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LES VERBES

Yann Marguet: «Prendre parti»

Cette semaine, Yann Marguet, peu avare en néologismes, nous livre sa dernière trouvaille. «Prendre parti», écrit notre chroniqueur pour exprimer son désarroi face au conflit israélo-palestinien.

Yann Marguet

Chaque semaine, l'humoriste romand Yann Marguet nous livre sa dernière trouvaille linguistique. 

Valentin Flauraud

De tous les conflits armés qui ont essaimé la planète – ou en tout cas la partie où on ne va pas trop en vacances – depuis ma naissance, le très pragmatiquement nommé «israélo-palestinien» aura rythmé mes années de vie avec la régularité d’un bourdon de cathédrale (je ne sais pas ce que ça veut dire, mais visiblement ça existe et franchement, ça fait des vacances aux montres suisses).

>> Lire la précédente chronique: Yann Marguet: «Reprendre»

En trente-six ans d’existence, ma relation avec celui-ci aura été jalonnée de plusieurs étapes. De 0 à 7 ans: m’en foutre (principalement pour des raisons compréhensibles d’absence de discernement); de 8 à 14 ans: croire que la «bande de Gaza» était une bande de types plutôt potes dont le leader, un certain Gaza, aimait bien faire parler de lui aux infos; de 15 à 18 ans: subir les cours d’histoire du gymnase et désacraliser ce fameux Gaza auquel j’avais fini par m’attacher; et de 18 ans à «j’ose pas dire quel âge»: porter des «keffiehs fantaisie» dans une démarche, je dois l’avouer, plus branchouille que militante.

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Ce n’est véritablement qu’en 2011, grâce à la lecture de la BD «Chroniques de Jérusalem» de Guy Delisle expliquant avec doigté la situation au Proche-Orient, que je pus finalement m’exclamer: «Aaaaaah! D’accord! Et donc la Cisjordanie, c’est là et Jérusalem… Okaaaaaay!» De manière peu précoce, certes, mais un peu mignonne (laissez-moi au moins ça), tout m’apparaissait enfin clairement – comprendre par là: qui étaient les gentils et qui étaient les méchants – me permettant d’entrer dans une nouvelle phase: celle de prendre parti.

Et je l’ai fait! Pour les gentils, cela va de soi. Je sais, c’est énervant de ne pas savoir de qui je parle, mais c’est un peu le but de l’exercice. L’autre jour encore, une influenceuse Instagram de renom (ou était-ce de Renens?) m’expliquait par le truchement de beaux portraits de son visage accompagnés de textes à la typographie très raffinée que «ne pas prendre parti, [c’était] cautionner». La story suivante vantait la ligne gracieuse d’une très belle paire de sneakers au coloris «citron». Imaginez mon sentiment de complétude en découvrant que je possédais déjà les chaussures en question ET que j’avais pris parti il y a déjà bien longtemps sur le conflit israélo-palestinien grâce à une bande dessinée! J’avais tout juste!

En revanche, sur les Ouïgours, la Birmanie ou le Yémen, je touche pas une bille, mais c’est pas grave. On en parle moins, Dieudonné n’a rien dit dessus et l’anti-yéménitisme n’existe pas sous nos latitudes. Quand des gens meurent, ce qu’on veut, c’est quand même pouvoir en causer avec le chauffeur Uber, avoir raison avec la coiffeuse et passer le temps avec notre voisin de siège dans le Lausanne-Fribourg de 17h20. Si c’est pour poster des choses sur les réseaux qui génèrent peu, voire pas, d’adhésion, à quoi ça sert, franchement?

«E la nave va…» Le conflit ne s’arrêtera pas de sitôt et continuera à rythmer les prochaines années de nos vies. Les sionistes et le Hamas poursuivront leur cirque aux dépens de beaucoup d’innocents et nous le nôtre, bien tranquilles chez nous devant nos journaux, nos écrans et nos claviers. Le stand pro-palestinien sera toujours sur la place Saint-Laurent les samedis matin et les mêmes quidams passeront devant sans s’en soucier. Les Sémites continueront à s’exciter dès qu’on touche à une couille de Netanyahou et puis moi… Ben moi, j’ai pris parti pour les gentils en 2011 et jusque-là, ça n’a rien changé.

Par Yann Marguet publié le 19.05.2021
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