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Digital Valley 2023

Roland Siegwart: «Je construis des drones sociables»

Professeur à l’EPF de Zurich, Roland Siegwart crée des robots depuis des dizaines d’années. Celui qui officie comme membre du jury pour l'édition 2023 du Digital Valley nous raconte pourquoi il tente aujourd’hui de rendre les drones moins timides. Il révèle par ailleurs les situations où l’humain demeure irremplaçable.

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Roland Siegwart

Roland Siegwart avec un de ses drones qui «aiment le contact»: «C’est un outil comme n’importe quel autre.»

Geri Born

A l’étage J de l’Ecole polytechnique fédérale de Zurich, on se croirait au Musée des transports de Lucerne. Mais les objets volants suspendus ici au plafond sont nettement plus petits que ceux du musée. On est au royaume de Roland Siegwart, le «Monsieur Robot» helvétique. Avec son Autonomous Systems Lab, ce Schwytzois de 63 ans travaille sur des robots sans cesse perfectionnés qui volent, mesurent, dessinent ou percent. Et finissent, si tout va bien, par revenir sains et saufs sur terre. Tout a commencé dans le jardin de la famille Siegwart.

- Petit, étiez-vous bricoleur?
- Roland Siegwart: Oui, je bricolais beaucoup. Je construisais des barrages et j’ai tenté de faire passer une télécabine d’un arbre à l’autre.

- Un barrage, une télécabine, cela reste mécanique. Or, maintenant, vous travaillez sur des robots et des drones.
- Mais la créativité demeure la même!

- Il n’y a donc pas de différence entre analogique et numérique?
- Il va de soi que la numérisation offre des opportunités toutes nouvelles. Mais l’objectif demeure de créer quelque chose de nouveau qui, espérons-le, sera utile à la société. C’est pour ça que je suis devenu ingénieur.

- Comment était-ce pendant vos études à l’EPFZ?
- La première année, je travaillais avec des cartes perforées. Plus personne ne connaît ça. Les premiers PC sont arrivés sur le marché à la fin de mes études.

- Et sur quoi travaillez-vous aujourd’hui?
- Ici, nous développons des robots volants, autrement dit des drones capables de voler «au contact».

- Ce qui veut dire?
- Qu’ils peuvent par exemple voler à destination d’une maison, s’y immobiliser et réaliser des mesures ou faire des trous.

- Ils sont donc moins timides que les drones actuels qui évitent tout?
- Exactement. Je construis des drones culottés.

- Et où sont-ils censés intervenir?
- Partout où cela devient compliqué ou dangereux pour l’homme. Par exemple sur des ponts, des lignes à haute tension ou des pales d’éoliennes.

- Chaque drone remplace donc un être humain dont c’était le travail?
- Oui, avec le progrès technique, certains emplois n’existeront plus. Mais j’espère qu’il s’agit pour la plupart de jobs qu’on ne devrait confier à aucun humain. Par exemple la production automobile.

- C’est-à-dire?
- Peindre une voiture est extrêmement néfaste pour la santé. Donc nous sommes heureux que des robots puissent s’en charger. Les robots doivent intervenir là où des êtres humains ne devraient pas travailler parce que cela leur nuit.

- Pourquoi arrive-t-il qu’on peigne des yeux sur des robots?
- Parce que cela a du sens pour des robots qui interagissent avec des humains. Quand un robot nous «regarde», il accroît ses chances d’être entendu et de pouvoir accomplir sa tâche.

Roland Siegwart

Roland Siegwart dans son institut de l’EPFZ: «Mon respect pour la nature et l’être humain a beaucoup augmenté grâce à mon travail.»

Geri Born

- Mais vos drones n’ont pas d’yeux.
- Parce que nous nous concentrons sur des robots dits fonctionnels, autrement dit des machines construites pour une tâche très précise. C’est juste un outil, tout comme un marteau.

- Vous êtes père de trois enfants et ici, à l’EPFZ, vous tentez d’inculquer de nouvelles compétences à vos drones. C’est à peu près la même chose?
- La différence essentielle est que mes robots ne savent pas apprendre tout seuls. C’est ce qu’il y a de fascinant avec les enfants: ils apprennent par eux-mêmes, avec de la stimulation et de l’interaction. Les robots ne le font pas. Grâce à mon travail, mon respect de la nature et de l’être humain s’est énormément accru.

- Pourquoi?
- Nous sommes très bons pour plein de choses. Les robots, à l’inverse, sont bons pour des tâches très spécifiques et n’ont pas de problème face à un travail totalement répétitif. Mais revenons à la construction automobile…

- Oui?
- Les robots assemblent nos voitures, mais vous ne trouverez pas sur terre un robot capable de réparer votre véhicule.

- Et pourquoi pas?
- Parce qu’il faut de l’improvisation et de la capacité de réflexion. Pour ça, les humains sont sacrément meilleurs.

- Vous avez décrit les dernières décennies comme une période de mutation fascinante. Où cela nous mène-t-il?
- Les quarante à cinquante dernières années du progrès technique et de la numérisation ont été caractérisées par un état d’esprit très positif. Désormais, bon nombre de défis sérieux nous attendent.

- Que voulez-vous dire?
- Nous devons notamment tenter d’atténuer le changement climatique à l’aide de nouvelles technologies. C’est une tâche fascinante, certes, mais nettement plus risquée que beaucoup de gadgets de ces dernières décennies. Si ça dérape, ça dérapera vraiment. Il y a maintenant des problèmes tellement urgents que nous devons progresser à tout prix.

- Où en est la Suisse en comparaison internationale?
- A la différence des Américains, nous avons moins d’inclination au risque. Beaucoup de start-up voient le jour ici, à l’EPFZ, mais, en Suisse, il est compliqué d’en faire de grandes entreprises vouées au succès.

- Pourquoi vous engagez-vous comme membre du jury qui désignera la Digital Valley 2023?
- Parce qu’il m’importe que la mutation à laquelle nous assistons grâce à la numérisation concerne l’ensemble de la population. Je peux m’imaginer que pas mal de développements sont anxiogènes pour certaines personnes. Mais, en même temps, il se passe des choses très positives en termes de numérisation dans des régions plus éloignées des centres.

- Mais vous, vous êtes ici, à l’EPFZ.
- Il est justement essentiel qu’on ne pratique pas la recherche uniquement dans les EPF mais dans tout le pays. Et que la société soit préparée à prendre un certain nombre de décisions.

- De quel genre?
- Des questions compliquées nous attendent. Par exemple: que sauront faire les technologies médicales à l’avenir et qu’en attendons-nous vraiment? Quand la numérisation va-t-elle trop loin à nos yeux? Nous devons comprendre ces questionnements pour être préparés à en décider.

- Etes-vous un optimiste?
- Je dirais que oui. J’aime bien qu’un problème se pose tout à coup.

- Pourquoi?
- Parce que alors j’ai du pain sur la planche!

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Par Lynn Scheurer publié le 14 septembre 2022 - 08:21