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«Les Verbes»

Rentrer

Notre blaguiste professionnel Yann Marguet évoque cette semaine la rentrée, sa rentrée - c'est de saison. Et ça le glauque un peu...

Portraits en complément du reportage le 12.12.2019 à Lausanne - Retour sur les souvenirs d'enfance de l'humoriste et comédien romand Yann Marguet à Sainte-Croix le jeudi 21 novembre 2019.(Valentin Flauraud / vflpix.com)

Yann Marguet, «blaguiste».

VALENTIN FLAURAUD / VFLPIX.COM

Rentrer. Pour beaucoup d’entre vous, c’est déjà chose faite depuis quelques jours. La fantaisie tout occulte entourant ma vie de blaguiste professionnel m’aura permis, quant à moi, de pousser le fun vacancier dans ses ultimes retranchements en m’octroyant deux semaines de congé supplémentaires, au-delà de la «limite». Seulement voilà: lundi prochain, je rentrerai. Quelle tristesse que ce «R» en début de verbe. Le «R» de «Répétition». «Entrer», c’est la surprise, c’est la nouveauté, c’est la découverte de ce qu’il y a derrière la porte, c’est l’aventure. «Rentrer», ça veut dire qu’on sait déjà. «Entrez!», ça se dit avec le sourire, avec une petite chanson dans la voix qui célèbre l’arrivée tant attendue des convives. «Rentrez!», ça se souffle entre les dents, en levant les yeux au ciel. «Rentrez, bande d’abrutis! Vous voyez bien qu’il pleut!»

Depuis petit, rentrer, c’est difficile. Ces six ou sept semaines de rien, cette plage devenue maison, cette autre ville devenue patrie, cette autre rue ou même la nôtre que les vacances et leur douceur ont transformée en autre chose que «le chemin de l’école» et puis paf! Tout se Remet en place. On Rentre. Sans compter que sept semaines, quand on est minus, c’est l’équivalent de trois ans. Pour un enfant, rentrer, c’est changer de vie, c’est pas retrouver celle d’avant. Celle d’avant, c’est du passé, ça n’existe plus. Mais on finit par apprendre la triste réalité: tout cela n’est que temporaire. Quand on part, au bout d’un moment, on rentre. Et même si on part pas, on rentre. Rentrer, c’est la règle.

Bientôt les sons, les odeurs, les gens redeviendront familiers. Le jingle des CFF, les enseignes orange, cette immonde place de la Gare (où que vous habitiez), un visage connu, puis deux, puis cent… Tout sera là pour rappeler au rentreur que rien n’a changé, à NormalVille. Lundi, les collègues diront: «Alors, c’était bien?», puis «Y a quoi à la cafèt’, ce midi?», puis «Bonne soirée, à demain!» Mardi, ce sera quand même fou que la machine à café soit déjà en panne. Mercredi, on ne se souviendra plus de ce qui fut avant de Rentrer. A l’instar d’une Coupe du monde de foot, on aura eu beau suivre, vibrer, fêter, commenter, on ne sera pas foutu de se rappeler qui a gagné la compétition un mois après son terme. «Sûrement l’Allemagne…» Le banal reprend ses droits, les souvenirs jaunissent, la météorite du quotidien percute le cerveau et éteint en une fraction de seconde, d’heure ou de jour les restes d’un Ailleurs, d’un Autrement…

Je ne sais pas si ça se ressent, mais ça me glauque un peu, la rentrée (c’est une figure de style, si jamais, je sais que ça se ressent). Camus voyait en Sisyphe un homme heureux, trouvant son bonheur dans l’accomplissement de sa tâche et non dans la signification de celle-ci. Je suis d’accord avec lui en ce que l’absurdité de la vie est pour moi un moteur de plaisir et d’amusement, une façon certes étrange mais pas déplaisante d’avancer. Cela dit, rentrer, c’est vraiment le moment où l’on arrive en bas de la montagne et que l’on contemple le rocher avec l’envie de bien lui niquer sa mère, à cet enfoiré de galet à la con. D’un autre côté, Sissilafamille devait bien avoir le choix de laisser végéter son caillou au pied de la colline pour passer le reste de l’éternité à regarder l’horizon en ne fichant rien. Pourtant, il y revient. Encore et toujours. J’imagine qu’on rentre bien pour une raison. Je me réjouis de la découvrir. Bonne rentrée à toutes et à tous.

>> Lire la précédente chronique de Yann Marguet: «Tutoyer»

Par Yann Marguet publié le 07.09.2021