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© VALENTIN FLAURAUD / VFLPIX.COM

«Un tel soutien à nos idées, c’est dingue!»

Publié mardi 11 février 2020 à 12:11
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Publié mardi 11 février 2020 à 12:11 
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Avec 23% des voix, le mouvement Grève du climat Vaud a créé la sensation lors de l’élection complémentaire au Conseil d’Etat du 9 février. Retour sur une journée forte en émotions… et en questions.
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Ça sent le feu de bois. Les canapés sont défraîchis, les plats végétariens, et pas un gobelet en plastique ne traîne. A ces détails près, la scène qui se déroule à l’espace autogéré de Saint-Martin, au Flon à Lausanne, aurait presque des airs de dimanche électoral comme les autres, avec ses militants agglutinés autour de leurs ordinateurs portables, scrutant et rafraîchissant les pages de l’administration vaudoise qui égrènent, commune par commune, les résultats.

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Réunis dans leur stamm de l’Espace Saint-Martin au Flon, les grévistes du climat découvrent, non sans surprise, les résultats de l’élection.

Cela va vite. Midi est à peine passé que, déjà, la Grève du climat dépasse les 20% des suffrages. Un petit tsunami. Les exclamations de joie fusent. «Faire 2%, ç’aurait déjà été incroyable, alors là… Voir un tel soutien à nos idées tellement en rupture avec le système, c’est dingue! On voit bien que d’autres manières de faire sont possibles!» s’exclame l’un. «Big up à Romainmôtier!» (43% contre 35% pour la PLR, ndlr), hurle un autre sous les éclats de rire. Nous avons essayé, mais nous n’avons pas toujours pu noter qui disait quoi. De toute façon, ici, c’est le collectif qui compte.

En retrait, la candidate officielle, Juliette Vernier, a une petite mine. Rappelons que son identité n’a été dévoilée que fin décembre; le groupe aurait voulu une candidature collective pour «dépersonnaliser» au maximum l’élection complémentaire au Conseil d’Etat, mais le système demande une personne. Alors la jeune femme de 19 ans a été tirée au sort parmi sept volontaires. Peut-être s’inquiète-t-elle de la suite, d’un éventuel second tour. Quand elle décide qu’elle a donné assez d’interviews, c’est Albertine, 17 ans, qui s’y colle. Steven, 26 ans et l’un des plus forts en gueule, ira, lui, sur le plateau de «Forum».

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Albertine, l'une des membres du collectif Grève du climat Vaud, répond au journaliste de la TV.

Pour l’heure, chacun y va de son commentaire. Un naïf salue l’appui des Verts, «qui n’ont pas présenté de candidat pour nous». Et se fait gentiment recadrer par Steven. «Ils n’allaient pas y aller, de toute manière! Il ne faut pas idéaliser leur soutien.» Les militants évoquent les deux autres candidats, l’indépendant Toto Morand et Jean-Marc Vandel, du Parti pirate vaudois. «Eux aussi parlent pas mal d’écologie.» D’autres évoquent «les riches qui n’en ont jamais assez». «Je connais des familles aristos, comme ils ont beaucoup de thune, ils sont très écolos. Ils ont même viré la viande de leur alimentation», assure Sébastien. Ses camarades font la moue, préférant se féliciter des 7438 francs récoltés par financement participatif, qui ont notamment permis d’imprimer et de coller les affiches de la campagne.

Vers 14 h déjà, avec 55,9% des suffrages exprimés, la libérale-radicale Christelle Luisier est élue conseillère d’Etat. L’excitation est retombée, après l’espoir d’avoir «pris Lausanne», où il n’a manqué que 38 voix pour égaler le score de la libérale-radicale. Juliette a retrouvé un pâle sourire, soulagée peut-être de ne pas avoir à affronter un second tour. Mais au total, elle a récolté 23% des voix, et c’est, oui, énorme.

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Après l’excitation des résultats, les militants, dont Juliette Vernier (au centre), se détendent en jouant au Mao.

Pour l’heure, entre les demandes d’interview, le groupe joue aux cartes, au babyfoot ou à des jeux de société. Dans un coin, deux garçons se disputent sur les méfaits de la globalisation, se renvoient Marx et ouverture d’esprit à la figure. Sans tomber d’accord, sans trop hausser le ton non plus. L’ambiance reste bon enfant. Entre eux tous sont nées «de grandes amitiés, de grandes amours», sourit Terence, 21 ans.

La mère d’Albertine passe saluer le groupe. Emmanuelle Vouillamoz travaille dans la culture. Elle a depuis rallié le groupe intergénérationnel de la Grève du climat, avoue sa surprise devant les résultats. Sur le plan personnel, elle admet avoir un temps été inquiète pour les études de sa fille, mais ne peut que constater qu’Albertine n’a «jamais eu d’aussi bonnes notes» et que cette année l’a vue mûrir.

