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Monte Verità, la colline aux hippies

Publié jeudi 6 juin 2019 à 10:29
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Publié jeudi 6 juin 2019 à 10:29 
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Une colline dominant Ascona et le lac Majeur est devenue, à l’aube du XXe siècle, un haut lieu de la liberté de penser et le symbole d’un mode de vie alternatif et ludique rejetant le capitalisme industriel et la société de consommation.
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Hippies et autres beatniks des années 1960 peuvent aller se rhabiller: ils n’ont rien inventé. Au tournant du XXe siècle, sur une colline surplombant Ascona au Tessin, on vit en communauté, à moitié nu, en se nourrissant de petites graines et en pratiquant l’amour libre. Les hommes ont les cheveux longs, les femmes luttent pour leur émancipation et tout ce petit monde conspue la société de consommation en adorant la nature.

 

La Montagne de la vérité naît précisément en 1900, engendrée par une bande de cinq jeunes gens: Henri Oedenkoven, Ida Hofmann, Lotte Hattemer, Karl et Gustav Gräser. Les deux premiers, issus d’une bonne famille, veulent échapper à l’ennui d’une jeunesse dorée. De condition plus modeste, Lotte Hattemer et les frères Gräser fuient simplement la frénésie des villes.

Précurseurs

Ils sont anticapitalistes, écologistes avant la lettre et rêvent d’une vie nouvelle (Lebensreform), proche de la nature. Ils vont créer, sur cette colline boisée qui surplombe à l’époque un petit village de pêcheurs de 900 âmes, une communauté qui perdurera jusqu’à la fin du premier conflit mondial en attirant la bohème utopiste et artistique de toute l’Europe.

C’est Henri Oedenkoven, riche héritier d’origine hollandaise, qui achète 140'000 francs, au nom du groupe, la colline de Monescia et le terrain de Pioda au-dessus du village d’Ascona. C’est également lui qui baptise le lieu Monte Verità, alors que les premières cabanes air-lumière et des jardins potagers sortent de terre. Les repas sont composés de fruits et de légumes crus, l’alcool est banni et on s’habille de longues chasubles de lin ou de coton pour vivre selon la nature.

Ballets nus au clair de lune

L’union libre est de rigueur, les premiers couples se forment et Gustav Gräser crée les premiers ballets nus célébrés au clair de lune. Evidemment, on se met à jaser dans le coin et la presse locale commence à faire allusion aux orgies qui se déroulent dans les clairières du «Monte».

Les Balabiots, terme désignant dans le patois local «ceux qui dansent nus et fous», sont nés. Ce qui n’empêche pas, bien au contraire, la communauté de compter une trentaine de résidents en 1904. Car le projet alternatif, sous l’impulsion d’Oedenkoven, est en train petit à petit de se muer en entreprise commerciale. Des bâtiments sortent de terre pour constituer officiellement, en 1905, le sanatorium végétarien du Monte Verità.

>> Voir la vidéo consacrée au Monte Verità :

Véganes «sans le savoir»

La cure proposée aux pensionnés associe une alimentation strictement végane (le mot n’existe pas à l’époque...) à la marche à pied, aux bains de soleil et au travail dans les vergers ou à l’atelier de menuiserie. Un court de tennis est également aménagé...

Un commissaire de police, après enquête approfondie, décrit en 1905 «des originaux pourvus d’une culture au-dessus de la moyenne [...] fatigués et ennuyés d’une vie passée entre divertissements et dérèglements et qui font retour à une vie simple».

La fine fleur intellectuelle européenne se rend sur place: Rudolf Steiner, Max Weber, Otto Gross, Hermann Hesse... Otto Gross, médecin psychiatre sulfureux, pionnier de la psychanalyse avec Sigmund Freud et Carl Gustav Jung, séjourne ponctuellement au sanatorium de 1906 à 1913. Loin d’y soigner son addiction à la morphine et à la cocaïne, il répand plutôt le poison au sein de la colonie ainsi que ses «thérapies orgiastiques» inspirées de ses théories sur l’amour libre.

Désintoxication

Drogue et amour libre, les hippies n’ont décidément rien inventé... Hermann Hesse, lui, suivra sérieusement deux cures de désintoxication au sanatorium de Monte Verità, en 1907 et en 1917, pour soigner un alcoolisme chronique.

A partir de 1913, le Monte Verità devient un des berceaux de la danse moderne: Isadora Duncan, Emile-Jaques Dalcroze, Rudolf Laban y inventent une danse laissant le corps s’exprimer avec son «propre langage de rythme et de mouvement».

 

Glas et renaissance

La guerre de 1914-1918 sonne le glas de cette utopie libertaire. Henri Oedenkoven quitte Monte Verità pour l’Espagne en 1920 et la colline passe de main en main avant d’être rachetée, en 1926, par Eduard von der Heydt, un banquier allemand grand collectionneur d’art. L’année suivante, il y fait construire par l’architecte allemand Emil Fahrenkamp un superbe hôtel dans le style Bauhaus.

D’autres bâtiments issus du mouvement moderne sortent de terre et la colline renaît à une nouvelle clientèle préférant les modèles de haute couture et la cuisine gastronomique au coton écru et au végétarisme. Mais la Seconde Guerre mondiale est fatale à von der Heydt qui, soupçonné d’avoir été plus que complaisant avec le pouvoir nazi, commence par se défaire de sa collection d’art exposée au Monte Verità avant de céder la colline au canton du Tessin. Selon le testament du baron, le lieu doit être consacré à des manifestations culturelles de grand prestige. Ce qui sera fait, puisque la colline abrite aujourd’hui trois musées et un centre de séminaires associé à l’EPFZ logé dans l’hôtel construit par Fahrenkamp.


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