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Afghanistan

«Avocate, étudiante, fonctionnaire, parlementaire, mes sœurs sont les cibles des talibans»

Quatre de ses sœurs sont cachées à Kaboul depuis la prise de pouvoir des talibans. Elles appartiennent comme Mursal Ali à la minorité hazara, traquée par les fondamentalistes musulmans. La jeune femme a déjà perdu 22 membres de sa famille. Rencontre avec une combattante.

Mursal Ali

Mursal Ali devant l’ONU à Genève pour sensibiliser les gens au drame afghan. 

Julie de Tribolet

Ça fait bien une heure qu’elle tient sa pancarte au-dessus de la tête: «The world turned its back to Afghanistan» (le monde a tourné le dos à l’Afghanistan) devant le siège de l’ONU à Genève. Il fait très chaud, le soleil est à l’aplomb mais sous la chaise à trois pieds qui symbolise les violations aux droits de l’homme, Mursal Ali se tient droite malgré sa fine stature. «C’est la seule chose que je puisse faire pour les aider, dit cette Afghane de 37 ans. J’ai frappé à toutes les portes pour essayer de faire sortir mes sœurs d’Afghanistan. Quatre se cachent dans un petit appartement à Kaboul avec notre tante. Elles sont avocate, étudiante, fonctionnaire, parlementaire, elles sont toutes allées à l’université. Aujourd’hui, elles sont les cibles des talibans.»

>> Lire aussi notre éditorial du 1er septembre 2021: En Afghanistan, les dernières heures d’une combattante

Mursal a pleuré pendant quatre jours en apprenant la prise de Kaboul le 15 août dernier. Quand la ville où elle est née, Mazar-i-Sharif, a été prise par les talibans, quelques jours auparavant, ses sœurs ont fui vers la capitale, sans imaginer qu’elle tomberait si vite. Il y a une grosse inquiétude dans sa voix et dans ses yeux. «Je viens d’une famille de neuf enfants, dont sept sœurs. Ma mère s’est toujours battue, malgré les traditions, pour que ses filles fassent des études et soient autonomes!» Mursal, qui est fonctionnaire internationale, vit en Suisse depuis 2009. En attente de la nationalité helvétique. «Les autorités ne peuvent rien pour mes sœurs, m’a-t-on dit, j’ai essayé en France, au Canada, alors je viens militer dans la rue, j’ai besoin de faire quelque chose!»

Mursal Ali

La minorité hazara à laquelle appartient Mursal Ali (dont elle porte ici, en 2005, la tenue traditionnelle) est persécutée par les talibans.

DR

Cette mère de deux enfants de 7 et 10 ans travaille pour deux organisations venant en aide aux femmes migrantes et aux handicapés. Elle craint aussi pour le sort de son autre sœur, médecin dans un hôpital de Mazar-i-Sharif. «Elle est célibataire et belle, nous avons peur que les talibans l’obligent à arrêter son travail et à épouser un de leurs combattants.»

Les traits asiatiques de la jeune femme soulignent son appartenance à la minorité hazara (10% des 39 millions d’Afghans), une communauté qui descendrait des soldats de Gengis Khan, qui a envahi le pays au XIIIe siècle. «Nous avons longtemps été discriminés, notamment sur le plan de l’éducation, avant d’obtenir l’égalité des droits en 2004, explique cette femme aux gestes posés dont la détermination ne se mesure pas à la douceur de sa voix. Mais nous sommes chiites, les talibans, qui sont sunnites, ne nous considèrent pas comme de vrais musulmans!»

Mursal Ali

Mursal Ali (à gauche) discute avec son amie iranienne Mahdie (à droite), qui se bat comme elle pour le droit des femmes, et est un précieux soutien.

Julie de Tribolet

Quand ils ont pris le pouvoir en 1976, la petite Mursal a dû quitter l’école comme toutes les filles et n’a pu y retourner que cinq ans plus tard. «J’ai dû tout rattraper. J’ai fait beaucoup de sacrifices pour aller à l’université, aider mon père à payer les études de mes frères et sœurs, me levant à 4 heures du matin pour aller travailler, donner des cours d’anglais avant de retourner à l’université. Vous savez, c’est déjà compliqué d’être une femme en Afghanistan, ça l’est encore plus d’être une femme hazara.»