En fin d’après-midi, une quinzaine de membres se retrouvent à la Maison du peuple pour une assemblée générale extraordinaire. «On fait la météo des émotions après cette grosse journée?» propose Kelmy.

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Collectif oblige, Steven se rend à la Sallaz pour le débat de «Forum» avec la nouvelle conseillère d’Etat, Christelle Luisier.

La joie et la satisfaction sont de mise, tous ou presque disent leur étonnement devant ce qu’ils ont accompli. Reviennent sur les prémices, ces premières réunions à Berne nées d’une idée lancée sur WhatsApp, les marches pour le climat, le sommet Smile for Future l’été dernier avec Greta Thunberg, la candidature lancée comme une blague pour reprendre le Département du territoire et de l’environnement lors du départ annoncé de Jacqueline de Quattro (PLR). Le blocage d’une agence d’UBS à Lausanne. Certains évoquent la surcharge mentale de leur investissement, le sentiment d’avoir parfois été laissés seuls se charger de tâches ingrates comme le collage d’affiches.

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Christelle Luisier et Steven Tamburini sur le plateau de «Forum» à la RTS dimanche, vus de la régie.

Revenu de Forum, Steven fait rire le groupe en répétant les propos sur la «croissance qualitative» tenus par Christelle Luisier. Et puis, la grande question: maintenant, que faire?Un parti? Certainement pas. «Si on reproduisait le monde qu’on essaie de changer, ce serait vraiment malsain.» Ils veulent, ils espèrent rassembler les 30 000 personnes qui ont donné leur voix à la Grève du climat. Grandir, évoluer, canaliser, tout cela ne se fera pas sans heurts. Mais, ils en sont persuadés, leur mouvement est en train d’atteindre une certaine maturité et a «une force de frappe importante». «Des collectifs vont se créer un peu partout. J’espère que chacun va regarder les résultats dans sa commune et se sentir moins seul», glisse Benjamin, tout heureux de voir que dans son «petit village perdu», d’autres voix se sont ajoutées à la sienne. «Il faut que les gens se réapproprient la politique à leur échelle.»

Un premier rendez-vous collectif est pris pour le 15 mars, journée nationale des assemblées populaires. Avant le grand rassemblement prévu dans les grandes villes du pays le 15 mai prochain: celui de la Grève pour l’avenir, avec, ils l’espèrent, une «mobilisation historique». Dans l’espoir de voir une mobilisation de l’envergure de celle de la Grève des femmes, le mouvement suisse a déjà rallié à la cause syndicats et organisations citoyennes. «Y a plus qu’à prendre le taureau par les cornes et se dire qu’on avance. On est vraiment lancés dans la course contre l’effondrement!»

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Ils sont jeunes, voire très jeunes pour la plupart, ont des autocollants et des badges de la Grève du climat partout, et se sont régalés dimanche d’un buffet végane.

L'édito: Le crépuscule des gros machins mous

Par Michel Jeanneret

A la rédaction de L’illustré, une majorité d’entre nous pensait qu’ils ne dépasseraient pas la barre des 10%, que leur candidature insolite finirait dans les oubliettes de l’histoire. Car, nous disions-nous, l’électeur vaudois n’a rien d’un révolutionnaire. Nous avons quand même décidé de suivre, dimanche dernier, ces jeunes qui se présentaient collectivement sous la bannière «Grève du climat», avec un article à la clé s’ils franchissaient ce seuil symbolique. C’est donc chose faite.

Vingt-trois pour cent dans le canton de Vaud, plus de 40% à Lausanne: le score des jeunes activistes du climat partis collectivement à l’assaut du Conseil d’Etat vaudois est plus qu’une surprise, c’est un séisme. Bien sûr, les Verts avaient appelé à voter pour eux. Bien sûr, il ne s’agissait que d’une élection partielle. Mais un tel engouement pour ce collectif déroutant démontre surtout que, à l’instar du climat, la mécanique politique traditionnelle est en surchauffe. Incapables de trouver des solutions rapides aux défis les plus urgents, engoncés dans de vieux réflexes, prisonniers de programmes naviguant entre la fiscalité des entreprises et le droit d’asile en passant par la politique du logement, les partis traditionnels sont devenus de gros machins mous aux valeurs plus illisibles que jamais. Auriez-vous cru par exemple qu’on puisse un jour être UDC et féministe, ou écologiste et libéral?

L’avenir semble passer aujourd’hui par le combat pour une idée dominante, claire et radicale. Tel est l’enseignement à tirer de ce coup de foudre pour «Grève du climat». Lorsque nous avions invité ces jeunes à L’illustré, le 13 mars 2019, afin de relayer leurs craintes et leurs solutions pour la planète, ils étaient sceptiques à l’idée de briguer le pouvoir par les urnes, tant leur méfiance à l’égard de la politique était vive. Désormais politisés à leur manière, intégrant le système tout en jouant malicieusement avec ses règles, les jeunes seraient-ils prêts à le transformer en profondeur? Grâce à eux, la politique suisse pourrait devenir passionnante.


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