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L'enfance: une étape de la vie en voie de disparition?

L’enfance, ce grand territoire d’où chacun est sorti, pour citer Saint-Exupéry, et d’où l’on peut espérer exister en dehors des stéréotypes de sexe et des limitations étroites qu’ils imposent se réduit comme peau de chagrin. Le temps de l’innocence et de la liberté dont il faut profiter est en effet toujours plus court. Décryptage.

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L'enfance est en voie de disparition

 L'enfance, ce temps d'innocence et de liberté dont il faut profiter devient toujours plus court.

Amina Belkasmi

A quel âge cesse-t-on d’être un enfant? A l’heure où les «quinquados» refusent de grandir et prennent un malin plaisir à régresser, on observe le phénomène inverse chez les enfants: ceux-ci vieillissent plus vite. Ce phénomène porte un nom – les professionnels du marketing l’appellent le syndrome KGOY, «kids getting older younger» (littéralement, «les enfants qui deviennent plus vieux plus jeunes») – et se traduit dans les choix musicaux, vestimentaires, de jouets ou de loisirs des enfants. «On devient adolescent de plus en plus tôt, explique le sociologue Michel Fize, qui a mené de multiples enquêtes de terrain sur l’enfance et la jeunesse. Le système commercial, internet, la télévision et les magazines poussent les enfants à reproduire et à s’imprégner de l’esprit adolescent, à gagner plus vite en autonomie.»

Même constat du côté de la journaliste Cécile Magnier. «A l’âge où on regardait le «Club Dorothée», où on chantait innocemment les génériques de nos dessins animés préférés et où même, disons-le fièrement, on faisait la choré de «Pandi-Panda», nos enfants réclament maintenant de la pop et du rap», écrit-elle dans un récent article au titre éloquent: «La musique pour enfants existe-t-elle encore?» Plus loin, elle cite Isabelle Moisan, responsable des Productions Mary Josée. «La tranche d’âge qui écoute du répertoire «enfant» a baissé. Le cœur de cible dans les années 1990 était de 6-7 ans; aujourd’hui, c’est plutôt 3-5 ans.» Sonia Grimm, Chantal Goya et Henri Dès ont été remplacés par Black M, Angèle, Maître Gims, Justin Bieber et Ed Sheeran.

enfance

Thylane Blondeau: A 9 ans, la jeune enfant faisait la une de Vogue Enfants, assise nonchalamment au milieu de coussins en léopard et le regard provocateur. Cette mise en scène lui a valu d’être élue la «plus jolie petite fille du monde» en 2011. Une gloire aussi éphémère que l’enfance... En 2017, la jeune fille a été «détrônée» par la Russe Anastasia Knyazeva, 6 ans.

Instagram

Comme dit plus haut, la musique ne constitue qu’une facette de ce changement sociétal. Barbie, que l’on croyait indétrônable, est aussi descendue dans les tranches d’âge. «Lorsqu’elle est née, il y a plus de cinquante ans, elle était destinée aux préados de 10-12 ans, indique Anne Dafflon Novelle, docteure en psychologie sociale et créatrice d’aussi.ch, un site destiné à tous ceux qui sont intéressés par le monde de l’enfance et le questionnent à travers une perspective de genre. A travers elle, les jeunes filles se projetaient dans un rôle de future femme. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Barbie est achetée pour des petites filles de 3 ans, qui n’ont d’ailleurs pas forcément la motricité pour jouer avec ses accessoires.

Parallèlement, les préados ont jeté leur dévolu sur les Bratz, ces figurines «adulescentes» (terme désignant les adultes ayant encore des pratiques adolescentes, ndlr) aux grands yeux maquillés et aux lèvres pulpeuses. Plus sensuelles et sexy par leurs tenues (mini-short et jupe, talons hauts, cuissardes et «crop top» moulant), ces poupées sont le pendant «fashion» de Barbie.» L’apparition des Bratz et l’hypersexualisation progressive des tenues des fillettes vont de pair. «Dans les magasins, on trouve des strings, des soutiens-gorges «push-up», des chaussures à talons! Le maquillage ou les habits sexy ne sont plus perçus comme un déguisement pour ces très jeunes filles mais comme un modèle à suivre au quotidien.»

Courtisées par les marques, ces nouvelles cibles sont davantage vues comme des consommatrices que comme des enfants. D’aucuns se souviennent peut-être de la polémique suscitée par le «Vogue» français qui, pour son supplément cadeaux de décembre 2010, avait fait poser des fillettes de 6 ans habillées et maquillées comme des femmes fatales. Interpellé, le magazine avait revendiqué ce côté choc et décrivait les jeunes mannequins comme des «petites filles gâtées de cadeaux ultra-luxueux» dans ce numéro «spécial fantasmes de Noël». La phrase de Peggy Orenstein, autrice de «Cinderella Ate My Daughter», trouve ici toute sa pertinence: «Je n’aurais jamais pensé, en ayant une fille, que l’une de mes tâches les plus importantes serait d’empêcher la société de consommation de faire main basse sur son enfance.»

