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Crise sanitaire

Vaccination anti-covid: toutes les questions que vous vous posez

Spécialiste de la modélisation mathématique des maladies transmissibles et membre de la task force, le professeur Antoine Flahault répond à toutes les questions inhérentes aux vaccins qui agitent, inquiètent, rebutent ou scandalisent même au sein de la population. Sans rien éluder.

Centre de vaccination Covid-19

La campagne de vaccination contre le coronavirus s'est étendue en Suisse grâce à la mise en place de grands centres.

MARTIAL TREZZINI

- Parmi les vaccins à disposition, y en a-t-il un, à votre avis, plus efficace que les autres?
- Antoine Flahaut: Les essais ont montré une plus grande efficacité des vaccins à ARN messager (Pfizer/BioNTech et Moderna) sur l’infection par le coronavirus (SARS-CoV-2). Mais ils semblent tous très efficaces (proches de 100%) sur les formes sévères de la maladie.

- Faut-il s’inquiéter des effets secondaires produits par le vaccin d’AstraZeneca, pas encore validé par Swissmedic par ailleurs?
- Des thromboses veineuses cérébrales avec thrombopénie (baisse des plaquettes sanguines) sont des effets indésirables sévères possiblement associés au vaccin d’AstraZeneca, qui ont conduit au décès dans des cas très rares (ils n’avaient pas été observés lors des essais cliniques après plusieurs dizaines de milliers de personnes vaccinées). Ces thromboses sont survenues presque exclusivement chez des personnes de moins de 50 ans, surtout des femmes. Avant l’âge de 50 ans et sans comorbidités associées, la maladie covid elle-même entraîne très exceptionnellement des complications mortelles. Dans ces situations, le rapport bénéfices/risques du vaccin d’AstraZeneca a semblé suffisamment discutable pour que la France et l’Allemagne le contre-indiquent et que les pays nordiques préfèrent, en présence d’alternatives vaccinales, ne plus le laisser sur leur marché intérieur. Dans ce contexte, je serais donc surpris que Swissmedic l’approuve sur notre marché intérieur.

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- Et qu’en est-il des vaccins Moderna, Pfizer et Johnson & Johnson?
- Le même doute apparaît aujourd’hui aux Etats-Unis avec le vaccin de Johnson & Johnson. Ce vaccin produit aux Etats-Unis est fondé sur la même technologie que celui d’AstraZeneca: un adénovirus vivant atténué présent dans la composition vaccinale, celle-ci une fois injectée, porte jusque dans nos cellules le matériel génétique codant pour la protéine Spike du coronavirus afin de stimuler notre immunité contre lui. L’adénovirus vecteur du vaccin pourrait donc être à l’origine de ces événements thrombo-emboliques rares rapportés tant avec le produit d’AstraZeneca qu’avec celui de Johnson & Johnson. La question concerne théoriquement donc aussi deux autres vaccins fabriqués selon la même technologie et commercialisés par la Russie (Sputnik V) et la Chine (CanSinoBio).

- Beaucoup se plaignent de la lenteur de la campagne de vaccination, alors qu’il semble que notre pays reçoive désormais de grandes quantités de doses…
- Il n’est pas simple d’organiser une campagne vaccinale pour toute la population dans des délais aussi brefs. Certains pays ont montré la voie, comme Israël, mais ce ne sont pas des pratiques dont on avait l’habitude dans aucun canton depuis des décennies. Il faut donc un peu d’indulgence et de patience à l’égard de nos autorités, mais la dynamique semble désormais bien partie un peu partout sur le territoire national.

>> Lire encore notre éditorial du 25 mars: Donnez-nous les vaccins!

- Genève vaccine maintenant les personnes dès 45 ans, alors que, dans d’autres cantons, les catégories à risque ne sont pas encore toutes vaccinées. Y a-t-il deux poids, deux mesures?
- Un des atouts de la Suisse est son fonctionnement hautement décentralisé. Celui-ci peut se heurter à des disparités qui choqueront certains. Aucun système n’est parfait. On fera un jour le bilan de ce qui a fonctionné ou pas. Il me semble toutefois que les campagnes de vaccination gagnent en efficacité à être ainsi organisées à un échelon cantonal.

- Rejoignez-vous le professeur Pittet sur le fait qu’il est regrettable que la Suisse ne s’intéresse pas au vaccin russe, Sputnik V?
- Les Russes ont une excellente industrie du vaccin. Presque tous les vaccins utilisés en Russie sont fabriqués localement aujourd’hui. Le savoir-faire des Russes n’a donc rien d’étonnant. Ce qui est intéressant, c’est de voir que la Russie a soumis un dossier d’enregistrement pour Sputnik V auprès de l’Agence européenne du médicament. Un tel processus comporte des contraintes, pour les Russes, dont ils sont bien au courant, notamment la transparence totale des données brutes que les experts peuvent réclamer (et pas seulement d’en lire l’analyse faite par le fabricant), mais aussi le pouvoir d’inspection de l’agence européenne, qui peut souhaiter débarquer à tout moment dans les usines de fabrication russes avec une équipe de scientifiques de son choix. Tout cela, les Russes ont dû l’accepter pour pouvoir espérer monter sur les marches du podium occidental. Donc, si jamais l’Agence européenne du médicament homologue le vaccin russe, je dirai que oui, ce vaccin vaudra la peine qu’on s’y intéresse de près, même en Suisse.

