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Nutrition

Les compléments alimentaires, mirage ou vrai besoin?

Ils vendent du rêve, se drapent de vertus toujours plus naturelles et l’équation fonctionne: l’engouement pour les compléments alimentaires ne cesse de croître. Mais que valent-ils vraiment? Sont-ils aussi utiles et inoffensifs qu’ils en ont l’air? Enquête. 

Compléments alimentaires

Selon une étude lausannoise, 26% de la population indique consommer un complément alimentaire. Mais est-ce vraiment une bonne chose pour l'organisme? «L'illustré» mène l'enquête. 

David Malan / Getty Images

Il y a ceux qui «parlent» à notre corps, nous promettant un bronzage sublime, des cheveux soyeux, un teint parfait, une silhouette amincie ou des muscles bien gonflés. Ceux qui nous aident à (re)trouver le sommeil, l’énergie ou une libido vigoureuse. Ceux encore qui répondent à un besoin médicalement reconnu, en cas de carence. Comment s’y retrouver?

«La première chose à faire est de s’interroger sur ce que l’on prend et pourquoi. D’abord parce que, dans la majorité des cas, l’efficacité des compléments alimentaires reste à prouver, ensuite parce qu’ils ne sont pas sans danger», résume le Dr Dimitrios Samaras, médecin consultant au sein de l’unité de nutrition des Hôpitaux universitaires de Genève (HUG). Et pourtant, leur succès est florissant. La croissance annuelle de ce marché est estimée à 10%.

Une étude lausannoise menée auprès de plus de 6000 personnes âgées de 35 à 75 ans a quant à elle fait un constat éloquent: 26% de la population indique consommer un complément alimentaire. «Cet engouement illustre une vision très chimique du corps», relève la Pre Barbara Broers, médecin responsable de l’unité des dépendances en médecine de premier recours (UDMPR) aux HUG. Jusqu’à parler de dopage? «Il ne s’agit pas de dopage au sens strict, qui supposerait la prise de substances interdites dans un contexte sportif, rappelle l’experte. On peut en revanche parler de conduites dopantes, la consommation de compléments alimentaires étant très souvent ritualisée, avec par exemple cette impression de se sentir moins bien si l’on a oublié une prise.»

1. Vous avez dit compléments alimentaires?
En poudre ou effervescents, en gélules, comprimés ou gouttes, les compléments alimentaires se déclinent à l’envi. Quant à leur nature – des complexes multivitaminés aux concentrés de vitamine C, en passant par les oligoéléments (cuivre, sélénium, etc.) et extraits végétaux en tout genre –, elle est infinie. Leurs points communs? D’abord le fait d’être utilisés (comme leur nom l’indique) pour compléter une alimentation jugée – à tort ou à raison – insuffisamment «à la hauteur» des besoins du corps ou des performances attendues. Autre point commun: être exempts pour la plupart d’entre eux de toute procédure d’autorisation avant leur mise sur le marché. Aucune prescription médicale n’est par ailleurs requise pour les utiliser, une situation plaçant ces substances dans une zone grise entre denrées alimentaires et médicaments. Le consommateur, lui, n’aurait plus qu’à faire son choix…

2. Promesses marketing vs recherche scientifique
Publicité exaltée, packaging vitaminé, slogan savamment concocté: si le marketing entourant les compléments alimentaires est particulièrement puissant, les preuves scientifiques de leur efficacité sont quant à elles extrêmement faibles. Mais les puissances commerciales à l’œuvre sont aussi actives que malines. «Le marketing court plus vite que le monde scientifique, résume le Dr Samaras. Cela se traduit par exemple par la mise en avant de vertus pour des molécules qui ne sont parfois qu’à un stade de recherche très préliminaire. La science poursuit alors ses investigations pas à pas, quand les marques annoncent déjà des miracles pour vendre yaourts ou biscuits enrichis en telle ou telle substance.» Ce qui permettrait d’y voir plus clair? «Des études randomisées, comme celles qui sont réalisées pour les médicaments», estime l’expert. Le principe: comparer sur des périodes suffisamment longues les effets d’une substance à ceux d’un placebo par le biais de deux groupes d’individus distincts. «On ne dispose que de très peu d’études de ce genre pour les compléments alimentaires», déplore le Dr Samaras.

