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La rencontre

Tatyana Franck, directrice du Musée de l'Elysée: «Pourquoi je quitte Lausanne»

Tatyana Franck, directrice de Photo Elysée, a surpris beaucoup de monde la semaine dernière en annonçant son départ pour New York et le French Institute Alliance Française à quelques mois de l’inauguration du nouveau musée. Un départ pourtant logique pour celle qui estime son devoir accompli. Rencontre chez elle.

Tatyana Franck

Chez elle à Lausanne. Au-dessus de la cheminée, une œuvre des photographes français Yves Marchand et Romain Meffre, qui travaillent sur les bâtiments désaffectés. Ici, le Metropolitan Opera House, à Philadelphie.

Anoush Abrar

C’est un après-midi de novembre comme seuls les bords du Léman en connaissent. Nous retrouvons Tatyana Franck chez elle dans une atmosphère baignée d’une douce lumière hivernale dans un quartier calme de la capitale vaudoise. Cette quiétude s’avère trompeuse. La directrice du Musée de l’Elysée – pardon, de Photo Elysée depuis septembre – vient d’annoncer son départ quelques jours auparavant: elle a été nommée à la tête du French Institute Alliance Française (FIAF) à New York. Tempête dans la culture romande!

L’ambitieux projet Plateforme 10, le pôle muséal qui réunit le MCBA (Musée cantonal des beaux-arts), le Mudac (Musée des arts décoratifs) et l’espace dédié à la photo, se fera donc sans elle. Avec une inauguration prévue en juin 2022, le lieu se voit piloté par Patrick Gyger mais plus aucun des trois musées n’aura de dirigeant à sa tête, après les départs annoncés pour cause de retraite de Bernard Fibicher, à la fin de cette année, et de Chantal Prod’Hom l’an prochain. Et celui, donc, plus inattendu, de Tatyana Franck. Cette dernière a-t-elle dès lors abandonné son musée, comme le titrait «24 heures»?

>> Lire aussi: A la redécouverte du Musée vaudois des beaux-arts

Retour en arrière. Lorsque Tatyana Franck a été nommée, elle n’avait même pas postulé. Elle travaillait alors pour Claude Picasso, le frère de Paloma, à Genève, et venait d’inaugurer une exposition Picasso au Bellas Artes de Mexico City. Elle n’avait pas forcément Lausanne en ligne de mire, elle qui poursuivait alors en parallèle un MBA sur trois continents, entre New York, Londres et Hongkong. Brillante, bien née – nous dirons juste que le monde de la culture romande est plus à gauche qu’aristocrate –, jeune et belle, cela fait beaucoup.

«J’en ai pris plein la figure», glisse-t-elle pudiquement. J’entends les sarcasmes: «On ne va pas la plaindre», doivent se dire certains lecteurs de ces lignes. Reste qu’il est demandé plus à ce genre de profil: sur les réseaux sociaux, certains réclament d’ailleurs un bilan «sans complaisance» de Tatyana Franck. Demande-t-on les mêmes rapports de service à ses deux collègues des autres musées avec autant de hargne?

Tatyana Franck

A 37 ans, la jeune femme se tourne vers de nouveaux horizons et commencera son job à New York le 1er mars.

Anoush Abrar

Tatyana Franck a été engagée à 29 ans (elle a pris ses fonctions l’année suivante): qui s’attendait à ce qu’elle soit un jour une retraitée de la fonction publique vaudoise? «Ma nomination représentait un choix courageux de la part des responsables de l’époque, la conseillère d’Etat Anne-Catherine Lyon et la responsable de la culture du canton Brigitte Waridel; j’espère que ce sera toujours le cas pour la personne qui me succédera.» A 37 ans, la jeune femme dirigera donc le French Institute Alliance Française à New York, où elle gérera un budget représentant le double de celui de l’Elysée, après un passage remarqué au sein du musée de la photo du sublime parc lausannois.

«Quand je suis arrivée, j’ai présenté une vision sur dix ans avec des étapes et un objectif, faire de l’Elysée une référence mondiale avec son nouvel écrin. Le musée s’est depuis distingué au niveau international et la planification du déménagement est en place; il reste maintenant à intégrer le nouveau bâtiment pour finaliser le projet.» La directrice l’affirme haut et fort: «J’ai tout donné, cœur, âme et tellement d’amour à cette maison. Ces deux dernières années de fermeture ont été difficiles, même si nous avons été en quelque sorte le seul musée ouvert grâce à notre Photomobile, bus qui a effectué la tournée des écoles grâce à des fonds privés que j’ai levés.» Une opération qui a permis à l’équipe d’avoir du travail malgré la pandémie.