Antoine Flahaut

Antoine Flahaut, membre de la task force: «Les vaccins sont d’une exceptionnelle efficacité, proche de 100%, quinze jours après l’administration de la deuxième dose».

UNIGE

- Estimez-vous aussi qu’en protégeant leur brevet les pharmas entravent la fabrication des doses à grande échelle?
- C’est un débat très vif en ce moment à Genève entre les organisations non gouvernementales, comme Médecins sans frontières (MSF), et les Etats membres de l’Organisation mondiale du commerce, chargée de la protection des marchés et des brevets, dont les sièges se trouvent à Genève. Ce mouvement s’appelle No Patents («Pas de brevets»). Ce n’est pas un mouvement purement idéaliste ou utopiste, ni même un mouvement partisan. C’est un mouvement qui est purement centré sur les tests, médicaments et vaccins contre le covid et durant le seul temps de la pandémie. Les activistes soutiennent que la plupart des financements de recherche et de développement de ces produits de santé ont été d’origine publique, car ce sont les Etats qui ont mis l’argent sur la table pour stimuler les laboratoires à développer les produits les plus prometteurs.

- C’est la réalité, non?
- Effectivement. Mais jamais nous n’aurions aujourd’hui ces tests, médicaments et vaccins sans le savoir-faire des laboratoires, c’est certain. Et jamais les laboratoires ne se seraient lancés dans cette course sans l’aide massive des Etats, donc de l’argent public. Autrement dit, MSF soutient que, pendant la pandémie, ces produits sont des biens publics mondiaux dont il faut promouvoir la production et la commercialisation hors de toute protection de la propriété industrielle. Ces questions sont complexes. D’autres experts soutiennent que c’est moins la protection des brevets qui pose problème que le transfert de technologie. Je parlais récemment de ces questions avec le PDG d’un grand laboratoire européen producteur de vaccins, et il m’affirmait que même si on levait les brevets sur les vaccins à ARN messager demain, son groupe ne serait pas en mesure de les produire.

- Pour quelle raison?
- Il lui manquerait d’acquérir les cuves spécifiques à la fabrication de ces nouveaux vaccins et tout l’environnement industriel très spécialisé. Sans parler de la formation des personnes, car ce sont des biotechnologies de haut vol. Or, si nous voulons que les industriels transfèrent leurs technologies, il faut leur participation en plus de leur assentiment. On ne peut pas «nationaliser» leurs brevets, car ils ne seraient alors pas enclins à transférer ensuite leurs propres savoir-faire. C’est avec les fabricants qu’il convient de travailler et non sans eux ou, pire, contre eux. Certains travaillent en ce moment sur des concepts de levée volontaire et temporaire des brevets. On inciterait les fabricants à s’associer avec des partenaires de leur choix et à partager ainsi leurs brevets et leurs savoir-faire pour produire en quantité plus importante, car c’est là l’un des enjeux principaux. C’est un peu ce qui se passe aujourd’hui lorsque Novartis ou Sanofi annoncent participer à la chaîne de fabrication des vaccins de Pfizer/BioNTech par exemple.

- Que sait-on aujourd’hui de la contagiosité des personnes vaccinées?
- Grâce aux expériences britannique et israélienne, on peut désormais dire que les vaccins à ARN messager limitent beaucoup la transmission du virus, ce qui est prometteur, même s’il faudra encore affiner les estimations du niveau de protection stérilisante acquise par ces vaccins.

- Que risque la personne qui se fait vacciner alors qu’elle possède des anticorps développés après avoir été porteuse du virus?
- Il ne faut pas voir un vaccin comme un médicament habituel. Ce n’est pas le produit administré dans le vaccin qui nous protège, c’est la capacité qu’a ce produit à stimuler notre propre immunité. Ce sont nos propres anticorps que nous produisons nous-mêmes qui nous protègent ensuite d’une attaque du virus. Donc multiplier les sources de stimulation de notre immunité, ce que l’on fait en administrant deux doses (parfois trois chez certains types de patients), est généralement favorable à l’acquisition de l’immunité. On peut considérer raisonnablement aujourd’hui qu’une personne qui a guéri d’un covid (qui avait été confirmé par une PCR positive) bénéfice d’une protection immunitaire d’une qualité voisine de celle conférée par le vaccin. On peut alors se contenter de ne lui administrer qu’une seule dose de vaccin et non pas deux, cette dose agissant en quelque sorte comme la deuxième dose vaccinale que reçoit le patient. Mais il n’y aurait aucun inconvénient et aucun risque particulier à vouloir lui administrer deux doses.

