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Natalia Ferrara, l’ange gardien des salariés d’UBS

La directrice de l’Association suisse des employés de banques, Natalia Ferrara, se battait depuis cinq mois pour les 37 000 collaborateurs de la nouvelle UBS, plongés dans l’incertitude. Nous l’avions suivie en avril dernier durant sa journée de travail. Et depuis cette semaine, la syndicaliste peut se dire qu’elle a contribué à limiter la casse.

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Natalia Ferrara à la Paradeplatz à Zurich

A la Paradeplatz, à Zurich, au cœur du quartier des banques. «Celui qui a fait des erreurs doit être sanctionné pour que les autres collaborateurs de la banque n’en subissent pas les conséquences.»

Nik Hunger

«Ciao amore!» lance Natalia Ferrara à son mari Matteo et à leurs fils Leone, 2 ans, et Noè, 7 mois. C’était le mardi 25 avril, tôt le matin, sur un quai de la gare de Bellinzone. Mais Leone détourne tristement le regard, malgré sa passion pour les trains. Et la maman soupire. «Dès que je serai rentrée, on va jouer avec ton nouveau camion», promet-elle. Le train démarre et sa famille disparaît au loin. La Tessinoise cherche une place en première classe. Elle est en route pour Zurich, où, le 19 mars dernier, UBS a avalé Credit Suisse (CS). Ces cinq dernières semaines, Natalia Ferrara a reçu plus de 300 sollicitations de la part des médias et encore davantage de messages provenant des collaborateurs des deux banques. «Nous aussi, nous avons actuellement plus de questions que de réponses», reconnaît la directrice de l’Association suisse des employés de banque (ASEB), le syndicat du personnel. Une passagère traverse le wagon et, de manière inattendue, pose la main sur l’épaule de la quadragénaire. Elle dit «grazie» et puis s’en va. «Depuis le rachat de CS, ce genre de chose m’arrive tout le temps», avoue la syndicaliste, un peu gênée. 

D’après les estimations en circulation, la nouvelle UBS devait alors supprimer jusqu’à 35 000 emplois dans le monde, sur les 123 000 postes qu’UBS et Credit Suisse pourvoient ensemble à l’heure actuelle. En Suisse, sur 37 000 collaborateurs au total, plus de 10 000 postes étaient menacés, selon l’institut de recherche bâlois BAK Economics. C’est dire l’importance de la mission de Natalia Ferrara.

Natalia Ferrara à la gare de Bellinzone avec sa famille

A la gare de Bellinzone, avec son mari Matteo et leurs fils Leone, 2 ans, et Noè, 7 mois. «Bien sûr, cette vie est parfois épuisante. Mais ma famille est ma motivation. L’effort en vaut la peine.»

Nik Hunger

Première étape de sa vie: Stabio
 

Natalia a 3 ans lorsque ses parents italiens élisent domicile à Stabio, à l’extrémité sud du Tessin. Son père travaille comme aide-cuisinier, sa mère est femme de ménage. «Je me souviens des fêtes de Noël passées ensemble», raconte-t-elle. La famille doit se contenter de revenus modestes. Elle ne garde aucune amertume de cette période. «Ce sont les gens qui sont importants. Et le travail est synonyme de dignité. C’est ce que mes parents m’ont appris. Ce sont des valeurs que je défends toujours aujourd’hui.» A 12 ans, Natalia décide de devenir procureure et doit, pour réaliser ce projet, acquérir la nationalité suisse. Elle réunit elle-même les 4000 francs nécessaires en sollicitant des soutiens et en multipliant les petits boulots.

Deuxième étape: Lugano


C’est à Lugano que Natalia Ferrara réalise son rêve d’enfant en exerçant comme procureure pour l’entraide judiciaire internationale et les délits financiers. C’est à cette occasion qu’elle fait la connaissance de son mari, Matteo Gianini. «Elle m’a mis en prison», avait-il plaisanté le matin même à Bellinzone. Il était chef de la Commission du personnel de la banque tessinoise BSI, qui a été reprise par le groupe de banques privées EFG.

Le couple rénove une maison à Lugano dans laquelle les parents de Natalia vont également emménager. «C’était un très ancien souhait», se réjouit-elle. Mais elle s’interrompt: «Oh, attendez, il faut que je regarde ça!» Sur son mobile, elle regarde une vidéo du CEO d’UBS, Sergio Ermotti, qui commente les chiffres trimestriels de la banque. Lorsqu’il parle de vouloir «clarifier l’avenir», elle acquiesce: «Là-dessus, nous sommes d’accord!» 

