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Combat contre l'inceste

Sarah Briguet: «Je commence une nouvelle vie à 50 ans»

Miss Suisse en 1994, Sarah Briguet a témoigné en janvier dans «L’illustré» des actes d’inceste qui ont détruit sa vie. L’article a eu un impact incroyable. Devenue une combattante pour sa cause, engagée et déterminée, elle publie aujourd’hui un livre où elle dit tout. Entretien.

Sarah Briguet

L'ancienne Miss Suisse, Sarah Briguet, publie un témoignage sur l'inceste dont elle a été victime. 

Julie de Tribolet

C’était il y a sept mois, une éternité. En cet après-midi glacial de janvier, Sarah Briguet est venue au rendez-vous de L’illustré comme si elle allait sauter dans le vide. «Je me sentais terriblement oppressée, je tremblais…» se souvient-elle. Ce jour-là, hormis une déposition peu auparavant à la police, elle parle pour la première fois de faits remontant à son enfance et qui ont saccagé sa vie. La Valaisanne, élue Miss Suisse romande puis Miss Suisse en 1994, dit les attouchements de son père quand elle avait de 5 à 13 ans, la honte, la chape du silence et enfin le dégoût d’exister et les funestes conséquences pour sa vie de femme. Elle raconte de façon précise et déterminée, sans pathos inutile. Les faits suffisent.

Sarah Briguet

Pour s’apaiser, Sarah Briguet aime rendre visite à un centre de retraite pour équidés. Au-dessus de Savièse (VS), elle passe un moment caressant avec les poneys Geronimo et Hansi.

Julie de Tribolet

Nous sommes fin août, les neiges valaisannes ont fondu. La station de radio Rhône FM, où Sarah Briguet travaille comme productrice et voix off, est baignée de lumière. «Ici, c’est ma famille», glisse-t-elle. Elle ne tremble plus. L’article, suivi de plusieurs autres dans la presse helvétique, a créé une onde de choc qui l’électrise encore. Elle est devenue une guerrière. Elle sort un livre, se prépare pour des conférences, reçoit des soutiens importants comme celui du Lions Club. Elle croit soudain à la parole, elle qui s’est longtemps tue.

Sa force vient aussi d’ailleurs: en même temps que des centaines de milliers de vues sur les réseaux sociaux, elle a été inondée de retours. Des mots, des lettres, des poèmes, des remerciements. Leurs auteurs sont le plus souvent des femmes entre 30 et 60 ans. Des hommes aussi, qu’on oublie parfois. «J’ai été surprise par l’impact de mes révélations, par la puissance des témoignages en privé. Surtout, j’ai eu l’impression que plusieurs personnes n’avaient jamais parlé, que j’étais la première à recueillir tout cela d’elles. Cela m’a ému et je les ai orientées vers des organismes compétents, car ils existent. J’ai aussi compris que le fait d’avoir vécu ce genre de traumatismes crée tout de suite un lien fort, une confiance.»

Sarah Briguet

Devant le Tribunal de Sion avec son avocat et ami, Grégoire Rey. Ensemble, en mai, ils ont réussi à faire condamner le père de Sarah, pour actes d’ordre sexuel commis sur un proche de la famille.

Julie de Tribolet

Un exemple au hasard: peu après l’article, l’association romande de prévention de la violence envers les enfants Patouch (www.patouch.ch), qu’elle parraine, a accueilli une jeune fille de 18 ans; convaincue par les mots de Sarah, elle désirait porter plainte pour abus sexuels. «Rien que pour cela, ma démarche valait la peine», lâche cette dernière. Tout à coup, son parcours a pris du sens: «Quand j’ai été élue Miss, j’ai trouvé cela tellement futile. Là, je commence à me dire que ce sacre, que j’ai toujours considéré comme un boulet, a peut-être servi à quelque chose.»

