il. Seul, je n’aurais pas su m’y prendre.» Un avocat a été saisi pour régler les litiges.

Luca Loutenbach

Habile avec un ballon, le superfan de la Nati fait surtout du fitness et du jogging.

Géraud Siegenthaler

S’il ne voudrait surtout pas apparaître comme profitant de la situation – d’autres, à sa place, auraient moins de scrupules –, Luca Loutenbach cherche maintenant à exploiter intelligemment «cette reconnaissance publique liée à [sa] passion de l’équipe de Suisse».

Son objectif est double: promouvoir le sport amateur auprès des jeunes et se rapprocher du journalisme sportif. «Avec des amis, on a lancé un projet pour soutenir Idée Sport, une fondation suisse qui favorise la pratique du sport pour les non-licenciés et tisse ainsi un vrai lien social. On a lancé un site internet vendant des objets à l’effigie de mon mème en tribune . Un tiers des bénéfices des ventes sont reversés à la fondation.» Luca Loutenbach lui-même se rendra à des foires, comme samedi dernier à Bulle (FR), pour expliquer sa démarche. Un mec bien.

Luca Loutenbach

Au marché de Bulle (FR), il présente à Léa et Ophélie les t-shirts à son effigie qu’il vend en partie au profit de la fondation Idée Sport.

Géraud Siegenthaler
Par Blaise Calame publié le 30.07.2021