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© Niels Ackermann/lundi13

Michel Mayor: «Je suis tombé dans l'astrophysique par hasard»

Publié jeudi 17 octobre 2019 à 08:50
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Publié jeudi 17 octobre 2019 à 08:50 
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C’est la consécration pour l’astrophysicien vaudois Michel Mayor, 77 ans. Avec son ancien élève Didier Queloz et le Canado-Américain James Peebles, il décroche le Nobel de physique 2019, vingt-cinq ans après la découverte de la première exoplanète. Il raconte à L’illustré qui est l’homme qui se cache derrière le scientifique passionné.
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Simple, chaleureux, ­accessible, modeste, cordial, attachant et passionné, bien sûr. Ces mots nous viennent naturellement à l’esprit après avoir eu le bonheur de rester deux jours durant dans le sillage du tout nouveau Prix Nobel de physique vaudois. Un privilège que nous devons au Dr Didier Raboud, secrétaire général de l’Université de Genève (Unige) et astrophysicien, comme ses deux aînés nobélisés, Didier Queloz et Michel Mayor.

>> Lire l'entretien avec son collègue nobélisé Didier Queloz:

«Avoir le Nobel, c'est d'abord une émotion énorme»

Standing ovations à répétition

Tout a commencé vendredi matin, à l’aula de la grande école genevoise où, en l’absence du scientifique jurassien, qui fit un petit coucou vidéo à l’assemblée, les 800 personnes réunies à l’occasion du traditionnel dies academicus réservèrent plusieurs standing ovations à celui qui a été leur professeur.

L’astrophysicien n’en croit pas ses yeux: il découvre qu’il reçoit le Nobel de physique à l’aéroport de San Sebastian, en Espagne.

C’est là, au cœur de l’institution tout auréolée de cette double nomination, qu’a commencé notre rencontre avec Michel Mayor. Avec Françoise, d’abord, son épouse depuis cinquante-trois ans, pendant que son mari était accaparé par ses collègues pressés de le féliciter et de l’entendre raconter comment, à la cafétéria de l’aéroport de San Sebastian, il a découvert sa nomination, par hasard, en allumant son ordinateur. «Il était minuit passé lorsque nous sommes rentrés à la maison, à Trélex (VD), en arrivant de Madrid. Nous n’avons même pas eu le temps d’ouvrir les valises», confie Madame, les traits un peu tirés mais visiblement à l’aise dans ce joyeux chaos. A son bras, Claire, sa fille cadette, docteur en neuropsychologie à l’Université de Genève, prend le relais. «Mardi dernier, je travaillais normalement quand, sur les coups de midi, mon smartphone a commencé à crépiter. En quelques minutes, j’ai reçu une cinquantaine de messages. J’ai d’abord pensé à une catastrophe. Puis, lorsque j’ai commencé à lire, j’ai dû m’asseoir, étreinte par l’émotion. Papa, Prix Nobel. Quel bonheur, quelle fierté!»

Panthéon des scientifiques

keystone-sda.ch
L'astrophysicien Michel Mayor félicité par l'ancienne présidente de la Confédération Micheline Calmy-Rey après la cérémonie du Dies Academicus à l'Université de Genève le 11 octobre.

Après ce premier bain de foule, direction l’apéro de l’uni, au parc des Bastions. Un petit coin de paradis au cœur de la cité qu’il ralliera tranquillement, en compagnie d’Yves Flückiger, son recteur, et de Micheline Calmy-Rey, sa désormais collègue d’enseignement.

En chemin, le professeur honoraire s’arrêtera moult fois pour serrer des mains. De collègues, souvent, mais de badauds aussi. Propulsé au panthéon des scientifiques, Michel Mayor, pourtant très médiatisé depuis sa découverte, avec son doctorant, de la première planète hors du système solaire, l’exoplanète 51 Pegasi b, prend soudain toute la mesure du mot célébrité.

Entre désalpe et bénichon

Niels Ackermann/Lundi13
Bénichon au menu de samedi pour Michel Mayor, qui avoue un faible pour les bonnes choses: «Je crois être un bon vivant. J’aime bien manger et boire un bon vin!»

Retour au calme le lendemain, dans le cadre pittoresque et champêtre des Mossettes, à Val-de-Charmey (FR), où il nous a donné rendez-vous. A la Pinte des Mossettes, à Cerniat, précisément, où, en ce jour de désalpe, l’attend le jeune chef français Romain Paillereau, récemment élu «Promu romand de l’année» par le guide gastronomique GaultMillau (17 points). Autour de la table, une vingtaine de personnes fêteront le Prix Nobel à la bonne franquette. Avant de déguster le menu de la bénichon, Michel Mayor s’est longuement confié à L’illustré.

