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Interview 

Zep: «Je ne renie aucun de mes 53 livres»

Son dix-septième album de «Titeuf», «La grande aventure», sort ces jours. Mais comment fait Philippe «Zep» Chappuis pour offrir à ses lecteurs, depuis trente ans, le même niveau de qualité, de drôlerie et d’émotion dans ses cases?

Zep

Zep, l'auteur de «Titeuf», accorde une grande interview à «L'illustré» dans le cadre de notre numéro spécial consacré au neuvième art. 

Laurent Guiraud/Tribune de Genève

On ne vend pas, comme lui, 24 millions de livres sans posséder un talent certain. Mais le sien, de talent, de quelle nature intime est-il fait? En interviewant Zep, c’est la finesse analytique de son intelligence qui frappe. Le choix du mot juste notamment. Exactement comme dans ses bandes dessinées, où chaque bulle fait mouche et réussit l’osmose parfaite avec le dessin; et où le récit, qu’il s’agisse d’histoires courtes ou longues, humoristiques ou graves, progresse musicalement, avec une fluidité de rivière.

- Vous dites être avant tout soucieux de reproduire dans votre travail les émotions qui naissent dans votre imaginaire. C’est bel et bien un de vos points forts. D’où vous vient cet art de transmission émotionnelle?
- Zep: De mon enfance. Je ne lisais que des bandes dessinées, au grand désarroi de mes parents et de mes professeurs, qui étaient persuadés que cela ferait de moi un cas social. Si je ne lisais que des bandes dessinées, c’est parce que j’en retirais moi-même des émotions plus fortes encore que celles procurées par le cinéma. Et il était possible de les relire et de les relire encore, donc de renouveler ces émotions. Cette intensité émotionnelle de jeune lecteur, je l’ai au fond transposée en tant qu’exigence dans mon activité d’auteur.

Zep

Cet autoportrait de Zep illustre de manière très romancée l’invention de la célèbre mèche blonde qui a valu un succès mondial au Genevois.

ZEP

- Comment avez-vous apprivoisé en tant qu’auteur la mécanique émotionnelle en bande dessinée?
- Difficile d’expliquer comment cette mécanique fonctionne. Car il y a déjà la relation personnelle du lecteur avec le dessin. Un style de dessin peut séduire certains et en repousser d’autres. Ces affinités ne sont pas maîtrisables. Le trait d’un dessinateur, c’est comparable au timbre de la voix: on peut le travailler mais pas le changer. Mon trait est minutieux, précis, presque besogneux. Je ne peux pas me transformer en Hugo Pratt ni en Blutch. Je peux tout au plus le rendre plus réaliste pour certains projets. Par chance, il plaît visiblement à beaucoup de gens.

>> Lire également: La BD est née en Suisse romande

- Mais avec le dessin, il y a bien sûr aussi l’histoire racontée, qui va toucher ou non les lecteurs. Or vos histoires font mouche. D’où vient ce talent de conteur?
- Du plaisir que j’éprouve dans mon travail. La bande dessinée est pourtant une limitation à cet égard, en étant faite d’abord par des dessinateurs. Un dessinateur a en effet envie de ne dessiner que ce qu’il lui plaît de dessiner. Je ne fais pas exception. Je n’aime pas dessiner des tas de choses, ce qui limite mes horizons narratifs. Mais j’ai vérifié qu’on peut surmonter ces blocages. J’étais par exemple désemparé quand il s’agissait de représenter le feuillage des arbres. Or, à force d’insister et de dessiner des arbres, la forêt est devenue un de mes sujets de prédilection. Elle est presque devenue une sorte de personnage à part entière pour moi, et une source d’inspiration.

- Vous maîtrisez l’art du dessin et celui du scénario. Vous félicitez-vous de cette complète autonomie?
- C’est un avantage énorme. Je commence toujours un travail par une ébauche sous forme de story-board. Et quand j’écris pour d’autres dessinateurs, je leur fournis aussi un story-board, ce qui est un peu méchant, car j’empiète sur leur territoire. Mais je ne veux pas qu’on illustre simplement mon texte. Je veux qu’il transmette une émotion précise. Donc je prédessine la manière de raconter l’histoire, indique tel angle, tel cadrage, tel éclairage. Car tout se joue sur de petites choses.

Jean-Claude Camano

Jean-Claude Camano. C’est sans doute grâce à cet éditeur de la maison Glénat que Titeuf est né et s’est multiplié par millions d’albums. Contrairement à cinq autres concurrents, il avait senti le potentiel du dessinateur suisse et de son personnage.

DR

- La couleur aussi est importante?
- Absolument! On va raconter une autre histoire avec une autre mise en couleur. C’est là aussi casse-gueule de la confier à quelqu’un d’autre. C’est comme confier la musique d’un film à quelqu’un qui ne comprend pas forcément l’histoire racontée.

