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Arts urbains

Les graffeurs romands, des murs des villes à ceux des galeries

Autrefois sauvage, le graffiti, qui fête ses 50 ans, a désormais gagné ses lettres de noblesse et conquis les galeries. Trois artistes suisses – Jazi, Line et Xavier Magaldi – nous racontent leur première fresque, la philosophie de ce courant du street art et sa métamorphose.

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«J’ai peint le visage d’un artiste béninois, Nabile Quenum, un photographe de mode décédé en 2018. Il a inspiré la jeunesse de son pays», Line, Cotonou (Bénin), février 2019.

Line Guillod

Aujourd’hui, il n’y a pas que les façades peintes à la bombe aérosol. Des toiles réalisées dans l’esprit graffiti sont accrochées aux murs des plus grands centres d’art contemporain. En 2021, l’une des œuvres de Banksy, légende du street art britannique, a été vendue pour 20 millions d’euros. Mais la Suisse a aussi ses signatures. A Bursins (VD), une exposition à la Speerstra Gallery Suisse* rend hommage à la pluralité des graffeurs suisses et internationaux pour retracer les 50 ans d’un art anobli. Une traversée historique, qui oscille entre fresques sauvages et commandes, à voir jusqu’au 7 mai.

Et depuis quelques mois également, une petite ville romande se dessine en temple du spray légal: Le Locle. La commune neuchâteloise mise sur l’art urbain pour attirer des artistes de renom dans son antre. Initiées par l’association Luxor Factory, une cinquantaine de créations verront le jour d’ici à 2024. L’occasion de découvrir de nouveaux blazes, les signatures dans le jargon.

A préciser que la plupart des graffeurs n’ont pas le même nom, voire un style différent, s’ils réalisent des projets illégaux. En Suisse, dans l’espace public, les dessins non autorisés restent sanctionnés. Cible privilégiée, les CFF dénoncent tous les tags pour dommage à la propriété selon le Code pénal. Les auteurs prennent donc des risques en peignant les wagons de train, comme récemment sur le nouveau viaduc ferroviaire à Renens. Face à l’afflux de nouveaux talents locaux, y compris dans les espaces dédiés au graffiti, la durée de vie des dessins est parfois de quelques jours seulement. Une réalité qui ne pose généralement pas de problème aux artistes, qui assument l’éphémère de leurs réalisations. Avec les réseaux sociaux, les graffs qui surgissent en Romandie sont dorénavant gravés sur Instagram. Et depuis peu, des versions numériques ont envahi le monde des métavers. Les NFT apparaissent comme une solution pour inscrire de manière plus permanente le graffiti, en tout cas sa forme numérique, dans le temps.

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«J’ai accroché, car on s’adresse directement aux gens», Line Guillod, aka Line, 40 ans, pédopsychiatre et graffeuse, Lausanne.

Blaise Kormann / L'illustrᅢ

«J’ai accroché, car on s’adresse directement aux gens»

Line Guillod, aka Line, 40 ans, pédopsychiatre et graffeuse, Lausanne 

Vous ne trouverez pas de lettrages dans les fresques de cette graffeuse installée au cœur de Lausanne. Elle revendique plutôt le non-tag, mais accepte de sprayer rapidement son blaze à notre demande pour la mise en page de l’article. «Je n’ai jamais eu le besoin de poser ma signature partout, contrairement à d’autres artistes du graffiti», confie Line Guillod, Line quand elle peint. Un contre-pied féministe dans cet univers très masculin? L’artiste acquiesce avec un sourire en coin. «Peut-être inconsciemment. Mais je n’ai jamais été pour afficher les identités. Je préfère la philosophie collaborative où le graffiti se construit à plusieurs», nous a-t-elle expliqué en mentionnant un festival d’initiés au Bénin, Effet Graff. En 2016, elle y était pour élargir son réseau et découvrir d’autres techniques. Elle va finalement rencontrer son compagnon d’origine sénégalaise, graffeur également, père de sa petite fille de 8 mois. «J’ai surtout adhéré à leur mentalité graffiti: ils portent un message politique ou de prévention.»