- A Lausanne, un homme de 84 ans est décédé du covid quinze jours après avoir été contaminé et un mois après avoir reçu sa première dose de vaccin. Dans un EMS valaisan, quatre pensionnaires ont également été infectés après avoir été vaccinés. Comment est-ce possible?
- C’est une bien triste histoire et j’adresse mes plus sincères condoléances à ces familles endeuillées dont vous avez eu connaissance. Les vaccins contre le covid sont d’une exceptionnelle efficacité, proche de 100%, quinze jours après l’administration de la deuxième dose. Tant qu’elles ne sont pas totalement protégées par le vaccin, les personnes âgées et à risque devraient se protéger comme avant la vaccination. Il y a un petit risque de voir se relâcher trop précocement les gestes barrières dans cette période intermédiaire, entre les deux doses vaccinales. Une dose confère déjà un premier degré de protection, notamment contre les formes graves. Mais le virus est d’une extrême dangerosité chez les personnes âgées de plus de 80 ans. Le niveau de dangerosité du coronavirus à cet âge, que la personne ait ou non des comorbidités, est voisin de celui du virus Ebola en Afrique de l’Ouest. On n’y enverrait pas sans protection son meilleur ami ou parent en période épidémique, il faut considérer le même type de risque et de protection dans ces cas vis-à-vis du coronavirus, notamment dans les EMS.

- Préconisez-vous la vaccination pour tout le monde, y compris les jeunes et les enfants?
- Pour le moment, aucun vaccin n’est homologué chez les moins de 16 ans. Des essais cliniques sont en cours, ils semblent très prometteurs et j’ai confiance que nous aurons des vaccins disponibles chez l’enfant, peut-être dès l’automne prochain. Dans ce cas, oui, je serai très favorable à la vaccination des enfants, qui sont des vecteurs de contamination de toutes les infections virales respiratoires et de ce coronavirus qui ne fait pas exception. Par ailleurs, on s’aperçoit que des formes prolongées de l’infection ne sont pas rares chez les jeunes et sont suffisamment handicapantes pour souhaiter épargner la maladie même aux plus jeunes.

- Comment peut-on être sûr que cette population-là, qui a en moyenne entre soixante et huitante ans d’espérance de vie devant elle, ne développera pas d’effets indésirables à long terme?
- Les vaccins sont détruits très rapidement dans l’organisme après leur injection, raison pour laquelle on propose pour beaucoup d’entre eux deux doses et parfois même encore des rappels ultérieurs. Les enfants depuis des décennies reçoivent quantité de vaccins de toutes sortes et jamais l’espérance de vie de l’humanité n’a été aussi grande. Elle a doublé en l’espace d’un siècle dans absolument tous les pays du monde et la mortalité des enfants de moins de 5 ans a été divisée par deux en l’espace de trente ans. Je ne dis pas que c’est entièrement attribuable à la vaccination, mais je peux dire au moins que ce ne sont pas les vaccins qui ont obéré cette espérance de vie, au contraire! Bien sûr, des effets indésirables exceptionnels et malheureux peuvent toujours survenir, comme c’est vrai avec tous les traitements actifs, médicaments, chirurgie, radiothérapie… Cela peut donc survenir aussi avec les vaccins, on l’a vu avec les thromboses récemment. Pour cette raison, dans tous les pays, fabricants et agences tiennent des registres exhaustifs de pharmacovigilance à la recherche attentive du moindre signal précoce. Mais toute l’expérience que l’on a pour le moment pour la plupart de ces vaccins, c’est leur formidable efficacité et leur tolérance excellente.

- Pensez-vous qu’il sera nécessaire de renouveler le vaccin chaque année?
- Il est trop tôt pour le dire. Vous faites ici référence au vaccin contre la grippe, qui est le seul à ma connaissance à être renouvelé chaque année. Le coronavirus, depuis le début de la pandémie, s’est comporté très différemment du virus de la grippe. Malheureusement si je puis dire, parce que la grippe ne cause pas tant de problèmes et même la pandémie de grippe espagnole de 1918-1919 n’avait pas conduit la planète à se confiner et à fermer ses frontières, quand ce n’est pas arrêter des pans entiers de l’économie mondiale. Donc je ne suis pas sûr, pour ma part, que le vaccin ressemblera à celui de la grippe sur ce plan non plus. Peut-être de nouveaux variants émergeront et imposeront des rappels complémentaires pour parer le danger que pourraient représenter ces nouveaux virus, mais on n’en est pas encore là et il semble que les technologies des vaccins disponibles le permettraient plus aisément encore que les vaccins plus classiques.

Par Christian Rappaz publié le 22.04.2021
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