3. Compléments sur ordonnance
Du côté des médecins, le discours semble unanime: seuls sont à envisager les compléments alimentaires se justifiant médicalement et dont l’efficacité a été prouvée pour des carences avérées. Parmi les plus fréquentes: celles concernant le fer, la vitamine D et les vitamines du groupe B. Pour les repérer? Consultation médicale, prise de sang ou encore examen minutieux de l’alimentation avec l’aide d’un diététicien. «Pour des raisons économiques, il n’est souvent pas envisageable de procéder à une analyse sanguine exhaustive des micronutriments circulant dans nos veines, note le Dr Samaras. Il est en revanche aisé de repérer certaines carences évidentes et de les pallier.» La piste s’orientera par exemple vers une supplémentation en fer pour une femme se plaignant de fatigue chronique et ayant des règles très abondantes ou en vitamine D pour une personne âgée, s’exposant peu au soleil et souffrant de fragilité osseuse.

4. Du simplement inutile…
Que penser alors de la pléthore de compléments alimentaires s’exposant en pharmacie comme sur internet? Sont-ils inutiles, dangereux, peu sûrs? «Tout cela à la fois, selon les cas», alerte le Dr Samaras. De nombreuses vitamines ingérées en dehors de leur substrat naturel – de la vitamine C sans l’orange qui la contient habituellement, par exemple – n’ont absolument pas la même efficacité sur l’organisme.» Et de poursuivre: «On ne remplacera jamais la pharmacie de la nature. Ainsi, de nombreuses vitamines dites hydrosolubles consommées en plus de l’alimentation vont tout simplement être éliminées par l’organisme, sans bénéfice démontré. En d’autres termes, l’opération revient surtout à rendre ses urines plus chères…»

5. Du réellement dangereux...
Mais les conséquences peuvent être bien plus lourdes. Trois types de danger sont clairement identifiés. Le risque de surdosage d’abord. Et pour cause, toutes les vitamines ne sont pas éliminées. Certaines d’entre elles sont stockées dans les tissus (on parle de vitamines liposolubles), les vitamines A, D et E par exemple. Consommées en excès, elles exposent notamment à des affections rénales ou hépatiques sévères. A noter que ce risque de surdosage vaut aussi pour les vitamines hydrosolubles: la vitamine C, consommée de façon excessive et sur de longues périodes, expose à de tels risques. Deuxième danger: le risque d’interaction médicamenteuse. Que leur efficacité soit réelle ou supposée, les compléments alimentaires sont des substances actives au pouvoir d’interférence chimique bien réel. On sait par exemple qu’en agissant sur le foie, les extraits de pamplemousse peuvent perturber l’action d’une multitude de médicaments. Le troisième risque? La toxicité. Le problème se pose en particulier pour des substances aux compositions quelque peu opaques. «Il faut faire attention au prétendu «naturel» prôné par le marketing, alerte la Pre Broers. Certains compléments alimentaires à base de curcuma, par exemple, très en vogue en ce moment, présentent une composition dopée de substances anti-inflammatoires 100% chimiques, élaborées en laboratoire. Mais cela, le consommateur ne le sait pas si l’étiquette ne le dit pas.» La plus grande prudence est donc de mise, notamment pour les compléments alimentaires achetés en ligne, sans conseil médical, ni composition clairement précisée.