Elle a rencontré le nouveau grand patron de la nouvelle entité bancaire une fois. C’était lors de la reprise de la banque de son mari. Ils sont apparus ensemble dans une émission de télévision. «Depuis, je ne l’ai plus croisé.» Natalia Ferrara, quand elle était procureure, mettait fin aux agissements de banquiers criminels. Elle est désormais la protectrice du personnel de Credit Suisse et d’UBS. Paradoxal? «Ma no! s’exclame-t-elle. Oui, des erreurs ont été commises et certains top managers ont pris trop de risques. Mais cela ne signifie pas que tous les collaborateurs de ces banques sont complices.» 

Natalia Ferrara

Juriste diplômée de l’Université de Bâle, Natalia Ferrara a appris l’allemand, qu’elle parle couramment, durant ses études.

Nik Hunger

Troisième étape: le Sri Lanka
 

En 2016, Natalia Ferrara avait contracté la dengue au Sri Lanka: une semaine de coma, perte de 20 kilos, chute des cheveux et une année sans pouvoir marcher. «J’ai continué à travailler et à faire de la politique depuis mon lit», se souvient-elle. Il lui a fallu trois ans pour s’en remettre. «Une période très difficile. Mais la bonne nouvelle, c’est que j’ai maintenant le sentiment que je peux tout surmonter. Même les conséquences de cette fusion bancaire.» Alors que le train arrive à Zurich, elle dégaine de nouveau son mobile. Sa nounou vient d’envoyer une vidéo de la place de jeux où Leone et Noè sont en train de faire de la balançoire.

Quatrième étape: Zurich
 

Sur la Paradeplatz, nous ne pouvons l’accompagner que jusqu’à l’entrée d’UBS. A l’intérieur, Natalia Ferrara doit négocier avec des représentants de la banque. Sur la liste des revendications figurent les points suivants: l’arrêt des licenciements dans les deux banques d’ici à la fin de l’année, une protection contre le licenciement pour les plus de 55 ans et un plan social élargi avec des mesures spéciales. A l’issue de la séance, elle est plutôt satisfaite: «C’était bien, mais nous avons beaucoup de travail devant nous.» Députée PLR siégeant au parlement tessinois, elle sait que le public n’a pas forcément beaucoup de sympathie pour les salariés des banques. «Beaucoup de gens pensent que ces salariés n’ont pas de raison de se plaindre. Mais nous parlons ici de personnes qui ont des enfants et qui s’occupent de parents âgés. Des gens qui ont tout simplement peur d’être mis à l’écart maintenant.»

Natalia Ferrara en discussion avec ses collaborateurs

En discussion avec ses collaborateurs. L’association du personnel bancaire compte plus de 6000 membres.

Nik Hunger

Certaines personnes préfèrent s’adresser à Natalia Ferrara plutôt qu’à la hot-line de la banque. «Elles ne veulent pas que leurs supérieurs soient au courant de leurs inquiétudes, explique-t-elle. Montrer de la faiblesse reste un tabou dans le monde bancaire. De l’extérieur, tous ont un costume impeccable, mais à l’intérieur, ils sont anéantis.»

La Tessinoise souhaite que la culture d’entreprise dans les banques évolue vers plus de transparence et d’humanité. «Il n’est plus possible que les collaborateurs se soumettent systématiquement ou changent de poste au lieu d’exprimer des critiques à l’égard de la hiérarchie.» Elle réclame aussi une attention plus assidue de la part des politiques. «Le conseiller fédéral Guy Parmelin m’a dit qu’il aurait souhaité que Credit Suisse demande du soutien avant que la situation dégénère. Il faut plus de collaboration à ce niveau.»

Ce que la syndicaliste ne veut pas en revanche, ce sont des règles plus strictes pour les banques. «En tant que libérale-radicale, je n’ai absolument aucun problème avec des salaires élevés pour les managers. Mais ils doivent passer à la caisse s’ils ne font pas correctement leur travail.» Sinon, ils compromettent la confiance dans l’établissement, ce qui est le capital le plus précieux. «Ce qui fait le succès des banques suisses, ce ne sont ni les logiciels ni une situation prestigieuse sur la Paradeplatz. Ce sont tout simplement les gens.»

Quatre mois après cette rencontre en pleine tempête, le nouvel amiral du nouveau géant bancaire, Sergio Ermotti, vient d’annoncer que 3000 collaborateurs seront sacrifiés en Suisse, soit moins de 10% de licenciements au lieu des 30% redoutés. Pour Natalia Ferrara, «c’est une bonne nouvelle». Mais elle suivra de près les salariés licenciés: «Nous sommes en contact avec les autorités cantonales et le Seco. Nous allons tout faire pour que toutes ces personnes aient une chance sur le marché.»

Lynn Scheurer von Schweizer Illustrierte
Lynn ScheurerMontrer plus
Par Lynn Scheurer publié le 20 septembre 2023 - 07:35