Mais revenons un peu en arrière. Alors que la plupart des autres artistes sont happés par cette esthétique à l’adolescence, c’est plus tard que Line s’essaie au graffiti. Elle touche à sa première bombe aérosol au début de la trentaine. Elle exerçait déjà comme pédopsychiatre. Portraitiste pendant son temps libre, elle se faufile dans le milieu des graffeurs à Berlin d’abord. «J’ai accroché à la peinture urbaine, car on s’adresse directement aux gens», dit-elle en pensant à ses premiers traits de couleur dans la capitale allemande, guidée par la légende des lieux: Gomez.

De retour en Suisse, elle se lie avec les artistes lausannois, dont Skelt, une figure locale qui tenait le magasin spécialisé Outsiders, aujourd’hui fermé. «Je me suis entourée de gens qui peignaient les murs depuis plus de vingt ans. J’allais dans les jams. C’était grisant», raconte-t-elle. Petit à petit, elle affine son style: des portraits réalistes dans les espaces autorisés. Impressionnante, elle fait tout à main levée à partir d’une photo.

Dans son atelier, les sprays servent toujours pour les fonds de ses peintures à l’acrylique. Là aussi, on retrouve son attrait pour les visages. «Je peins des personnalités engagées comme l’écrivaine Chimamanda Ngozi Adichie ou des inconnues. Pour visibiliser les femmes autrement qu’à travers les publicités sexistes», nous montre la Lausannoise. Elle s’avoue chanceuse d’avoir la totale liberté dans sa pratique artistique. «Mes revenus ne dépendent pas du graffiti puisque je travaille à 70% comme médecin psychiatre.»

Alors qu’elle a mis la peinture entre parenthèses pendant sa grossesse, elle va retourner transformer les façades avec l’arrivée des beaux jours. «J’aime le challenge de devoir accomplir le dessin en un certain laps de temps. Et la rencontre avec les habitants du quartier qui commentent ce que l’on fait», conclut Line.

 

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«Cet équilibre entre art et activisme nous animait», Patrik Dunkel, aka Jazi, 49 ans, graffeur et graphiste, Genève.

Blaise Kormann / L'illustrᅢ

«Cet équilibre entre art et activisme nous animait»

Patrik Dunkel, aka Jazi, 49 ans, graffeur et graphiste, Genève

J-A-Z-I. Ces quatre lettres aux lignes stylisées, les Genevois les connaissent bien. Voilà près de trente ans que leur auteur personnalise les quatre coins de la Cité de Calvin de ses fresques figuratives, de personnages en paysages. Patrik Dunkel, plus connu sous le nom de Jazi, est un intemporel. Ses graffs rendent hommage au old style de New York tout en s’inscrivant dans le présent.

De plus en plus mandaté au fil de son évolution artistique, celui qui a commencé en taguant le quartier de la Jonction avec ses amis à 15 ans en a fait son métier à plein temps. Si vous apercevez un éléphant dans une situation atypique sur du béton, c’est sûr que Jazi était sur les lieux avec ses sprays. «Il y a des endroits où je n’aurais jamais passé une journée à part pour peindre», nous décrit en riant ce pionnier en repensant aux lieux délabrés qu’il a investis au cours de son parcours.

Une ombre de nostalgie traverse son regard. Il replonge à la fin des années 1980, lors de l’émergence du graffiti en Suisse. Quand ce n’était pas les commandes publiques ou privées qui vidaient les bombes à peinture mais les délires des premiers passionnés. «Cet équilibre entre art et activisme nous animait. J’admire les antisystèmes qui arrivent à peindre dans la rue malgré les contrôles accrus en 2022», reconnaît l’artiste, qui se souvient que, dans sa jeunesse, sa mère croyait qu’il était l’auteur de chaque nouvelle apparition sur les murs de Genève. Elle s’inquiétait pour son fils.

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«J’ai réalisé cette fresque au sol, sur une ancienne piste de vélo, lors du festival Urban Art Velodrome au stade de Frontenex, à Cologny», Jazi, Genève, juillet 2020.

jazi

Les mentalités ont, depuis, bien changé. «La population apprécie les fresques bien réalisées. Les autorités, elles, restent par contre fixées sur leur politique de nettoyer les murs. Après, je vois que les policiers n’ont plus tout à fait le même regard sur les réalisations puisque la nouvelle génération a grandi dans cet environnement. Elle sait qu’on est loin des clichés des voyous», affirme Patrik Dunkel, qui organise même des balades touristiques à travers ses dessins genevois.