Question bilan, la patronne met notamment en avant un travail de fond qui a orienté le musée sur la conservation numérique de ses archives, sur les donations d’œuvres d’artistes plutôt que des dépôts comme par le passé – une première pour l’Elysée, de la collection Jan Groover à celles de Sabine Weiss et d’Olivier Föllmi –, sur l’adoption d’une charte écoresponsable et encore sur la poursuite du Prix Elysée et du programme reGeneration. «Nous sommes peut-être le seul musée à autant soutenir les jeunes artistes, avec un commissaire d’exposition qui les suit pendant un an jusqu’à la publication d’un ouvrage, un effort qui ne s’est pas arrêté avec le covid.» L’orientation a également été donnée à une politique trilingue de l’institution en vue de se fédérer avec la Suisse allemande. Ce qui a notamment permis à Photo Elysée d’obtenir un soutien financier direct de l’Office fédéral de la culture.

Tatyana Franck

Tatyana Franck part pour New York et le French Institute Alliance Française à quelques mois de l’inauguration du nouveau musée à Lausanne.

Anoush Abrar

Tatyana Franck a l’impression d’avoir préparé l’avenir: «Je pars avec le sentiment du devoir accompli, j’ai besoin aujourd’hui de mobiliser de nouvelles énergies dans ma vie professionnelle. Personne n’est irremplaçable et mon départ dit aussi la confiance que j’ai dans mon équipe pour gérer la suite. Nicole Minder, directrice de la culture du canton, qui va assurer l’intérim, a elle-même dirigé un musée (celui de Prangins, ndlr) et m’a accompagnée pendant mon congé maternité. Elle est brillante. Par ailleurs, si vraiment je voulais tirer la couverture à moi, je partirais dans six mois, au moment de l’inauguration, quand il s’agira de récolter tous les éloges car le musée est vraiment magnifique!»

C’est une réalité. Le nouveau bâtiment, devisé à 100 millions de francs (dont 60% d’argent public) et conçu par l’architecte portugais Manuel Aires Mateus, abrite Photo Elysée et le Mudac chacun sur un plateau de 1500 m2. L’ensemble a été dévoilé au public mi-novembre, le temps d’un week-end. Il tient toutes ses promesses. «Dès que je suis arrivée, je me suis occupée de toutes les phases. De la conception à la remise des clés, il ne reste plus que l’inauguration à effectuer. Il y a plus de deux ans de programmation assurée.» La personne qui va lui succéder aura le temps de s’installer et, en même temps, ne se sentira pas prisonnière de la queue de comète de l’héritage.

La directrice – dont le nom et le profil comptent sur le marché international des dirigeants d’institutions culturelles – a répondu à l’appel d’un chasseur de têtes avant de passer par le processus normal d’évaluation d’embauche. Le jour où elle a emporté la mise, elle portait une robe inspirée de Roy Lichtenstein; logique pour cette passionnée qui ne s’habille habituellement qu’avec des tenues très colorées. Sauf récemment, où elle n’apparaît plus qu’en vêtements noirs et blancs: Manhattan en hiver avant l’heure?

On sent Tatyana Franck très émue au moment de quitter l’Elysée. «J’ai adoré mon travail à Lausanne. Je suis sans ego mais habitée par une mission de service public. J’ai l’espoir de faire changer les choses dans ce milieu de l’art qui n’est pas toujours bienveillant. J’aime fédérer, mettre les gens en valeur car je crois dans la dynamique du partage. Je ne suis pas une «gentille», un mot que je n’aime pas car il exprime un côté passif. Etre bienveillante, par contre, indique un caractère actif, ce que j’ai.» Comment voit-elle ce milieu de l’art auquel elle va se confronter dans une tout autre dimension? Philosophe, elle répond: «Plus on s’élève dans des sphères de pouvoir, plus les gens sont grisés et risquent de pervertir leurs valeurs car malheureusement l’être humain est faillible.»

Depuis le balcon de son appartement lausannois, on ne voit pas New York mais la ville se dessine dans la vie de notre interlocutrice. Elle rejoindra les bureaux de son nouveau job en mars déjà. Tatyana Franck se réjouit – comme on dit en Suisse romande – d’être dans un lieu qui compte comme un carrefour des arts de la culture francophone. Pour elle, il ne s’agira plus seulement de s’intéresser à la photo mais à toutes les disciplines artistiques qui font rayonner la culture «in French». Bonne chance ou plutôt «good luck» à elle.

Par Stéphane Benoit-Godet publié le 24 novembre 2021 - 09:04