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Opéra

Une compagnie de ballet comique exclusivement masculine qui casse les codes

Des hommes qui virevoltent sur des pointes. Ce sont les Ballets Trockadero de Monte Carlo. Cette troupe atypique a présenté sa première parodie du répertoire de danse classique et moderne en 1974. Acclamés aujourd’hui, ces danseurs seront à l’Opéra de Lausanne du 27 au 30 avril.

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Les Ballets Trockadero de Monte Carlo

Les Ballets Trockadero de Monte Carlo sont une troupe composée essentiellement d’hommes qui dansent sur pointes. Acclamée dans le monde entier, elle sera sur la scène de l’Opéra de Lausanne.

Zoran Jelenic/Ballets Trockadero

De loin, on ne remarque pas tout de suite que les ballerines en tutu sont des hommes. Le maquillage est plus appuyé, les épaules un peu plus larges et la taille moins marquée que chez les danseuses habituelles, mais la technique de danse sur pointes est irréprochable… Jusqu’au premier faux pas, voulu bien sûr, car ces danseurs font partie des fameux Ballets Trockadero de Monte Carlo, experts dans l’art de la satire.

Les Trocks sont apparus pour la première fois en 1974 à New York, dans un loft de la 14e Rue géré par le West Side Discussion Group, une organisation homophile, comme on les appelait avant d’utiliser le sigle LGBTQI+. En près de cinquante ans d’existence, cette troupe formée d’hommes jouant à la fois les rôles masculins et les rôles féminins du répertoire et sachant tous danser sur pointes a donné ses lettres de noblesse au ballet drag. Grâce à leur technique impeccable, ils ont réussi à faire ressortir la beauté et l’absurdité de certaines conventions du ballet classique, tout en luttant pour se faire accepter en tant qu’hommes aux orientations sexuelles différentes.

S’ils ont fait leurs débuts sur une petite scène en contreplaqué, ils se produisent désormais dans les plus belles salles du monde entier. «Ils ne sont jamais venus à Lausanne et cela fait des années que j’essaie de les inviter, mais ils tournent beaucoup et ce n’est pas simple de les attraper!» explique Eric Vigié, le directeur de l’Opéra de Lausanne.

Les Ballets Trockadero de Monte Carlo ont été cofondés en 1974 par Anthony Bassae, Peter Anastos, Natch Taylor et Eugene McDougle, tous ex-membres de la première compagnie de ballet drag, la Trockadero Gloxinia Ballet Company, créée à New York en 1972. Avec leurs parodies plus acérées, plus techniques aussi, ils ont rapidement attiré l’attention de la presse, notamment du «New York Times», qui leur a consacré un article élogieux en mars 1975. Si l’on n’entend plus parler de la Gloxinia, les Trocks, eux, ont connu un succès exponentiel.

«Ils représentent une folie qui est tout américaine, entre dérision, humour grotesque, mais aussi travail, technique, effort et grand talent. C’est tout d’abord leur technique qui m’impressionne, souligne Eric Vigié. Ce groupe de 16 danseurs masculins qui dansent comme des femmes, revisitant un répertoire classique, me laisse penser que le public aimera cette performance unique dans le monde de la danse. C’est très troublant parfois.» Ce sont de grandes ballerines que le public, balletomane ou novice, viendra applaudir à l’Opéra de Lausanne du 27 au 30 avril. Pour en savoir plus sur cette troupe hors du commun, nous avons interrogé l’actuel directeur artistique, Tory Dobrin, qui a rejoint les Ballets Trockadero en tant que danseur en 1980. 

- Pourquoi une compagnie de ballet comique exclusivement masculine a-t-elle été créée en 1974?
- Tory Dobrin:
Un groupe de danseurs, également comédiens, adorait l’idée de danser sur les pointes. Il s’agissait de personnalités rebelles par rapport aux normes de la société de l’époque. Ils avaient aussi très envie de monter un show en tant que drag-queens et ils ont pensé qu’il serait amusant de présenter un style de spectacle qui soit aussi agréable pour eux que pour le public.