Le retour des talibans est un véritable cauchemar pour elle, qui anéantit tous les sacrifices, les épreuves déjà endurées, les espoirs nourris au fil des ans. Les barbus sanguinaires ont déjà tué 22 personnes de sa famille. Elle a 7 ans quand elle assiste à la mort de son petit frère, fauché devant elle par une balle en pleine tête tirée par un sniper. En 1998, un véritable massacre est perpétré à Mazar-i-Sharif par ces mêmes fanatiques d’Allah. Les corps jonchent les rues de son quartier avec interdiction, se souvient-elle, de les enlever alors qu’il fait 50°C.

Mursal Ali évoque avec des larmes pour virgules dans son récit cette jeunesse «sauve-qui-peut» où il faut tout quitter du jour au lendemain par crainte d’y laisser sa peau. «Je me souviens de ma mère attrapant juste du pain au passage pour qu’on puisse manger.» Elle et les siens n’ont même pas pu se réjouir de l’arrivée des Américains en 2001 après les attentats. «Une semaine avant, nous fêtions le mariage d’un de mes oncles. Nous étions en pleins préparatifs quand les talibans ont frappé à la porte et ont jeté son corps dans la maison.» Les exactions contre sa communauté ont continué bien après son départ avec son mari pour Genève, ville de la paix, où elle était heureuse de pouvoir venir travailler.
 

Témoignage

Depuis Genève, elle veut sauver ses sœurs des talibans

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La famille de Mursal Ali, Genevoise d'origine afghane, est prise au piège à Kaboul. Alors que les talibans ont assassiné 22 membres de sa famille quand ils étaient au pouvoir entre 1996 et 2001, elle confie ses craintes. Laetitia Béraud

En mai 2021, une explosion devant une école hazara a fait 60 morts. La jeune femme s’interrompt, la souffrance du passé fait un étrange chassé-croisé avec celle d’aujourd’hui. Tous les jours, elle est en communication par WhatsApp avec ses sœurs. «Elles gardent le moral, c’est important. Mais elles ne sortent pas de la maison de crainte d’être repérées. C’est un oncle qui leur apporte des vivres en cachette.» Mursal aurait pu se retrouver à leurs côtés. «Il était prévu que toute la famille se réunisse cet été. Mais je n’ai pas pu m’y rendre au dernier moment, sinon je serais là-bas avec ma fille et mon fils. Certains de mes frères et sœurs qui étudiaient ou vivaient à l’étranger n’ont pas pu rentrer et sont restés coincés en Afghanistan.» Difficile aussi de songer à fuir par la route en passant la frontière iranienne ou pakistanaise. «Avec nos traits asiatiques, les talibans nous reconnaissent tout de suite!»

L’Afghane a beau résider en Suisse, elle a reçu de nombreuses menaces en rapport avec son combat pour le droit des femmes qu’elle mène activement sur les réseaux sociaux. Sur Facebook, elle est suivie par 13 300 personnes. «Les talibans m’ont déjà menacée de couper mon corps en mille morceaux et de le disperser dans différentes villes du pays. Ils sont aussi allés voir mon père dans son magasin en lui disant: «Attention, ta fille n’a pas une conduite correcte!» Quand j’étais en vacances en Afghanistan, je désactivais tous mes comptes et je voyageais en empruntant de petites routes.»

Mursal Ali

Mursal Ali communique tous les jours par WhatsApp avec ses quatre sœurs et sa tante cachées dans un appartement de Kaboul.

Julie de Tribolet

Si cette femme courageuse témoigne aujourd’hui, c’est pour inciter les autorités à aider les femmes afghanes prises au piège comme ses sœurs et dont le sort ne semble pas ou peu préoccuper l’Occident. «Aujourd’hui, elles sont vivantes, mais jusqu’à quand?» lance Mursal.

Certes, depuis 2011, la Suisse a accordé une admission provisoire à près de 20 000 Afghans, le taux de protection le plus élevé d’Europe selon le Secrétariat aux migrations. Qui précise encore que dans la confusion actuelle, la Suisse se concentre sur ce qui est faisable: l’aide sur place et la coopération internationale.

Pourtant, comme le confiait au «Temps» un spécialiste de la région, ce sont les minorités ethniques, et particulièrement les Hazaras, qui sont les plus menacées aujourd’hui. Mursal n’a malheureusement pas fini d’arpenter les rues de Genève avec ses pancartes.

Par Patrick Baumann publié le 16.09.2021