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écologie et cop26

Bertrand Piccard: «Avançons plus vite pour éviter la catastrophe!»

Invité de la 26e Conférence sur le climat qui a lieu actuellement à Glasgow, Bertrand Piccard, le président de la fondation Solar Impulse défendra en Ecosse sa vision pragmatique de l’écologie. Une vision qu’il expose en détail dans son nouveau livre, «Réaliste – Soyons logiques autant qu’écologiques», publié chez Stock.

01.04 2021 Bertrand Piccard est un explorateur, psychiatre et environnementaliste suisse avec sa femme Michelle. A Lausanne et vignobles vaudois, Suisse.  Photo Darrin Vanselow © L'illustre 2021

Bertrand Piccard est un explorateur, psychiatre et environnementaliste suisse.

Darrin Vanselow

Homo sapiens n’est pas une créature rationnelle, rappelle Bertrand Piccard dans son nouveau livre. Si c’était le cas, le danger climatique et tous les autres périls écologiques auraient été rapidement résolus. Face à cette carence de bon sens, face aussi à la situation d’urgence actuelle, le psychiatre et explorateur vaudois propose donc une riposte logique et fédératrice structurée autour de quatre règles:

  1. éviter tout idéalisme;
  2. placer le curseur vers le plus d’efficience possible;
  3. donner une image enthousiasmante et non sacrificielle de l’écologie;
  4. ne rejeter personne a priori et fédérer les forces en présence, car le salut écologique viendra paradoxalement de solutions économiques et industrielles.

C’est le constat d’échec de la lutte contre les changements climatiques, selon lui trop idéaliste, qui a convaincu Bertrand Piccard de défendre cette option de réconciliation de l’économie, de l’industrie, de la politique et de l’écologie. Mais comment faire pour concrétiser cette union sacrée du profit et de la raison, du sacrifice minimal de confort de vie et du respect maximal de la nature?

- Votre nouveau livre pourrait servir de programme de politique écologique mondial. Mais comment feriez-vous pour l’implémenter à l’échelle planétaire si on vous donnait de grands pouvoirs?
- Bertrand Piccard: 
Je ne partirais pas des problèmes pour trouver des solutions, mais ferais l’inverse. Je prendrais en effet toutes les solutions, l’une après l’autre, et regarderais où il est efficace de les appliquer. Il n’existe pas de solution miracle unique. Le miracle, c'est plutôt qu’il existe déjà des milliers de solutions. Et avec chacune d’elles, il est possible de grignoter des émissions de CO2, des taux de pollution, du gaspillage, etc. En implémentant ces innovations dans l’agriculture, l’énergie, les problématiques de l’eau, l’industrie, la construction, la mobilité, partout où elles peuvent améliorer le bilan écologique et l’efficience énergétique, il sera alors possible de réduire drastiquement les pollutions et de tendre vers un impact humain supportable pour la biosphère.

Solar Impulse. Les pilotes et managers Bertrand Piccard et Andre Borschberg.

Les pilotes et managers de l'avion solaire Solar Impulse Bertrand Piccard et Andre Borschberg.

Jean Revillard


- Mais le cadre général qui enclenche cette rénovation technologique à si large échelle reste à inventer...
- Non, l’incitation vient du fait que toutes ces solutions sont économiquement rentables et créent des emplois. C’est ce qui permet la modernisation des standards environnementaux et rend cette rénovation possible. Aujourd’hui, il est encore permis de polluer. Cette tolérance absurde est une des principales raisons de l’inertie face aux défis écologiques. Je demande donc d’adapter les standards d’efficience et de propreté aux progrès permis par les technologies propres. Un exemple: il est désormais possible d’émettre cinq fois moins de particules toxiques avec les moteurs diesel grâce à la solution d’Antismog, une start-up française, une des 1300 solutions que la fondation Solar Impulse a labellisées. Divisons donc par cinq le seuil légal de tolérance en matière d’émissions de particules fines! Et, en plus, cette innovation est rentable en permettant d’économiser du carburant. Les maisons, de leur côté, doivent devenir neutres sur le plan du CO2, ce qui diminue les charges des locataires. Tout le fonctionnement économique d’aujourd’hui pourrait être axé sur le remplacement de ce qui pollue par ce qui protège l’environnement. C’est ce que j’appelle la croissance qualitative.