6. Se poser les bonnes questions
«L’idée que sous-tend la consommation régulière de compléments alimentaires est qu’en cas de défaut de performance, qu’elle soit physique, sportive ou mentale, la solution se trouve forcément à l’extérieur de soi, sous la forme d’une pilule aux effets que l’on espère magiques. Or bien souvent, c’est surtout le mode de vie, l’alimentation, le niveau de stress ou encore les excès en tout genre qu’il faudrait commencer par questionner, seul ou avec l’aide d’un professionnel de la santé», suggère la Pre Broers. Et le Dr Samaras de conclure: «Les compléments alimentaires se profilent comme le chemin le plus court vers une meilleure santé. Malheureusement, ce n’est pas le cas.»


Les enfants ont-ils vraiment besoin de vitamines?
 

Le métabolisme encore immature des nouveau-nés nécessite de les complémenter avec certains éléments. La vitamine K est par exemple très importante, car elle favorise la coagulation sanguine. Elle est insuffisamment présente dans l’organisme du bébé et apportée en trop faible quantité par le lait maternel ou artificiel. Une supplémentation est donc donnée à trois reprises: à 4 heures de vie, puis à 4 jours et à 4 semaines. «Une carence en vitamine K peut mener à un trouble de la coagulation, très dangereux chez les nouveau-nés», prévient le Dr Andreas Nydegger, responsable de l’unité gastroentérologie, hépatologie et nutrition pédiatrique du CHUV.

La vitamine D est également nécessaire dès les premiers jours de vie et jusqu’à 2-3 ans. Indispensable au développement osseux, elle est apportée à la fois par le soleil et l’alimentation. Mais les apports chez le jeune enfant ne sont pas suffisants. Une dose quotidienne, sous forme de gouttes, permet de combler ce besoin. «L’allaitement et/ou le lait infantile, puis une alimentation diversifiée, couvrent tout le reste des besoins nutritionnels, explique Andreas Nydegger. Une supplémentation en iode, fluor ou calcium chez l’enfant en bonne santé n’est donc pas nécessaire.» Pour les plus grands, les industriels proposent une large offre de compléments alimentaires attrayants promettant de lutter contre la fatigue, d’apaiser une anxiété ou encore de booster le cerveau lors d’examens scolaires. «S’ils ne présentent pas de danger lorsque les doses sont respectées, ils sont inutiles chez un enfant qui mange bien et de tout», conclut le Dr Nydegger.


Le secret est dans l’assiette
 

Le plus souvent, une alimentation équilibrée, variée et constante ne nécessite aucun apport supplémentaire. La Société suisse de nutrition dresse le portrait de l’assiette idéale. En plus d’une boisson, un repas complet se compose d’au moins un légume/fruit, un aliment farineux (pommes de terre, produit céréalier ou légumineuses) et un aliment protéique (viande, poisson, œuf, tofu ou produit laitier). «Si l’alimentation pourvoit à tous les besoins de l’organisme, il n’y aura aucune amélioration avec des compléments, au contraire: des risques de surdosage ou d’interactions entre les produits peuvent survenir», prévient Sandrine Lasserre, diététicienne au cabinet Alpha Nutrition et membre de l’Antenne des diététiciens genevois.

Paradoxalement, une vaste étude a montré que les personnes qui surveillent le plus leur alimentation sont aussi celles qui consomment le plus de compléments. En cas d’alimentation vraiment déséquilibrée, plutôt que de dévaliser un rayon de compléments alimentaires, le mieux est de réinstaurer des bases saines. Car les compléments n’ont pas exactement les mêmes propriétés que les nutriments apportés par les aliments. «Les vitamines et minéraux que l’on retrouve dans la nourriture sont inaltérés et font partie d’un tout interdépendant, explique Nicoletta Bianchi, diététicienne ASDD au Centre hospitalier universitaire vaudois (CHUV). Ils sont accompagnés de substances nutritives secondaires qui entrent aussi en jeu dans le mécanisme d’action de ces minéraux, et qu’on ne retrouve pas dans les comprimés.»

Par Laetitia Grimaldi publié le 09.07.2021