Tiré à 1000 exemplaires, son livre vient de sortir, 316 pages qui brûlent les doigts. Malgré les offres, elle a préféré se priver d’éditeur, pour tout contrôler. Le titre, Miss à mort, annonce la couleur, tout comme une première page extraordinairement trash: un crâne de squelette coiffé d’une couronne de Miss. Pour elle, «tout est résumé dans cette image. Elle montre que j’étais morte à l’intérieur, que je n’existais pas. Avec ce qui m’est arrivé, toutes mes relations ont été faussées, à part celle avec mes deux enfants. Et encore, j’en fais sûrement trop, tant j’ai envie qu’ils soient heureux et ne vivent pas une vie comme la mienne.»

Sarah Briguet

Avec son ami Jacques Zuber, qui l’aide beaucoup dans la mise en place de son livre.

Julie de Tribolet

Le texte s’impose au gré de phrases courtes, nerveuses. Les faits saillent, les situations vécues se succèdent en évitant les noms propres, pour que seules les personnes concernées se reconnaissent. Il s’y raconte aussi, parce qu’il le faut bien, l’une ou l’autre des scènes qui ont marqué l’ex-Miss.

Le livre s’entame quand Sarah a 6 ans et qu’elle part en famille pour des courses en ville, à Sierre. C’est un samedi d’été, il fait très chaud. Le père suggère à son épouse d’aller seule dans le centre commercial. Il reste avec la petite dernière, assise à l’arrière. Lui demande de s’approcher de lui et lui ordonne d’écarter les cuisses. La petite obéit. Il glisse alors sa main entre les sièges et entreprend de la masturber. Impossible pour l’enfant de comprendre ce qui est en train de se passer. Ce n’est pas le premier acte illicite du père, elle avait 5 ans quand tout a commencé. L’acte passé, il lâche: «Ha ben moi, je sais comment faire plaisir aux dames!» La petite Sarah a «l’impression de ne plus exister, d’être morte». Elle se protège ainsi: elle déconnecte son cerveau, se place dans un état qu’elle nommera plus tard «la dissociation» et qu’elle emploiera longtemps dans chaque situation de malaise. Elle apprend à se sentir vide, ailleurs. Un policier qui passe par là, s’arrête. A-t-il remarqué quelque chose? La vie continue, rien n’est arrivé.

Sarah Briguet

La semaine, elle travaille comme productrice et voix off à la station de radio valaisanne Rhône FM, à Sion. «Ici, c’est ma famille», dit Sarah Briguet. 

Julie de Tribolet

Pour Sarah Briguet, ce furent les pages les plus difficiles à écrire. «En même temps, elles ont tourné quatre ou cinq fois par jour dans ma tête pendant toute ma vie. Ecrire, c’est prendre conscience que je n’invente rien, réaliser que quelque chose de grave est arrivé.» Ecrire, pour elle, c’est aussi s’opposer à tous ceux, dont sa mère et ses proches, qui lui ont toujours conseillé de laisser tomber, de passer l’éponge, pour ne pas faire exploser la famille.

Surtout, écrire un tel livre aujourd’hui et témoigner dans les médias qui le lui proposent, c’est choisir la lutte. «Je veux dire aux gens de parler. De ne pas sacrifier leur vie pour protéger des personnes qui leur ont fait du mal.» Hormis la prévention et l’exigence qu’elle devienne obligatoire dans les écoles, son objectif touche à l’imprescriptibilité pour de tels faits. Comme la loi n’a été changée qu’en 2008, toutes les personnes de plus de 28 ans aujourd’hui sont en effet dans l’impossibilité de recourir juridiquement. Sarah elle-même l’a vécu: quand elle avait 26 ans, sa plainte n’a pas pu être reçue.

