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© Blaise Kormann

Sébastien Buemi: «J’ai compris ce que vivent les femmes au quotidien»

Publié mercredi 27 mai 2020 à 08:21
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Publié mercredi 27 mai 2020 à 08:21 
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Soudain arrêté dans sa villa vaudoise, le pilote Sébastien Buemi réfléchit à son enfance, découvre les charmes de la vie avec deux bambins, évoque sa superbe carrière et s’incline devant le rôle crucial de son épouse.
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Comme des canetons, les deux petits garçons ne quittent pas leur père d’une semelle. Alors qu’en cette fin avril le photographe multiplie les images dans et autour de la coquette villa familiale, avec vue inénarrable sur le Léman endormi, Jules, 4 ans, et Théo, 2 ans, suivent Sébastien Buemi pas à pas. Il en sourit: «Cela se comprend. Cela fait depuis la naissance de Jules que je ne suis jamais resté plus de quinze jours de suite chez moi. J’en profite, j’essaie de vivre une vie plus normale. Je prends le positif dans cette bizarre situation.»

>> Lire l'article sur les champions confinés à domicile

Blaise Kormann
Sébastien, Jennifer, Jules et Theo Buemi.

Si le monde était resté le même, le meilleur pilote romand depuis Jo Siffert, décédé en 1971, serait en train de disputer les courses européennes de formule E (électrique), entre Berlin, Rome et Paris. Or il est là, sur sa pelouse taillée au millimètre de la Riviera vaudoise, à inventer des circuits pour ses bambins dans leurs voitures-jouets. «Bon, je le fais sérieusement: je les chronomètre.»

Cette scène ressemble sans doute à celles que vécut le petit Sébastien il y a une vingtaine d’années. Après avoir reçu un kart comme cadeau de Noël, il passa une belle partie de son enfance à tourner autour du garage familial, à Aigle (VD), flanqué de sa cousine Natacha, elle aussi saisie par le démon du pilotage. Ou à questionner son grand-père Georges, pilote émérite aujourd’hui presque nonagénaire, qui s’illustra dans les courses de côte régionales et disputa même les 24 Heures du Mans.

En regardant ses fils jouer, il se demande s’il ferait pareil que son père si l’un d’eux attrapait le virus de la compétition. «Dans ce milieu-là, vous grandissez rapidement, vous ne vivez pas comme un enfant normal, à cause de la problématique de l’argent. Une saison coûte si cher. J’ai vu les sacrifices énormes de mes parents, mon père sans cesse avec moi sur les circuits, ma mère au garage. Chaque saison pouvait être la dernière, ils ne me le cachaient pas. Oser un tel pari sans avoir aucune certitude que cela va fonctionner, je trouve cela assez fou.»

Blaise Kormann
La vitrine des trophées de Sébastien avec entre autres les deux coupes des 24 Heures du Mans et la coupe de champion du monde d'endurance.

Conséquence: il a été focalisé sur la course. A 16 ans, alors qu’il était inscrit au gymnase de Burier (VD), il a dû abandonner ses études. «Impossible de les combiner avec le sport. Aujourd’hui cela me dérange un peu, j’aurais aimé suivre une formation en économie. Même si je parle quatre langues et que je ne me fais aucun souci pour mon avenir.»

Sébastien s’assied sur sa terrasse, au soleil. Et parle, affable et détendu, mais aussi précis, choisissant chaque mot comme il évalue une trajectoire. La famille, voilà le bon côté de la situation, il le répète. «Ici, comme ma femme travaillait, je viens de découvrir l’effort de s’occuper seul de deux petits enfants pendant des journées entières. Les nôtres, ils démarrent à 6 heures et demie du matin pour se coucher vers 20 heures... Je me rends compte de ce que vivent les femmes au quotidien.» Il regarde son épouse Jennifer avec tendresse. Elle le dit «plus posé depuis le virus, qu’il prend très au sérieux».

Ils se connaissent depuis l’adolescence et se sont mariés en 2015. Elle vient de Montreux, elle était à l’école avec une de ses cousines. Pendant le confinement, cette infirmière en pédiatrie a dû prêter main-forte à l’hôpital de Rennaz et travailler aux soins intensifs. «Quand je la voyais partir sauver des vies, je réalisais que, nous autres pilotes, ne faisons que tourner en rond et ne pratiquons pas une activité essentielle à la vie de tous les jours.»

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Sébastien et Jennifer Buemi, chez eux.