- Et quel serait le levier politique pour imposer ces standards?
- Le cadre légal. Notez que tout est régi par des règles, la santé, la sécurité, l’éducation, les impôts… Mais il demeure un laxisme extrême dans le domaine environnemental. Les Etats peuvent y remédier puisque l’écologie est devenue économiquement rentable pour tout le monde. Il y a déjà des entreprises pionnières qui ont pris les devants sans y être contraintes, mais les autres doivent y être poussées, sinon cela prendra trop de temps.

- Mais elles coûtent souvent cher, ces innovations. C’est un des grands problèmes pour changer de paradigme?
- Non, ce ne sont pas des coûts mais des investissements rentables. Si certaines instances résistent encore, c’est que l’investissement de départ est parfois important. Il faut donc que les marchés publics et privés intègrent dans leurs appels d’offres non pas le prix le moins cher à l’achat mais le prix le moins cher sur dix ans. Les acheteurs n’intègrent souvent pas ce critère de rentabilité sur le temps. C’est là encore une absurdité.

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- Quelle est la clé pour briser les freins, voire les oppositions frontales, à ces nombreux et profonds changements de technologies, de politique écologique et financière que votre credo innovateur génère?
- Montrer que c’est rentable et que cela n’exige pas de sacrifices. On ne peut surmonter les obstacles qu’en réconciliant l’économie et l’écologie, et en fédérant des représentants de tous les partis. On ne peut pas avancer avec une écologie qui serait soit de gauche soit de droite, avec des industriels obsédés par les aspects financiers et avec des politiciens de tous bords n’utilisant les thématiques écologiques que pour glaner quelques voix de plus. Je résumerais la tendance actuelle ainsi: les écologistes tout seuls ne peuvent pas faire assez et les industriels tout seuls ne veulent pas faire suffisamment. Arrêtons de dresser les différents acteurs les uns contre les autres, comme c’est trop souvent le cas en politique.

- Et le rôle de l’école, de l’éducation?
- Il est bien sûr très important. Mais pour le changement climatique, c’est trop tard: nous n’avons plus que dix ans pour agir. Et puis j’aimerais beaucoup que la formation des jeunes soit orientée vers les solutions plutôt que vers les problèmes. Quand une partie de la jeunesse descend dans la rue pour dénoncer le danger climatique, son message serait plus efficace s’il n’était pas que dénonciateur mais aussi demandeur de solutions concrètes. Les discours actuels sont démotivants à force d’être presque exclusivement négatifs.

- Votre programme appelant avant tout l’avènement de technologies propres n'est-il pas lui-même utopique, sachant que toute technologie consomme des matériaux et de l’énergie, que toute activité est soumise aux immuables lois de la thermodynamique?
- Bien sûr qu’il faut produire du métal pour fabriquer des éoliennes, du lithium pour les batteries, du silicium pour les panneaux solaires. Mais ces productions pourront peu à peu être réalisées avec des énergies renouvelables qui sont aujourd’hui moins chères que les énergies fossiles. Mon programme n’est ni utopique ni dictatorial. Il est fondé sur de l’écoréalisme et ne cherche pas à restreindre le mode de vie des gens, car c’est cela qui crée de la résistance. Un autre exemple de bon sens minimal: pour s’opposer à l’obsolescence programmée qui sévit aujourd'hui encore, tous les appareils devraient être garantis cinq ans. Avec une telle contrainte, les fabricants ne pourraient plus programmer volontairement des pannes. Sans parler des dates de péremption des produits alimentaires qui sont beaucoup trop courtes. Des millions de tonnes de nourriture sont jetées parce qu’on les croit impropres à la consommation alors que ce n’est pas le cas. Toute notre société est axée sur le gaspillage.

Remise de la Legion d'honneur Bertrand Piccard Par le prÈsident FranÁois Hollande

Le président français François Hollande a promu en 2017 Bertrand Piccard au rang d'officier de la Légion d'honneur. Cette distinction récompense l'explorateur suisse pour son engagement en faveur de l'environnement.

