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Les Verbes

Yann Marguet: «Fédérer»

Cette semaine, Yann Marguet s'intéresse à Roger Federer et au charisme que possède le tennisman pour «fédérer» les Suisses. 

Yann Marguet

Portrait de l'humoriste romand Yann Marguet. 

Valentin Flauraud

Okay, le jeu de mots «Federer/fédérer» n’est pas tout neuf et il y a fort à parier que même un journaliste sportif du Teletext à un jour de la retraite n’oserait pas le tenter dans un papelard, mais bon… Vous préféreriez quoi? Mon avis sur les vaccins? Il y a votre belle-sœur, votre podologue et votre chauffeur Uber, pour ça. Un essai sur le climat? Déjà fait la semaine dernière, vous n’avez qu’à suivre. Un compte rendu corrosif et décalé des Jeux olympiques? Ça tiendrait en 27 signes espaces compris: «Je m’en fous et vous aussi.» Même si je rajoute un «Bonne semaine», on est loin des 3500 caractères exigés de moi par le réd’ chef pour mériter mes petits sous. Alors comme il n’y a pas de mauvaise occasion pour parler de Rodgeur, nous partirons aujourd’hui de ce calembour éculé pour disserter sur
le meilleur Suisse de tous les temps. C’est comme ça, j’ai décidé.

>> Lire aussi la précédente chronique: Yann Marguet: «Chauffer» 

Roger, ou «Rogi» (voir l’interview des heureux parents sur Blick Romandie), fêtait dimanche ses 40 ans et qu’on se le dise: c’est son plus gros accomplissement depuis 2018. Finis, semblerait-il, les gros titres épiques vantant ses exploits sportifs et les photos en une de ses bisous goulus sur des récipients métalliques divers, on parle désormais de lui quand il perd ou quand il a son anni. Comme tout bon vieux, Fédo a maintenant son genou qui l’emmerde et ses petites sautes d’humeur quand ça va pas comme il veut. Après six matchs en 2020 et 13 en 2021 (so far), dont des belles piquettes bien dégueulasses contre des losers polonais (n’écrivez pas pour gueuler, je lirai pas), le rêve sportif semble être en passe de s’arrêter définitivement pour lui et celui des Helvètes par la même occasion, capillarité oblige. J’en veux pour preuve cette citation glanée par mon oreille gauche lors d’un court trajet dans un bus lausannois en juin dernier: «J’ai regardé Roger à Roland, c’était pathétique… Tu veux manger quoi ce soir?» (Anonyme.)

Est-ce donc cela, la tristesse désabusée que les Romains ont ressentie en voyant leur Empire se transformer peu à peu en Italie? La décadence, la chute, la fin de la Grandeur… La retraite? Ça devait arriver, bien sûr, mais comme le disait feu Thierry Gilardi en finale de la Coupe du monde 2006: «Pas ça, Zinédine. Pas aujourd’hui. Pas maintenant. Pas après tout ce que tu as fait…» Pareil pour Roger, sans coup de boule mais avec le satané coup de vieux qui guette inéluctablement toutes les idoles… Quelle carrière, quelle classe, quels bonheurs, quelle fierté! Il avait beau être lisse comme un godemiché en silicone et aussi politisé qu’une poule d’eau (en même temps, quand on est Suisse et Sud-Africain, aborder les sujets qui fâchent, c’est pas dans les gènes), qu’est-ce qu’il nous aura fait exister, notre Rodg’!

Comment imaginer la Suisse sans lui? Comment être Suisse sans lui? Dans un pays souvent désuni par le plurilinguisme, les divergences d’opinions et l’appréciation des pains aux poires, on va parler de quoi tous ensemble, si Roger n’est plus? Du Lötschberg? De Bertrand Piccard? De la Nati une fois par siècle? On dit que le sexe est le ciment du couple. Roger, c’est le ciment de la nation, c’est le sexe entre compatriotes, c’est la partouze fédérale. Sans lui, on n’est plus que des gens un peu timides et vaguement sympas qui se saluent de loin. Fédérer… Federer… Le jeu de mots est pourrave, certes, mais avouez qu’il est diablement approprié. Bon anniversaire et merci pour tout, Champion.

Par Yann Marguet publié le 11 août 2021 - 08:28