- Vous êtes un raconteur d’histoires drôles, dramatiques, érotiques… Quel est le point commun entre ces différents genres dans votre processus créatif?
- Le plaisir. Le plaisir de raconter ces histoires. Si j’ai envie de raconter une histoire de science-fiction, je vais l’écrire et la dessiner parce que ça m’amuse au moment où je le fais. Et puis la BD, c’est avant tout le dessin, qui est un plaisir enfantin à la base. Cette source juvénile de jubilation m’est indispensable, quel que soit le type de projet dans lequel je me lance.

- Et on imagine qu’il y a un contrôle qualité pour valider le produit fini, pour employer des expressions industrielles. Qui assure cette ultime vérification?
- J’ai toujours un lecteur, généralement unique. Dix lecteurs, cela donnerait dix avis différents, ce qui serait stérile et je doute déjà bien assez de mon travail en cours. Le processus créatif est en effet très fragile chez moi. Je fais donc lire une ébauche à ce lecteur unique, qui fut pendant vingt-cinq ans mon éditeur de Glénat, Jean-Claude Camano. Pour réaliser une histoire, je dois en écrire dix différentes. C’est ce lecteur qui doit trancher entre les dix ébauches. Mais s’il pense exactement le contraire de moi, je refais dix autres versions, jusqu’à ce qu’on trouve un terrain d’entente. Cette étape des ébauches peut prendre beaucoup de temps, parfois plus de temps que le dessin lui-même.

Zep

«Pipus, mon premier personnage. J’avais 8 ans. Le gag est piqué dans un album de Gaston Lagaffe.»

ZEP

- Vous êtes donc extraordinairement soucieux de toucher la cible.
- Il n’y a pas vraiment de cible. Le but, c’est simplement que ce soit réussi. Et cela n’implique pas pour autant qu’on rencontre le succès. Je distingue catégoriquement la réussite du succès. La réussite, c’est d’être content de l’album qui sort. Le succès, en revanche, ne m’appartient pas. Quand 100 000 personnes l’aiment, il y a de quoi être vachement content, et un peu déçu quand elles ne sont que 100. Mais je serais encore plus déçu d’être moi-même insatisfait de mon album, même s’il rencontrait le succès.

- Vous n’avez jamais fait aucune compromission par rapport à cette exigence?
- A mes débuts, avant Titeuf, si. Je n’avais pas cette maîtrise-là, ni l’entourage dont j’ai bénéficié plus tard avec mon éditeur. Mais depuis Titeuf, je crois avoir satisfait cette exigence. Je relis d’ailleurs mes albums tous les cinq ou six ans, et j’en suis à chaque fois assez content. Je me dis que je ne les referais pas de la même manière, mais je trouve qu’ils ont une unité qui fonctionne.

Le jour où...

Zep raconte la naissance de son Titeuf

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Alors que sort «La grande aventure» (Ed. Glénat), le 17e album des aventures de l'idole des préaux, Philippe Chappuis, alias Zep, raconte le jour de mars 1992 où il a créé Titeuf. Laetitia Béraud

- Un mot sur votre nouveau Titeuf, «La grande aventure», le dix-septième de la série?
- C’est justement le premier album de Titeuf que je réalise sans Jean-Claude Camano, qui a pris sa retraite. J’ai une nouvelle éditrice. On a dû s’apprivoiser. Et cela a finalement bien fonctionné. C’est un long récit, le troisième seulement pour un Titeuf. Mais c’est en fait aussi une succession de gags. Le personnage de Titeuf n’est pas changé par ce qu’il lui arrive étant donné qu’il a un âge où on s’intéresse toutes les dix minutes à autre chose. Il est transporté dans un nouvel environnement et n’est plus entouré de son groupe habituel. Un long récit permet de mettre plus en avant les personnages secondaires, qui ne sont que des figurants dans les gags courts. J’avais fait l’album The End, un thriller écolo, où la forêt était le personnage principal. Cette fois, c’est Titeuf qui évolue dans un environnement forestier.

Zep

Victor, un Titeuf avant l’heure, par un Zep de 17 ans.

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- Est-ce que vous vérifiez vous aussi que les ventes de BD baissent?
- La BD est moins sinistrée que la musique, mais les ventes ont en effet sensiblement diminué, pour moi aussi, même si je fais partie des chanceux qui ont eu beaucoup de succès et qui s’en sortent encore bien. La réponse des éditeurs à cette baisse consiste à multiplier les sorties. Mais pour les auteurs qui vendaient 10 000 albums et qui n’en vendent plus que 3000, ce métier est devenu extrêmement précaire.

- Un auteur a heureusement d’autres sources de revenus potentielles que les albums.
- Oui. En Suisse, en tout cas à Genève, par exemple, on a la chance d’avoir la manne des affiches de votations, qui sont encore souvent des affiches d’illustration. Il y a aussi la presse, mais ce n’est pas une période facile non plus pour elle. Ce qui est en plein essor, en revanche, ce sont les cours et les workshops. Les jeunes sont plus nombreux que jamais à avoir la vocation. Il y a donc des places comme prof. Et de nouveaux supports ont besoin de gens qui savent dessiner et raconter des histoires, comme les jeux vidéo.

