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Emploi et salaire

Vania Alleva, présidente d'Unia: «La croissance doit être redistribuée équitablement»

En mars 2020, la Suisse, avec des dizaines d’autres pays, tournait subitement au ralenti. Quinze mois plus tard, alors que la reprise se fait sentir, quel bilan tire sur le plan salarial la présidente d’Unia, Vania Alleva?

Vania Alleva

Vania Alleva, double-nationale italo-suisse de 52 ans, est née à à Zurich, d’une mère couturière et d’un père chauffeur poids lourd. Elle a étudié l’histoire de l’art à Rome avant de revenir en Suisse pour travailler comme journaliste et enseignante, puis comme syndicaliste.

Thomas Meier

Présidente d’Unia, le plus grand syndicat national, depuis 2015, Vania Alleva est une des figures de proue du combat pour l’égalité, un combat qu’elle estime être encore long. La crise sanitaire est, selon elle, un révélateur des injustices salariales qui pénalisent les travailleuses mais aussi les travailleurs de certaines branches. La leader syndicaliste plaide pour la généralisation de conventions collectives nationales et pour une meilleure protection contre le licenciement, un domaine où la Suisse se situe en queue de peloton.

- Après plus d’une année d’économie au ralenti en raison de la pandémie, comment décrivez-vous la situation sur le plan salarial?
- Vania Alleva: Ces quinze derniers mois ont été très lourds pour les salariés. Tous ceux qui ont dû se battre en première ligne durant les pires périodes de cette crise – souvent des femmes dans les professions peu rémunérées des soins, de la vente et de la logistique – ont été exposés à un stress élevé. D'autres employés dans des secteurs à bas salaires tels que la restauration ou les services aux personnes ont dû faire face à des mois de perte de salaire due au chômage partiel. Des dizaines de milliers de personnes se sont retrouvées au chômage. C'est pourquoi les bas et moyens salaires ont perdu du pouvoir d’achat depuis le début de la pandémie, alors que les plus hauts revenus ont au contraire augmenté leur pouvoir d’achat. Cet accroissement des inégalités est très préoccupant. La situation pandémique a précarisé les conditions de travail dans certaines nouvelles branches qui se sont massivement développées, comme celle des coursiers. Ces travailleurs ne sont protégés ni par des conventions collectives, ni par des salaires minimums. Il faut combler rapidement ces dangereuses lacunes.

- Et quelles sont vos revendications pour répondre à cette évolution vers des inégalités toujours plus marquées?
- Nous demandons que les RHT soient payées à 100% et un renforcement global du pouvoir d’achat. Nous demandons aussi de protéger les salaires par des conventions collectives de travail (CCT) qui imposent notamment un salaire minimum. Il faut introduire des CCT là où il n’y en a pas encore, comme dans la santé, le commerce de détail et la logistique – trois branches à bas salaire, qui ont dû réaliser des performances extraordinaires pendant le covid – pour augmenter les salaires et améliorer les conditions de travail.

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- Ces travailleuses et travailleurs de première ligne n’ont rien obtenu, selon vous?
- Hormis les applaudissements, qui leur ont fait du bien, ces personnes n’ont en effet pratiquement rien obtenu, à part quelques primes symboliques pour certaines. Et puis les investissements dans le système de santé sont nuls, en dépit de la démonstration avec cette crise qu’ils sont indispensables.

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- Il y a aussi les branches que cette crise sanitaire a frappées de plein fouet en faisant disparaître des milliers d’emplois.
- La branche de l’hôtellerie et de la restauration ainsi que celle de la culture et des événements ont bien sûr terriblement souffert et souffrent encore. Pour la première, ce sont près de 10% de postes de travail qui ont été supprimés. Il faut donc investir dans cette branche. Les derniers chiffres du Seco sur les prévisions conjoncturelles indiquent qu’il y a pourtant une forte reprise et qu’on peut tabler sur une croissance de 3,6% du PIB cette année. Cette croissance doit être répercutée sur les employés sous la forme d’augmentation de salaire et/ou de réduction du temps de travail normal avec une compensation salariale complète.

- Au niveau national, le salaire minimal demeure-t-il une bataille prioritaire pour un grand syndicat comme le vôtre?
- Avec nos membres des branches les plus concernées par ce thème, le moment est en effet venu de demander des changements allant dans le bon sens. Cet automne, nous insisterons sur une augmentation substantielle des salaires minimums et effectifs. Cela n’a que trop tardé.

- C’est une période particulièrement difficile pour négocier?
- Les négociations sont toujours difficiles. Le camp patronal a toujours des excuses pour considérer que le moment n’est pas opportun pour une revalorisation des salaires et cette période est bien sûr utilisée comme une excuse. Pourtant, il est plus important que jamais d’obtenir des revalorisations salariales. Cela permettra de stabiliser la situation, de renforcer la cohésion sociale. Améliorer le pouvoir d’achat profitera à l’économie dans son intégralité, partout dans le pays.

- A quel point les différences régionales, cantonales, rendent-elles votre travail plus difficile?
- Nous visons toujours prioritairement l’établissement d’une convention collective nationale dans les différentes branches. C’est le moyen le plus efficace de protéger de manière durable tous les salariés suisses. Mais ce n’est pas toujours possible, notamment quand il n’existe pas d’associations patronales dans certaines régions, ou quand celles-ci ne veulent pas entrer en matière. Dans ces cas-là, nous menons donc des stratégies régionales ou cantonales selon le rapport de force local.

- La convention collective est-elle un concept de paix du travail qui se porte plutôt bien ou plutôt mal en 2021?
- Pendant les vingt dernières années, le degré de couverture garanti par les conventions collectives a augmenté. Toujours plus de salariés sont protégés par une convention collective de travail déclarée de force obligatoire. Les employés mal payés ou dans des emplois précaires bénéficient de nouvelles CCT notamment dans la location de services et, plus récemment, les magasins de stations-services. Ce dernier succès est important dans la mesure où cette CCT a ouvert une brèche dans le commerce de détail, qui demeure, à l’instar d’autres branches, rétif à ce type de protection des travailleurs.

- Quelle est la dernière bonne nouvelle en matière salariale?
- Il y en a deux depuis le dernier week-end de votation: le oui des Bâlois en faveur d’un salaire horaire minimum de 21 francs, même si les syndicats demandaient 23 francs. Et le oui des Jurassiens qui ont plébiscité à plus de 80% une loi pour l’égalité salariale, un signe formidable de solidarité entre les femmes et les hommes.

- Et la principale tâche qui reste à accomplir dans le monde du travail helvétique?
- La protection contre les licenciements est terriblement insuffisante en Suisse. C’est d’autant plus préoccupant que les salariés qui s’engagent personnellement pour de meilleures conditions de travail et salariales ne sont pas protégés. C’est scandaleux. L’Organisation internationale du travail voulait d’ailleurs mettre la Suisse sur une liste noire pour cette raison. Le Conseil fédéral a donc organisé une médiation entre le patronat et les syndicats pour éviter cette mise au pilori de la Suisse. Nous verrons bien si cette médiation permettra de corriger cette situation inacceptable.

Par Philippe Clot publié le 2 juillet 2021 - 08:54