- Monsieur Mayor, c’est comment, la vie d’un Prix Nobel?
- Stressant (rire). Je n’imaginais pas le nombre de lettres, de téléphones, d’e-mails que cet événement générerait. Des centaines. Il faudra simplement gérer et survivre à tout ça. Je ne sais pas trop ce qui m’attend ces deux prochains mois, mais Jacques Dubochet, Prix Nobel de chimie en 2017, m’a prévenu: ce sera très chaud. Cela dit, je ne vous cache pas que c’est un grand honneur, une joie énorme et une reconnaissance incroyable pour le travail de tout le groupe. Pour l’université et pour le Fonds national suisse de la recherche scientifique (FNRS) aussi, qui nous ont fait confiance et soutenus pendant des dizaines d’années, alors que rien n’était gagné.

- Vous vous attendiez tout de même à un raz-de-marée médiatique...
- Bien sûr. Mais pas de cette ampleur. J’ai déjà reçu d’autres prix, mais l’impact du Nobel est incomparable. C’est gigantesque. Chaque année, lorsque j’étais simplement proposé, l’agitation commençait. On me demandait de faire des shootings photos, des interviews au cas où. Tout cela n’existe pas même pour les prix parmi les plus prestigieux.

- On s’étonne de cette reconnaissance tardive, vingt-cinq ans après votre découverte et vingt-quatre ans après son annonce...
- Elle est tardive, c’est vrai. Mais c’est loin d’être exceptionnel. Le délai moyen pour l’octroi du Prix Nobel dans le domaine scientifique est de trente ans. En chimie, l’un des récipiendaires a 96 ans. Preuve qu’il faut savoir être patient et, surtout, avoir une bonne santé. Il y a certes des cas énormes, très clairs, où le prix est attribué très vite. Mais en général, le comité du Nobel veut être sûr de l’impact majeur de la découverte sur la science pour accorder sa récompense.

Kurt Reichenbach/SI
En novembre 1995, Michel Mayor (à g.) et Didier Queloz au planétarium de Sauverny, à Genève.

- Mais qui est l’homme qui se cache derrière le scientifique?
- Je suis né à Lausanne, mais j’ai grandi à Aigle, où j’ai fait une grande partie de ma scolarité, avant de passer quelques années à Cully, à l’époque de mon gymnase et de mes études universitaires, à l’EPFL. Mon père était commissaire de police, à Aigle, et ma mère femme au foyer. J’ai un frère, Jean-Jacques, qui s’est établi très tôt comme hôtelier dans les Grisons.

- Et la famille s’est agrandie...
- Oui. Après mon mariage avec Françoise, en 1966, nous avons eu trois enfants. Anne, l’aînée, docteur en archéologie préhistorique, qui travaille par intermittence en Afrique, avec son mari, également docteur, Claire, docteur en neuropsychologie, et Julien, qui est physicien à l’Université d’Oslo, spécialisé dans le domaine de l’apprentissage du langage chez les enfants de 2 ans. De leurs unions sont nés cinq petits-enfants. Quatre garçons et une fille.

- On vous imagine, adolescent, couché dans un pré, un brin d’herbe dans la bouche, observant les étoiles...
- Pas du tout. C’est plus compliqué que ça. Bien sûr, à l’école, j’aimais déjà la physique et on disait que j’avais la bosse des maths. Mais toutes les sciences me passionnaient, et me passionnent encore. Si, après mon doctorat, on m’avait proposé un poste dans la géophysique ou l’océanographie, je l’aurais pris avec autant de plaisir. Pour dire vrai, à cette époque, je n’étais pas plus intéressé par l’astronomie que par d’autres domaines.

- Qu’est-ce qui vous a mis la tête dans les étoiles, finalement?
- Le hasard. Après avoir réalisé ma thèse dans le domaine théorique, j’avais besoin de valider mes hypothèses en obtenant des mesures de vitesse des étoiles. Dans les années 1970, ces calculs étaient horriblement difficiles, imprécis et ennuyeux à faire. Le déclic s’est produit le jour où j’ai rencontré un collègue anglais qui mettait au point une nouvelle technique. J’ai eu un flash, un coup de cœur. Je suis rentré à Genève et j’ai demandé à mon professeur si je pouvais développer une telle machine. Il a souri, car les théoriciens ne sont pas supposés s’intéresser à l’instrumentation, mais il a dit oui. C’est là que tout a commencé.