Jean Revillard / Rezo.ch

- Faudrait-il à votre avis créer des ministères de la transition écologique dans la plupart des pays pour accélérer ces innovations et l’établissement de standards plus exigeants?
- Il y en a déjà et ça ne change pas grand-chose. Tous les ministères devraient intégrer l’aspect écologique dans leur domaine. Je crois surtout qu’il faut dépolitiser l’écologie afin de permettre à tous les acteurs de participer à cette transition. Il faut que la recherche d’efficience et de propreté fasse partie de toutes les discussions de mise en place de nouvelles mesures industrielles, environnementales, économiques.

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- Qui sont précisément les «écologistes» dont vous parlez?
- Ce sont des gens souvent bien intentionnés et révoltés par la situation actuelle, mais qui ne tiennent pas suffisamment compte de la réalité de la nature humaine pour faire passer leur message. Il leur manque un côté fédérateur «axé sur le résultat».

- Si toutes les solutions répertoriées par votre fondation étaient appliquées avec pertinence et à l’échelle mondiale, l’écobilan planétaire de l'humanité permettrait-il d'envisager l’avenir de nouveau avec confiance?
- Oui, mais il faudrait qu’elles soient implémentées sans délai dans tous les domaines sur lesquels on peut agir: l’extraction des matières premières, les économies d’énergie grâce à une meilleure efficience, l’énergie propre nécessaire à faire fonctionner le monde et enfin les déchets pour entrer dans une économie circulaire...

- … et un cinquième levier: celui de la psychologie?
- Comment décider de ce qui est superflu et indispensable pour chacun? Je trouve, contrairement à certains écologistes, qu’il est très délicat de décider pour les autres de ce qui est inutile et devrait donc être interdit de production ou d’usage. Je préfère donc me concentrer sur des aspects objectifs comme celui, par exemple, de l'effarant gaspillage de trois quarts de l’énergie consommée par manque d'efficience. Autrement dit, nous pourrions fonctionner tout aussi bien avec quatre fois moins d'énergie. Et cette énergie peut être complètement produite avec des énergies renouvelables et stockée de manière efficace. Ce genre de possible me semble bien plus réaliste que de changer les mentalités de milliards d’êtres humains. Donc oui, je pense que l'écobilan global des activités humaines peut revenir vers un équilibre supportable.

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Mais il reste encore des activités qui posent des problèmes écologiques impossibles à résoudre technologiquement. Croire le contraire, c’est faire de la science-fiction, non?
- Vous avez raison en ce qui concerne la biodiversité, qui doit être protégée par des lois et non des technologies. Il est aussi impossible aujourd’hui d’assurer tous les besoins en matières premières avec le recyclage, notamment pour le cobalt et le silicium. On aura d’ailleurs toujours besoin de produire un peu plus que ce que peut assurer le recyclage, même dans une économie circulaire très efficace. Il y aura toujours des déperditions. Mais ce que je dis, c’est que les solutions existent pour rendre les secteurs de l’industrie, de l’énergie, de l’eau, de la mobilité, de la construction et de l’agriculture compatibles avec les exigences de la nature.

- Et ces technologies, souvent de pointe et donc souvent produites en Asie, pourraient-elles être relocalisées, selon vous, pour assurer des emplois?
- Bien sûr. Il est possible et précieux de relocaliser les activités industrielles, comme en témoigne par exemple l'ouverture toute récente d'une usine en Autriche qui produit des puces électroniques 45% plus efficientes sur le plan énergétique que ses concurrentes asiatiques.

- Un mot de la fin avant de partir en Ecosse?
- Les pays participants à la COP hésitent à prendre des engagements climatiques ambitieux par crainte que ce soit préjudiciable à leur économie. Je veux utiliser les 1300 solutions rentables identifiées par ma fondation pour leur prouver que c’est exactement le contraire. La seule façon de développer l’économie actuellement est d’y intégrer les exigences écologiques et climatiques.

Le livre de Bertrand Piccard: "réaliste"

Réaliste – Soyons logiques autant qu’écologiques» est publié chez Stock.

DR
Par Clot Philippe publié le 2 novembre 2021 - 09:25