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Rencontre Poutine-Biden

Les vraies raisons pour lesquelles Russes et Américains ont choisi Genève

Nous avons contacté trois spécialistes de la sécurité, des habitués des rencontres à très haut niveau. Ils ont travaillé pour des services de renseignements occidentaux et poursuivent leur activité dans le privé. Ils ont donc toujours une bonne vision de ce qui se trame dans les coulisses du sommet Poutine-Biden. Nous mêlons leurs confidences pour un témoignage sans fioriture et off.

Les services de sécurité aménagent les alentours des lieux du sommet Biden-Poutine du 16 juin à Genève. Une ville chosie pour des raisons bien précises.

Les services de sécurité aménagent les alentours des lieux du sommet Biden-Poutine du 16 juin à Genève. Une ville choisie pour des raisons bien précises.

Dukas

«Russes et Américains sont pour ainsi dire chez eux»

«La mission américaine et le consulat russe se situent à Chambésy, à quelques centaines de mètres l'un de l'autre. Les deux parties connaissent bien Genève avec son activité intense au niveau multilatéral et diplomatique. Chacun scrute «la maison d'en face» depuis des décennies, ils en connaissent le moindre recoin.»

«Les deux camps ont une structure de renseignement et de protection au top ici, Edward Snowden en a bien parlé dans son livre «Mémoires Vives». Le Secret Service et son équivalent russe connaissent parfaitement le contexte. Ce sera idéal pour la préparation de la «sécu» qui va être sévère. Ils se sont mis d'accord en amont et dictent à la Suisse le déroulement des opérations. Les patrons des deux services ont déjà tout prévu, parfois de manière tellement détaillée que cela touche au ridicule, y compris au sujet de la nourriture qui sera servie s'il y a un repas, de l'identité des serveurs, etc.»

«Les lieux de rencontres peuvent être mis sous bulle facilement»

«Genève sera incirculable les jours d'avant. Tant au niveau du trafic que des règles de droit. La Genève internationale, ce sont des gentils agriculteurs bio qui prennent soin de leurs champs toute l'année et là, on va tout saccager pour organiser une rave party sauvage. Tout le secteur va devenir le terrain de jeu du monde du renseignement pendant la durée du sommet.»

«Les grands pays vont s'en donner à coeur-joie pour chercher de l'info tout azimut. Les agents du renseignement se sont installés dans les hôtels bien avant que l'annonce de la rencontre ait été faite. Ils testent toutes les situations qui pourraient poser problème. Dans les chambres, dans les pièces où vont se passer les rencontres, ils sortent tous les clous des murs, toutes les punaises, démontent les toilettes pour voir ce qu'ils pourraient trouver de suspect. Des vieux enregistreurs ou des dispositifs tout récents pourraient traîner.»

«La Suisse a l'avantage d'être faible sur le plan du renseignement»

Américains et Russes posent le décor qu'ils veulent avoir aux Suisses: «On vient déjeuner chez toi, mais on te dit où, quand, comment et ce que l'on va manger.» «Ils ne font pas confiance à la Suisse, ni l'un, ni l'autre. Ils ne feraient pas cela en Allemagne, par exemple, car il y a trop de risques d'espionnage des services du pays hôte. Ici, ils savent que nous avons un service de renseignement qui ne vaut pas un clou et c'est aussi pour cela que la Suisse a été choisie. Ici on peut sécuriser les trucs comme on veut. C'est la raison pour laquelle nous avons été  souvent la base arrière des espions de toutes sortes de pays et que nous avons aussi longtemps été le siège des boîtes de renseignements privés.»

«Le cadre légal et politique sur ces questions reste en Suisse totalement flou. La Suisse n'est pas un pays leader dans le domaine, ça ne plaide pas pour nous la plupart du temps du point de vue de la souveraineté. Mais cela nous permet aussi d'accueillir ce genre de rencontres.»

«En cas de pépin, c'est plus simple d'opérer à Genève»

«En Suisse, nous ne sommes pas mauvais en terme de renseignement, mais on ne nous donne pas les armes pour faire le job. Cela ne peut pas mieux tomber qu'une nouvelle patronne vienne tout juste de commencer dans ses fonctions, le 1er mai. Elle fera ses révolutions après le départ des deux représentants des grandes puissances.»

«La rencontre Poutine-Biden, c'est comme si les adultes entraient dans une cabane d'enfants, organisaient tout et, après, ils laissaient les Suisses jouer à la dinette.»

«Lorsque les services de renseignements français viennent en Suisse avec leurs présidents, ils savent que si un attentat ou un autre mauvais coup devait arriver, ce sera à eux de réagir. Si ça pète, ils ne font pas confiance à nos équipes d'intervention qui n'ont jamais connu de situations de crise de grande ampleur. C'est comme lorsque ces grandes puissances se rendent dans un pays d'Afrique: ils trouvent sympa de voir les forces locales tenter de faire de la protection. Mais s'il devait y avoir un pépin, «les grands garçons» ne comptent que sur eux-mêmes.»

«Désormais, l'ennemi est ailleurs»

«Les patrons de la CIA et du FSB ont une pression monstre. Un tel niveau d'intensité de rencontre ne s'est pas vu depuis très longtemps. Nouveauté par rapport à des sommets plus anciens, les deux font face à des pays puissants en termes de renseignements, comme les Chinois, voire même l'Iran, qui se réjouissent que Genève puisse mal tourner. Sans parler des Israéliens qui pourraient faire passer un sale coup pour une opération des Iraniens. C'est peu probable bien sûr, mais - comme tous les services - ils échafaudent des plans pour toutes les situations, même les plus improbables.»

«C'est aussi dans ces moments-là que se créent des amitiés, mêmes entre des agents de pays ennemis. Pendant un mois, Russes et Américains vont se côtoyer et travailler ensemble lors des préparatifs. Ils vont peut-être même devenir les meilleurs amis du monde, avec le risque qu'un agent se fasse retourner. Un espion peut devenir double voire triple, c'est d'ailleurs l'immense majorité des doubles. Autant dire que chacun va aussi surveiller ses propres équipes!»

Par Stéphane Benoit-Godet publié le 14.06.2021