Hélas, les parents, dépassés ou complices, en mesurent rarement les dégâts. En atteste l’offre des instituts de beauté, toujours plus nombreux à proposer des soins destinés aux enfants de leurs client-e-s. En Suisse, il existe par exemple des soins du visage dès 5 ans. L’expérience «Ma première fois chez l’esthéticienne» (comprendre: ma première épilation) est quant à elle proposée dès 10 ans. A Genève, un hôtel cinq étoiles propose des gommages aux «kids» stressés («un soin qui saura détendre n’importe quel enfant!» lit-on quelque peu perplexe) mais aussi des «mini manucure et pédicure gourmandes».

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Interrogée sur l’utilité de faire un nettoyage du visage à 6 ans, une esthéticienne répond: «De cette manière, l’enfant apprend à prendre soin d’elle, à mettre des produits de qualité qui lui donneront une peau de princesse.» «Sommes-nous si pressés de voir nos enfants se pourrir la vie avec ce qui gâche trop souvent la nôtre? interrogeait en 2011 Dorothée Werner, grand reporter société chez «Elle», à la suite du lancement de GeoGirl, une gamme de soins antioxydants et antirides destinée aux 8-12 ans.

On ne naît pas femme névrosée, pourrait-on dire en paraphrasant Simone de Beauvoir, on le devient. […] Que se passe-t-il à l’âge des billes et des bonbons, des trottinettes et des PetShop si grandir devient un drame contre lequel il faut lutter?» Et de rappeler le problème de fond: «L’actuelle confusion des âges, le grand méli-mélo des générations. Au nom de la liberté individuelle et de tout ce qui permet de repousser les limites du temps, plus personne ne veut prendre sa juste place. Jusqu’où?» Cette confusion des âges est encore plus marquée chez les stars. Née en 2013, North West, la fille de Kim Kardashian et de Kanye West, possédait, en 2014, 200 pièces de créateurs et une styliste personnelle. Son job? «Transformer le bébé en mini-version de sa maman en coordonnant leurs looks», détaille «Elle». Au défilé Givenchy, le bébé d’à peine 1 an était vêtu d’une robe noire en dentelle…

Dorothée Werner signalait également d’autres faits alarmants, comme ces écolières qui, à la cantine, «laissaient le pain aux garçons afin de ne pas grossir». Dix ans plus tard, de nombreux pays – Europe de l’Ouest, Canada, Australie, France – constatent une augmentation des troubles alimentaires sévères chez les préados. En Suisse romande, les Hôpitaux universitaires de Genève ont créé une consultation spécialisée dans la prise en charge des enfants. «C’est une première, indiquait la RTS en 2019. Jusqu’à aujourd’hui, les structures étaient adaptées à un public dès l’adolescence.» Plus loin, la RTS précisait que le plus jeune patient avait 6 ans.

Si les filles sont mises sur les rails du paraître, qu’en est-il des garçons? «Ils doivent se conformer à l’hypermasculinité d’Action Man, à son fort degré d’activité, à ses prises de risque et à une compétition constante», répond Anne Dafflon Novelle. Et de rappeler que Hulk, Thor, Captain America ou Iron Man sont des figurines survirilisées, à la musculature démesurée, qui ne proposent qu’une seule représentation du masculin.

Plus récemment, «Squid Game», un thriller coréen particulièrement violent interdit aux moins de 16 ans (mais sans contrôle parental, y avoir accès est facile, étant précisé que, en Suisse, selon deux séries d’études de l’Université des sciences appliquées de Zurich, 25% des 6-7 ans et 60% des 10-11 ans ont leur propre smartphone), s’est invité dans les cours d’école, provoquant l’inquiétude des autorités éducatives. En Belgique, des élèves de primaire de 11 ans ont ainsi reproduit le premier jeu, «1,2,3 soleil», frappant les perdants au moindre geste avec une corde. D’autres se plongent dans l’univers macabre de la série à travers les jeux vidéo. Lancé sur le «free-to-play» multijoueur Roblox, «Red Light», «Green Light» est un jeu déconseillé aux enfants et adolescents, «ce qui est pour le moins paradoxal étant donné que la cible de Roblox, ce sont les mineurs…» note Eric Lemattre dans un article intitulé «Quand les jeux vidéo se mettent (eux aussi) à la mode «Squid Game».

Autre phénomène inquiétant: sur YouTube, des milliers de vidéos mettant en scène la Reine des neiges, Thomas le petit train ou encore Mickey Mouse ne sont pas aussi innocentes qu’elles paraissent. La Valaisanne Lina* l’a récemment appris à ses dépens. De retour d’un après-midi de jeux passé chez les voisins, son fils âgé de 5 ans s’est soudainement mis à hurler à l’heure du coucher. «Il me disait qu’il était terrifié par «Peppa Pig», ce qui n’avait aucun sens. Perplexe, j’ai contacté ma voisine. Elle m’a expliqué qu’elle avait lancé, sur sa tablette, un épisode en tapant le mot-clé et démarré une vidéo au hasard. Or celle-ci était une version gore du dessin animé dans laquelle Mummy Pig se faisait décapiter par Daddy Pig. Le plus étonnant, c’est que cette maman n’a pas jugé utile de m’informer de l’incident», constate Lina. Plus loin, elle précise que sa voisine a quatre enfants. «Le petit dernier, 8 ans, regarde les mêmes programmes malsains que l’aîné, âgé de 20 ans, avec la bénédiction des parents.»