Inceste

Sarah Briguet, de victime à survivante

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Dans son autobiographie, "Miss à mort", Sarah Briguet encourage les victimes de l'inceste à libérer leur parole pour se libérer elles-mêmes et se reconstruire, car en parler est essentiel. Victime de son père quand elle était enfant, elle lutte pour l'imprescriptibilité des crimes sexuels. Guillaume Carel


D’un autre côté, la justice la reconnaît enfin. A la suite de sa plainte, son père a été condamné en mai par le Ministère public valaisan à une peine privative de 180 jours, avec sursis de 3 ans, pour des actes d’ordre sexuel commis sur un proche de la famille. En outre, même si les actes contre Sarah sont prescrits, le procureur Elsig a tenu à ce qu’ils soient mentionnés dans la condamnation. Elle a gagné, elle avait raison. Si elle a décidé d’agir enfin, il y a environ deux ans, c’était parce qu’elle savait qu’il continuait à sévir, avec un autre mineur.

Elle reprend son souffle, veut expliquer. «Quand on vit une telle chose, on ne se rend pas compte de la destruction en soi. Les médecins vous parlent de dépression, de mal-être. J’ai compris que le cerveau fonctionne différemment à partir du moment où c’est arrivé, même si c’est un handicap qui ne se voit pas. Je suis désormais prise en main et je sais qu’un soutien et des techniques existent, avec des professionnels.»

Une image lui vient, violente. «Aujourd’hui, je veux me débarrasser de la petite fille tuée qui s’accroche à ma cheville et dont je traîne le cadavre.» Deux fois mariée, elle en a assez que ses relations se détériorent dès qu’elles deviennent intimes. Sa vie l’attend: «J’ai l’impression de la démarrer, à plus de 50 ans. Je ne sais pas encore ce que je veux faire de ma liberté d’exister; mais je peux arrêter de faire semblant.» Retrouver ce vrai moi, cesser de se cacher la transforme insensiblement. «Cela peut surprendre. Moi qui avais tendance à arrondir les angles, je m’affirme soudain. Mes proches découvrent quelqu’un d’autre.» Aucune euphorie, pourtant: «Aller bien, ce n’est pas possible. Mais aller mieux, oui.»

>> Pour obtenir le livre de Sarah Briguet, «Miss à mort», utiliser son site: sarahbriguet.com

Sarah Briguet

Avec son titre et sa première page coup-de-poing, le livre que l’ex-Miss Suisse Sarah Briguet publie aujourd’hui raconte les malheurs de l’inceste et le calvaire qu’il fait subir pendant toute une vie.

Julie de Tribolet

Entre Marie et Sarah, un lien exceptionnel
 

Les deux femmes se sont connues à la suite de l’article dans «L’illustré», où elles ont témoigné toutes les deux.

Abusées pendant leur enfance, Sarah Briguet et Marie Sprunger ont vite réalisé combien elles étaient proches, en lisant le récit de leurs vies. Depuis, elles s’écrivent chaque jour et Marie, qui vit dans le Jura bernois, s’occupe du site internet de Sarah. «C’est un lien que je n’arrive pas à définir, presque encore plus que de la fratrie, dit l’ex-Miss, comme si Marie était la moitié qui me manque.» Celle-ci acquiesce: «Entre nous, c’est puissant et cela vient de notre blessure. Notre relation a quelque chose de vital. Sarah a un statut de grande sœur pour moi, elle m’a même donné l’impulsion pour écrire mon livre à moi.»

Ce qui les unit s’explique aussi par le rejet de la part de leurs familles. Et par le sentiment de révolte enfoui en elles: «Quand je vois la contrée dans laquelle j’habite et que je pense à ce qui se passe à l’école et à l’inaction des autorités, si l’on sait qu’au moins trois enfants sur 30 sont concernés, cela me glace le dos», dit Marie. Le 3 septembre, pour une conférence que Sarah donne à Martigny, au Théâtre Alambic, son amie sera là, dans l’ombre mais magnifiquement présente. Pour crier qu’avec l’inceste on en prend pour la vie.

Sarah Briguet

La rencontre de Marie Sprunger (à gauche), 44 ans, et Sarah Briguet (à droite), 50 ans, ressemble à une évidence. «Nous pouvons tout nous dire.»

Julie de Tribolet
Par Marc David publié le 02.09.2021