- Mais encore...
- Le FNRS a financé le développement de ce premier instrument. Un télescope de 1 m de diamètre. Puis, quinze ans plus tard, le directeur de l’Observatoire de Haute-Provence nous a contactés pour développer la génération 2, si l’on peut dire. Ce que nous avons fait avec un résultat inespéré. Un télescope de 2 m de diamètre qui s’est révélé trente fois plus précis que son devancier. Du coup, on s’est dit: «Que peut-on faire avec ce formidable outil?» L’observation des planètes s’est imposée tout naturellement, alors que je n’avais jamais travaillé dans ce domaine avant. En réalité, c’est l’outil qui m’a mené par le bout du nez, si je puis dire.

- N’est-ce pas frustrant de ne pas voir les planètes qu’on découvre? Plus 
de 300 par votre équipe depuis 51 Pegasi b...
- On commence à les voir. De temps en temps, lorsqu’elles passent devant leur étoile, on perçoit une baisse de luminosité de l’étoile. C’est déjà incroyable, le nombre de détails qu’on peut avoir.

- Vous n’observez plus?
- Non. Je reste associé à un certain nombre de recherches, mais je n’observe plus. Comme professeur honoraire, je travaille à un autre niveau.

- En rentrant à la maison, vous arriviez à sortir votre tête des étoiles?
- Des fois oui, des fois non. Je me souviens par exemple de notre découverte d’un transit planétaire, une planète passant devant une étoile. Nous étions en compétition avec une équipe californienne. On se retrouvait tout le groupe à l’observatoire de Genève jusqu’à minuit tous les soirs à vite analyser les données. Se détacher de nos préoccupations dans ce genre de situation n’est pas facile.

- Qu’est-ce que vous faites pour vous changer les idées?
- Nous montons à notre chalet d’Ayer, dans le val d’Anniviers. L’hiver, je fais du ski avec mes petits-enfants et, l’été, nous faisons de belles balades en montagne. Ou alors je lis ou je jardine. J’adore les fleurs, j’en ai plein le jardin.

Niels Ackermann/Lundi13
Michel Mayor en compagnie de son épouse à Genève le 11 octobre.

- Vous étiez sportif, musicien?
- Plutôt sportif. Jeune, je faisais de l’alpinisme et de la grimpe. J’ai fait les scouts et j’étais affilié au Club alpin. Aujourd’hui, j’ai levé le pied mais j’essaie de rester en forme.

- On vous dit épicurien...
- Je crois être un bon vivant. J’aime bien manger et boire un bon verre de vin. Un bon rouge avec du fromage, mon péché mignon. Mais toujours de manière raisonnable.

- On vous voit toujours aussi ­passionné par votre métier...
- Je trouve mon plaisir à suivre les progrès dans mon domaine. Comment ne pas se passionner pour une science comme la cosmologie, par exemple, qui étudie l’évolution de l’univers et de ses constituants? Il y a aussi la question des trous noirs, de l’évolution des étoiles. Il faut comprendre que l’essentiel des atomes qui nous constituent sont nés dans les étoiles ou lors d’explosions de ces dernières. Avouez que tout cela est passionnant.

- Il y a quelques jours, vous avez douché l’espoir de l’humanité de s’en aller vivre sur une autre planète...
- Parce que c’est un fantasme aberrant. Je parle des exoplanètes, bien sûr, pas du système solaire. Les distances sont tellement gigantesques qu’aucun moyen ne nous permettra jamais d’y aller. Les gens ne se rendent pas compte que même les étoiles les plus proches sont incroyablement loin. Alors que la Lune se situe à 1 seconde/lumière, celles-ci se trouvent à des centaines de millions de secondes/lumière. Rêver d’y aller un jour est insensé.

- Il ne faut jamais dire jamais, dit-on...
- Mais là, on peut le dire. Il faut s’imaginer l’énormité du vide cosmique. Il y a 200 milliards d’étoiles dans la galaxie, qui se déplacent depuis des milliards d’années sans jamais se collisionner. Cela donne la mesure du vide qui nous entoure.