Pour l’anecdote, dans les années 1990, Jazi avait posé son blaze sur un bout du mur de Berlin, après la chute. Il y a peu, on l’a contacté pour lui annoncer que la roche qui contient son tag est aujourd’hui conservée au Parlement européen à Bruxelles. «J’étais le premier surpris d’apprendre que mon coup de spray était sous une cloche en verre», s’en amuse le Genevois.

Comme lui, ils sont de plus en plus nombreux à faire du street art une activité professionnelle. Le coût des œuvres dépend de la cote de l’artiste, du temps de travail ou encore de l’adaptation à l’espace (trompe-l’œil). Il faut parfois compter 150 fr. le m2! 

>> Son instagram @jazi_ch

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«Le graffiti évolue grâce à la réalité augmentée», Xavier Magaldi, 47 ans, créateur horloger et artiste post-graffiti, Genève.

Blaise Kormann

«Le graffiti évolue grâce à la réalité augmentée»

Xavier Magaldi, 47 ans, créateur horloger et artiste post-graffiti, Genève

Son dernier graffiti mural, il l’a peint juste avant l’an 2000. D’entrée de jeu, Xavier Magaldi pose le décor. Cette figure genevoise a bifurqué depuis plus de vingt ans dans le post-graffiti, un courant à la définition multiple. Il se résumerait à des créations inspirées des esthétiques du spray mais réalisées au-delà des espaces urbains. «Je soutiens la philosophie puriste qui ne révélera jamais son blaze. C’est un principe», commence-t-il quand on lui demande de nous dévoiler son nom de graffeur. Pour l’anecdote, il n’a jamais dessiné dans un «black book» – un livre d’esquisses – comme certains de ses pairs. «Je voulais compliquer le traçage pour les autorités, ne jamais laisser de preuves», se remémore-t-il en mentionnant que certains de ses comparses avaient dû passer par la case travail d’intérêt général, pris en flagrant délit.

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«La peinture à l’aérosol, encre et collage s’appelle «Reloaded III», Xavier Magaldi, Genève, 2020 et 2021.

Xavier Magaldi

A 22 ans, le voilà aspiré par l’arrivée de l’informatique dans le monde artistique. Paint, Photoshop 5 & Co. deviennent ses nouveaux terrains de jeu, 100% légaux. Toujours marqué par les principes du graffiti, Xavier Magaldi déplace son travail sur ces logiciels. Ces nouveaux formats le plongent dans la réalisation d’affiches et de flyers comme graphiste. En parallèle, il termine l’Ecole d’horlogerie de Genève. La mécanique des montres et les bombes aérosols s’allient alors dans ses projets.

D’une impulsion, le peintre devient sculpteur. «J’ai passé dans les volumes pour me démarquer d’autres artistes lors d’un mandat graffiti pour une chambre d’hôtel.» Ses sculptures futuristes baptisées «Guardians» naissent en 2017. «Quelqu’un qui vient du graffiti voit directement le lien, car ce sont des superpositions en 3D de lettres et de formes entrelacées», explique celui qui rend hommage au «wildstyle», une forme complexe d’écriture chez les graffeurs. «Ça devient de l’abstrait!»

Xavier Magaldi

«La sculpture, c’est «OXD-B7», que j’ai façonnée principalement en acier», Xavier Magaldi, Genève, 2020 et 2021.

Xavier Magaldi

Cette déconstruction, il la poussera encore plus loin dès la fin de 2020, quand il achètera un casque de réalité virtuelle. «Je ne l’utilise qu’à l’atelier, car mes enfants ne vont plus le lâcher sinon. C’est infini tout ce qu’on peut y faire», rigole ce père de famille. Avec ce nouveau tournant, l’artiste contemporain ne peint (ou sculpte) plus dans le monde physique mais principalement dans le numérique avec des outils programmés. «Mes créations ne sont plus posées dans une galerie ou sur un mur, elles évoluent dans le numérique grâce à la réalité augmentée.» Pour lui, c’est l’un des futurs du graff.

>> Son instagram @xaviermagaldi

>> Retrouvez l'exposition «Graffiti, 50 ans d’histoire»: à la Speerstra Gallery Suisse, chemin des Cerisiers 1, Bursins (VD), jusqu’au 7 mai 2022.

Par Jade Albasini publié le 6 mai 2022 - 08:29