A la suite de cette expérience, Lina a souhaité mettre des filtres sur YouTube mais a constaté qu’ils ne suffisaient pas à purger ces contenus inappropriés. Comme l’indiquait déjà la journaliste britannique Laura June, «il ne s’agit pas de vidéos […] humoristiques à destination des adultes mais bien de vidéos à destination des enfants, volontairement glissées dans le flux à l’aide de tags déroutants pour qu’ils les regardent à la place des véritables épisodes de leur série préférée». «D’où suis-je? Je suis de mon enfance comme d’un pays», réclamait autrefois Saint-Exupéry pour passeport. Les enfants peuvent-ils encore se réclamer de ce royaume? A-t-on fait d’eux des apatrides?


De l’enfant-femme au mini-bodybuilder

Se perdre dans la contemplation d’une bille et jouer à la corde à sauter, cela intéresse-t-il encore les enfants? Pas sûr, si l’on en croit les mini-youtubeurs et autres graines de stars.

Asahd Khaled:

Né en 2016, le fils de DJ Khaled connaît une enfance peu commune. Son premier anniversaire a été fêté en boîte de nuit, avec Puff Daddy en DJ. Sur Instagram, on peut le voir se prélasser au bord d’une piscine avec lunettes de soleil, chaînes en or et Rolex au poignet. Il y fait aussi la promotion de l’album de son père, dont il est le producteur exécutif.

Danna Gomez:

A 5 ans, la jeune Colombienne maniait déjà pinceaux et rouges à lèvres comme une «make-up artist» confirmée. En 2015, les tutoriels beauté dans lesquels elle donne notamment des astuces pour bien poser son blush et affiner son nez ont été vus par des millions d’internautes.

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Danna Gomez.

youtube

Harper Beckham:

Née en 2011, la fille de David et Victoria Beckham est habillée depuis qu’elle est bébé par les plus grands créateurs, de Marc Jacobs à Chloé, en passant par Stella McCartney. Elle est aussi au premier rang des défilés de sa mère. «On est allées faire les boutiques chez Prada et elle a adoré», confiait-elle peu après la naissance de sa fille. «C’était comme si elle disait: «Maman, je suis à la maison!»

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Harper Beckham.

Dukas

Dash Meagher:

A 3 ans, le petit garçon avait «des tablettes de chocolat à faire pâlir d’envie n’importe quel bodybuilder», lit-on sur Terrafemina. L’enfant star d’Instagram préfère en effet s’entraîner au trapèze plutôt que de jouer aux petites voitures. «Des exercices ultra-physiques qui lui ont permis de développer une musculature hors du commun pour son âge.»

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Dash Meagher.

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Retrouver son enfant intérieur

A quoi ressemblait autrefois l’enfance, ce royaume de l’insouciance, du rire et des jeux? Une série de films nous rafraîchit la mémoire.

1. La guerre des boutons:

Adapté en film en 1962, ce roman raconte l’histoire des enfants de Longeverne qui se querellent avec ceux de Velrans. Le petit Lebrac et ses camarades ont l’idée d’arracher les boutons et les bretelles de leurs ennemis afin qu’ils se fassent rosser par leurs parents. Pour ne pas subir le même sort, eux-mêmes combattent entièrement nus et gardent les boutons arrachés à leurs ennemis comme trésor de guerre dans une cabane.

2. Les Goonies:

Dans ce film d’aventures produit et imaginé par Steven Spielberg en 1985, Mikey, Choco, Bagou et Data, une bande de copains, trouvent dans le grenier du premier une vieille carte au trésor menant au pirate Willy le Borgne.

3. Boyhood:

Sorti en 2014, ce long métrage tourné pendant douze ans avec les mêmes acteurs raconte l’enfance puis l’adolescence d’un jeune garçon et de sa sœur, élevés par des parents divorcés. Sans drame ni suspense, le film est une réflexion de près de trois heures sur la famille et le temps qui passe. «C’est comme une méditation géante sur le fait d’être un enfant et d’élever un enfant», précisait dans une interview le réalisateur Richard Linklater.

4. Peter Pan:

Afin de rester un enfant pour toujours et d’éviter les responsabilités de l’âge adulte, Peter s’envole au Pays imaginaire peuplé de pirates et d’Enfants perdus qui ont interdiction de grandir. «Ne grandissez pas, c’est un piège», leur souffle-t-il.

Par Amanda Castillo publié le 31 juillet 2022 - 07:48