Qu’on ne s’y trompe pas, la passion pour l’automobile rougeoie toujours en lui. Il se réjouit fort que les courses reprennent enfin. «On nous parle de juin, mais je ne crois pas que ce sera possible avant août», estime-t-il. Le manque est là. «En temps normal, je suis presque content que cela s’arrête parfois. Cela dure en moyenne une semaine et demie, avant que le besoin revienne. Disputer des courses, batailler, voyager, je suis rythmé ainsi depuis l’enfance. Ce coup d’arrêt est vraiment étrange.» Le simulateur ultramoderne installé dans une pièce de la villa ne remplacera jamais la compétition, l’adrénaline. Même s’il constitue un outil extraordinaire pour les réglages au sein des trois équipes automobiles dans lesquelles il est engagé simultanément, e-Dams, Toyota et Red Bull.

Blaise Kormann
Sébastien continue de s'entraîner malgrès le confinement sous le regard de ses fils Jules et Theo.

Cet arrêt brusque est l’occasion de jeter un coup d’œil dans le rétro sur sa carrière, splendide, même si elle garde une ombre. De 2009 à 2011, Sébastien Buemi a piloté en formule 1, sans avoir pu s’y installer. «C’est vrai, c’est un regret. Tout s’est joué à rien, pour une question de timing. A cause des changements de règlement, mon équipe, Toro Rosso, a dû fabriquer sa propre voiture, qui n’était alors pas très compétitive. Dans ce sport, il faut arriver au bon endroit au bon moment. J’estime que je méritais mieux. A quelques mois près, j’aurais pu vivre tout autre chose.» S’il est encore officiellement troisième pilote chez Red Bull, il reconnaît qu’il faudrait un improbable concours de circonstances pour accéder de nouveau à la catégorie reine, à 31 ans.

Alors il a trouvé son bonheur ailleurs. Dans la course d’endurance d’abord, dont il a été deux fois champion du monde. «J’y ai surtout gagné deux fois la plus belle des courses, les 24 Heures du Mans. Ma femme dit que je suis très stressé déjà six mois avant, tellement j’y pense. Les premières fois, j’étais mort physiquement.» Au Mans, pendant une quarantaine d’heures, le pilote ne dort pas vraiment. Il apprend à manger sans avoir faim, à gérer son énergie. L’enjeu est énorme pour le constructeur, qui investit jusqu’à 200 millions sur une seule course. Toyota, son écurie, y consacre 400 collaborateurs, dont 150 présents sur place. Avec une pression folle sur les pilotes. «C’est pourquoi ma première victoire là-bas reste le plus fort souvenir de ma carrière, le plus impressionnant. Mon équipe l’attendait depuis 30 tentatives, dont une panne d’essence dans le dernier tour deux ans plus tôt. Après un truc pareil, on est liés pour la vie entre coéquipiers, comme Fernando Alonso, plusieurs fois champion du monde de F1. On garde le lien, on s’écrit.» Le Mans a été reporté en septembre, il y pense déjà. «Ici, je mange bien, je dors bien et je suis un super programme physique, deux heures de sport le matin et deux heures le soir. Je serai prêt.»

Blaise Kormann
Sébastien fait un exercice de gainage spécifique pour les pilotes dans sa salle de fitness personnelle.

Dès 2014, il s’est aussi engagé corps et âme dans la formule E, dont il a été champion du monde en 2016. Par conviction écologique? «Honnêtement, c’était plutôt une bonne opportunité sportive. Ensuite, cette catégorie est effectivement très soutenue au niveau politique, elle évolue vite.» Une dimension lui plaît: «Avec les voitures électriques, j’ai l’impression de développer quelque chose d’utile pour tous. Vous pouvez prendre un moteur de formule E et le transposer dans une voiture normale, tout fonctionne. Un moteur de F1, lui, va chauffer, vous n’aurez jamais des pneus ou un aileron semblables. C’est davantage un show qu’un réel laboratoire technique.» Au volant d’une formule E, il se revoit en juin 2019 sur le podium du GP de Berne, radieux, son fils dans les bras. Et rêve de courir de nouveau en Suisse, peut-être dans les rues de Genève.

Blaise Kormann
Figurines représentant les trois pilotes de l'équipe Toyota ayant remporté les 24 heures du Mans et le championnat du monde d'endurance: Nakajima, Buemi et Alonso.

Un de ses bambins vient se coller à lui. Ne va-t-il pas moins vite depuis qu’il est père? «Pas du tout. Pendant un week-end de course, j’oublie que j’ai des enfants. Par contre, la vie devient plus difficile à gérer, en termes de présence chez soi. Pour se reposer, ce n’est plus pareil. Cela dit, si une course se passe mal, savoir que ma famille m’attend me permet de passer plus facilement à autre chose. Maintenant que j’ai connu cela, je ne pourrai plus vivre seul. Même si c’est parfois dur de repartir au bout du monde. Nous en parlons souvent avec ma femme.»

Voilà comment Sébastien Buemi, homme de cœur et de moteurs, découvre des choses sur lui en cette drôle de période de lenteur.


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