- On dit aussi que la vente de ses planches originales peut permettre de mettre du beurre dans les épinards.
- Le problème, c’est qu’il faut être déjà un auteur à succès pour pouvoir vendre ses planches à un bon prix. Personnellement, je ne le fais pas. Sur les 1200 planches environ que j’ai dessinées en trente ans, j’ai dû en vendre sept. Cela m’arrache le cœur de me séparer des originaux. On y met tellement de soi. Et puis, ce n’est pas fait pour être vendu, mais pour être imprimé. Je les prête en revanche volontiers pour des expos.

- Entre la BD des années 2020 et celle des années 1960 et 1970, dite de l’âge d’or, c’est un tout autre neuvième art?
- La BD a en effet beaucoup changé. Au départ, elle était exclusivement destinée à la jeunesse, avec même un rôle éducatif. Mais les bandes dessinées qui marchaient le mieux étaient celles qui étaient d’abord narratives, marrantes, voire transgressives, plutôt que pédagogiques. Le capitaine Haddock ivrogne était préféré à ce donneur de leçons de Tintin. La BD a viré progressivement un peu voyou pour devenir clairement adolescente puis adulte.

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Une aquarelle signée Zep du village d’Epesses (VD), dans les vignobles de Lavaux.

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- Et puis est arrivé le manga dans les années 1980.
- Oui, et cela a complètement changé la donne. Cela a utilement secoué la BD européenne, qui, à cette époque, se repliait sur son âge d’or en faisant revivre d’anciens personnages. Le manga a apporté de la fraîcheur, de nouveaux codes, des formats plus longs, un nouveau lectorat. Le manga se décline en de nombreux genres différents et touche donc des publics très variés: il y a des mangas de recettes de cuisine, sur les manières de tuer son voisin, sur la géographie… De l’éducatif, du transgressif, du porno, tout.

- C’est pourtant à cette époque que Titeuf a démarré et très vite triomphé.
- Oui. D’ailleurs, certains brandissaient mon premier album de Titeuf en disant que c’était un remède contre les mangas. Je n’aimais pas du tout ce statut anti-manga qu’on me faisait endosser contre mon gré.

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«Le manga a utilement secoué la bande dessinée européenne», déclare Zep. 

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- Il vous reste en tête l’espoir de réaliser le chef-d’œuvre absolu, une aventure magistrale en cinq volumes par exemple, qui vous rendra définitivement immortel?
- De moins en moins. Plus les années passent, plus je me dis que l’œuvre, s’il faut employer ce mot pompeux, c’est l’ensemble de ses publications. Et dans mes 53 livres, il y en a de plus importants que d’autres, mais je les aime tous. Je n’en renie aucun. J’espère simplement que le prochain album sera important. C’est la continuité qui est intéressante. Je suis depuis quarante ans Cosey et cela me rend toujours heureux de découvrir le dernier de ses albums. Certains me touchent moins que d’autres, mais j’aime voir l’évolution de son travail.

- Si vous reveniez à l’âge de 20 ans tout en profitant de vos trente ans d’expérience d’auteur de BD, quelle carrière entameriez-vous?
- C’est quand même très répétitif, la bande dessinée. C’est dû à sa structure imposée qui est une suite de cases. J’ai dessiné tellement de fois Titeuf! Et combien de fois aurai-je dessiné une paire de baskets à la fin de ma vie? Alors, si je pouvais commencer une toute nouvelle carrière, je ferais certainement tout autre chose que de la BD, même si j’ai adoré et adore toujours ça.


Les 10 BD qu’il faudrait avoir lues selon Zep, «sous peine de représailles»

 

  • «Aldebaran», Leo. Une immense saga de science-fiction en 24 albums.Ed. Dargaud
  • «Sambre», Yslaire et Balac. Un grand drame historique au milieu du XIXe siècle. Ed. Glénat
  • «Le voyage en Italie», Cosey. Une histoire d’amour par le poète suisse de la BD. Ed. Dupuis
  • «Un bail avec Dieu», Will Eisner. Souvenirs des quartiers pauvres du New York des années 1930. Ed. Les Humanoïdes Associés
  • «Rubrique-à-brac», Gotlib. Le génie de Gotlib en liberté et en cinq albums.Ed. Dargaud
  • «Life in Hell», Matt Groening. «Comic strip» créé par le créateur de la série «Les Simpson». Ed. Harper Collins
  • «L’incal», Mœbius et Jodorowsky. Un chef d’œuvre de science-fiction. Ed. Les Humanoïdes Associés
  • «Oleg», Frederik Peeters. Plongée désabusée dans le quotidien d’un dessinateur. Ed. Atrabile
  • «L’Arabe du futur», Riad Sattouf. Autobiographie tragicomique entre deux cultures. Ed. Allary
  • «Le nid des marsupilamis», Franquin. Une aventure de Spirou avec le marsupilami en vedette. Ed. Dupuis
Par Philippe Clot publié le 03.06.2021