- Qu’est-ce qui explique le succès de la compagnie après presque cinquante ans d’existence?
- Le spectacle utilise plusieurs éléments: différents styles de vocabulaire de ballet et types de musique, des costumes complexes et variés et une technique de danse extraordinaire qui s’est améliorée au fil des décennies. Les différentes personnalités présentes sur scène s’expriment pleinement. Les spectateurs aiment revenir encore et encore pour découvrir de nouvelles œuvres, de nouveaux danseurs et de nouvelles comédies. Le public vient nous voir pour se détendre et s’amuser.

- Quelles sont les qualités nécessaires pour faire partie des Ballets Trockadero de Monte Carlo?
- Le sens de l’humour, une excellente technique et, surtout, l’envie de travailler en équipe. Nous voulons que les divas soient sur la scène et pas en dehors de la scène.

- Pourquoi les danseurs rejoignent-ils le Trockadero: est-ce pour pouvoir danser sur des pointes, pour l’esprit libre de la compagnie ou pour une raison plus politique?
- Les raisons sont multiples. C’est passionnant de danser sur scène en tant que Trock. Les tournées sont nombreuses et ont lieu dans le monde entier, ce qui constitue une expérience enrichissante pour la plupart des membres de la troupe. Danser sur pointes est un challenge à la fois stimulant et amusant. Il y a aussi moins de pression chez les Trocks que dans une autre troupe: si quelque chose se passe de travers lors d’une représentation, ce sera très facile de le dissimuler grâce à la parodie et le public ne s’en rendra pas compte. Nous nous efforçons de favoriser une atmosphère détendue pendant les répétitions afin que chacun se sente accueilli et soutenu. Et, en effet, l’esprit libre est encouragé. Le Trockadero est un lieu où un individu apprend à fonctionner au sein du groupe sans se sentir obligé de s’y intégrer.

- Qu’est-ce qui est le plus difficile pour un homme qui danse les variations féminines du répertoire classique? 
- Les artistes du Trockadero sont confrontés aux mêmes défis que tous les autres danseurs, qu’ils dansent un rôle féminin ou masculin: il leur faut s’emparer d’un personnage et d’un style de danse particulier et le rendre intéressant à la fois pour lui-même et pour le public. Le fait de danser sur les pointes est un défi qui intéresse tous les Trocks. La comédie – la volonté de se moquer parfois de soi-même et de différentes situations – exige autant de concentration que l’art dramatique.

- Nous n’aurions jamais pu prévoir ce qui s’est passé dans le monde depuis la pandémie. Les gens ont besoin de rire et de vivre des moments de légèreté. Avez-vous conscience du rôle que vous jouez?
- Le public a besoin de se soulager dans le rire après tout ce qu’il a enduré ces dernières années, et il n’est pas seulement question de la pandémie ou des bouleversements politiques qui se poursuivent encore aujourd’hui. Le monde est stressant. Nous avons besoin que la comédie mette de la joie dans nos vies. Rire, c’est guérir.

- De quoi êtes-vous le plus fier? 
- La compagnie a commencé en faisant des spectacles de nuit dans un loft du Meatpacking District, à Manhattan, en 1974. Aujourd’hui, nous sommes accueillis dans des théâtres prestigieux, des opéras et des centres d’art du monde entier, souvent avec des orchestres. Nous nous sommes produits dans plus de 659 villes, dans 43 pays et sur tous les continents, à l’exception de l’Antarctique.

- Quelles pièces du répertoire danserez-vous à Lausanne?  
- L’acte II du «Lac des cygnes», un pas de deux qui sera annoncé au début de chaque représentation, «Go for Barocco», une parodie de George Balanchine (créée en 1974 par le cofondateur Peter Anastos, ndlr), «La mort du cygne», notre ballet emblématique, et «Paquita», un superbe exemple du style français tel qu’il a été exporté à Saint-Pétersbourg à la fin du XIXe siècle.

- Qu’attendez-vous de votre présence en Suisse?
- Nous n’attendons rien, nous espérons surtout que le public rira beaucoup et s’amusera vraiment. Nous espérons attirer à l’Opéra de Lausanne une foule très variée de spectateurs venus pour applaudir un groupe diversifié d’artistes qui ont à la fois un vrai sens de la comédie et une excellente technique.

>> Les Ballets Trockadero de Monte Carlo à l'Opéra de Lausanne du 27 au 30 avril. Réservation sur opera-lausanne.ch

Par Isabelle Cerboneschi publié le 24 avril 2023 - 09:21