- A ce propos, est-ce que l’hypothèse d’un astéroïde percutant notre planète est crédible?
- Absolument. Cette collision se produira tôt ou tard. Nous sommes en permanence percutés par des astéroïdes de quelques millimètres. Les étoiles filantes sont des astéroïdes de cette dimension. Une fois par année en moyenne, un élément de 1 mètre de diamètre nous touche ou explose dans la haute atmosphère. Ils font beaucoup de dégâts en arrivant au sol à 1200 km/h. Il y a 65 millions d’années, un astéroïde de 10 kilomètres de diamètre a percuté la Terre au large du Mexique, ce qui a créé un cratère de 180 km de diamètre et a fait disparaître environ 70% des espèces vivantes. De nos jours, de grands astéroïdes croisent notre orbite. Ils ne tapent pas mais il suffit d’attendre. C’est un jeu de billard, tôt ou tard l’un d’eux tapera. Celui qui a percuté le nord de la Sibérie en 1908 avait un diamètre estimé à 100 m et a détruit des milliers de kilomètres de forêt.

- Vous pensez que la vie existe ailleurs que sur Terre?
- Si vous dites «vous pensez», ce n’est plus de la science. Chacun a ses propres opinions. Moi, je me borne à l’attitude scientifique, qui est de détecter des signatures chimiques de la vie dans l’univers et dans les atmosphères de certaines planètes. Pour le moment, nous n’avons pas la réponse à cette question. Mais au vu de l’intérêt et de l’effervescence que celle-ci suscite auprès de la NASA et de l’ESA, l’agence spatiale européenne, je crois que nous l’aurons dans les vingt ou trente prochaines années. Les moyens mis en place pour l’obtenir sont énormes. Un télescope de 39 m de diamètre est actuellement en construction dans le désert d’Atacama, au Chili. Il ouvrira assurément de nouvelles possibilités d’études susceptibles de produire une bonne surprise.

- Y a-t-il une cause pour laquelle vous seriez prêt à vous engager?
- Pas spécialement. Mais peut-être que cela se fera naturellement, dans quelque temps. Je veux simplement rappeler aux gens qu’il n’y a pas de plan B à notre planète, que le rêve d’aller vivre ailleurs si celle-ci devient inhabitable est une fiction. Alors prenons soin d’elle. On vit bien ici, cette planète est magnifique.

- Après l’avoir partagé, votre prix, doté de 900'000 francs, vous rapportera 225'000 francs. Qu’allez-vous faire de cet argent?
- Je n’ai pas encore eu le temps de réfléchir à ça. Pour commencer, il servira à boire quelques bonnes bouteilles. De vin suisse, naturellement. Après, on verra...


L'éditorial: Jacques, Michel, Didier et les autres…

Par Christian Rappaz

La question pourrait faire partie d’un quiz: saviez-vous que, individus et institutions confondus, Michel Mayor et Didier Queloz sont les 33e et 34e Helvètes de l’histoire lauréats d’un Prix Nobel? Deux ans seulement après Jacques Dubochet, sacré en chimie, le duo romand rejoint quatre autres physiciens de haut vol, dont Albert Einstein, qui eut la nationalité suisse dès l’âge de 22 ans. Un génie qui, soit dit en passant, commença sa prestigieuse carrière en ratant son examen d’entrée à l’Ecole polytechnique fédérale de Zurich. Sur ce point, et bien que Michel Mayor avoue avec une touchante sincérité être tombé dans l’astrophysique «par hasard», les deux champions de l’Université de Genève ont fait mieux. En revanche, le Prix Nobel 1921 n’a pas eu la chance d’être soutenu par le Fonds national suisse de la recherche scientifique. Créé en 1952 et doté d’un budget annuel d’environ 700 millions de francs, celui-ci soutient 7200 scientifiques, dont près de 6000 ont moins de 35 ans. Parmi eux, combien de futurs Prix Nobel? A l’heure où toutes les excuses sont bonnes pour rogner dans les subventions, la question paraît légitime.

Comme le souligne Michel Mayor, il faut être patient pour avoir la réponse. Lui et son ancien élève ont dû attendre vingt-cinq ans avant d’être sacrés (l’annonce de leur découverte de la première planète hors du système solaire date de 1995). Il faut dire que tous les prétendants à la consécration suprême ne sont pas égaux devant le comité de l’institution. A cet égard, il est cocasse d’observer que Greta Thunberg, la jeune activiste suédoise de 16 ans à l’origine de la mobilisation pour le climat, nommée pour le Prix Nobel de la paix, n’était pas née lorsque Michel Mayor et Didier Queloz étaient déjà en lice pour le sacre dans leur domaine.

Dernier clin d’œil de la belle histoire, le 10 décembre, à Stockholm, nos deux héros seront assis sur le même banc que la colauréate de la distinction en littérature, la Polonaise Olga Tokarczuk, dont les best-sellers sont traduits et imprimés en français par un éditeur lausannois. Au fait, si un «Nobel» était attribué à un pays, qui sait si la Suisse…


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