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«Boys’ Love»: la nouvelle libération sexuelle

Originaires du Japon, les romances entre garçons destinées à un public féminin– le «boys’ love» – ont envahi les rayons mangas avant de déferler sur les écrans. Elles ont contribué à dénoncer des sociétés patriarcales, à libérer les femmes des injonctions sexuelles et soutiennent aujourd’hui les désirs de fluidité de la jeune génération. Bienvenue dans une révolution pleine d’élans tendres.

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Le «boys’ love» est une romance entre garçons destinée à un public féminin.

Le «boys’ love» est une romance entre garçons destinée à un public féminin. 

Amina Belkasmi

Dans le monde du «boys’ love», la série «2Gether» a fait date. Sortie en 2020, elle avait explosé les records de popularité avec 100 millions de vues sur la seule plateforme de streaming Line TV et 28 millions de vues dès le premier épisode diffusé sur YouTube. Produite pour la télévision thaïlandaise, elle a connu un succès international grâce aux réseaux sociaux. L’histoire? Celle de Tine, un étudiant sexy proposant à Sarawat, autre beau gosse du campus, de simuler une relation amoureuse pour échapper au harcèlement d’une pom-pom girl… jusqu’à ce que leur proximité embrase vraiment leurs cœurs.

Mais «2Gether» n’est qu’une goutte d’eau dans l’océan des romances asiatiques qui déferlent aujourd’hui sur le monde. Toutes avec un dénominateur commun: les héros sont de jeunes hommes et les histoires sont imaginées par des femmes, pour des femmes. Partout dans le monde, les fans chroniquent les dernières nouveautés sur des sites dédiés, et les centaines de millions de vues s’enchaînent, tandis que Netflix s’ouvre au genre avec des séries comme «Par la voix des airs» (Corée) ou «Ton nom en plein cœur» (Taïwan). Dans cette frénésie de dramas homoérotiques, la Thaïlande est même en train de devenir le nouveau Hollywood, avec une industrie «boys’ love» qui se démultiplie et fait des carrières internationales. Martine Richard Bovay, illustratrice lausannoise, prépare d’ailleurs un «fan meeting» (une rencontre de fans) avec les acteurs vedettes Ja Phachara Suansri et First Chalongrat Novsamrong, qui aura lieu le 15 octobre en Suisse. Leur série mythique? «Don’t say no».

Riyoko Ikeda

Riyoko Ikeda: au début des années 1970, cette artiste féministe (à dr.) publie «La rose de Versailles», un «shōjo» manga (pour filles) avec des personnages androgynes, «proposant aux lectrices un modèle d’identification neuf: celui de la guerrière hermaphrodite, détaille la spécialiste Agnès Giard. Les «shōjo» se peuplent alors de créatures ambiguës, qui débouchent surle yaoi, mangas homoérotiques.»

rico shen

«Ces acteurs ont chacun plus de 10 000 fans francophones et jouent très bien. Il y a une belle alchimie entre eux, s’enthousiasme-t-elle. En Thaïlande, les séries «boys’ love» commencent à être très fouillées, avec des dizaines de nouveautés chaque année, et leurs stars signent des contrats publicitaires avec toutes les grandes marques internationales.» A l’origine de cette déferlante «boys’ love», le «yaoi», une catégorie de mangas présentant là encore des passions homoérotiques, avec des dessins plus ou moins explicites selon la tranche d’âge visée. Martine Richard Bovay en dessine elle-même, sous le nom MRB, autant qu’elle en consomme. «L’érotisme et la pornographie hétérosexuels sont généralement très agressifs pour les femmes, car ça reste une industrie dominée par les hommes. Dans le «yaoi», les femmes se sentent moins rabaissées puisque l’histoire présente une relation où elles ne figurent plus, poursuit-elle. Mais dans énormément de «yaoi», et même dans le mien, l’un des protagonistes est très féminin. C’est un choix délibéré. Et personnellement, je fais du +18 ans: à 50 ans passés, je ne vais pas commencer à flouter les pénis. Quand le script est moins explicite, beaucoup de femmes trouvent également les histoires d’amour très touchantes.» Pour s’adapter aux âges, les éditeurs développent d’ailleurs de plus en plus de collections, dont certaines tiennent de l’amourette masculine. Et là encore, un jeune public féminin est séduit. Professeure de sociologie à l’ENS de Lyon et coautrice des «Mangados: lire des mangas à l’adolescence», Christine Détrez a étudié les raisons de cet engouement.

Ce que les adolescentes apprécient? Un espace créatif et affranchi des normes. Notamment celles du «shōjo manga», autre genre qui leur est pourtant destiné, mais représentant selon elles trop d’histoires tartes. «Les adolescentes que nous avons interrogées disent que les romances du «shōjo» sont trop stéréotypées, avec le sempiternel triangle amoureux, et préfèrent le «yaoi», car elles n’y sont pas confrontées à des corps féminins à la taille ultra-fine et aux gros seins. A la place, des corps masculins androgynes les amènent ailleurs que ce modèle féminin hypersexué supposé leur être assigné.»

Stella, Genevoise de 18 ans, fait partie des adeptes de ce genre d’évasion: «Le «yaoi» me change des romances entre la fille naïve et le «bad boy». J’aime beaucoup, par exemple, «Roses and Champagne», une histoire entre un avocat et un mafieux, et «Painter of the Night», l’histoire d’un seigneur coréen qui va obliger un artiste qu’il apprécie à peindre pour lui. Là, c’est assez hard… Autour de moi, il y a beaucoup de fans du «yaoi».» A la libraire lausannoise Tanigami, Séverine Vautravers, l’une des cogérantes, est aux premières loges pour observer la ferveur. «Les clientes ont entre 16 et 50 ans, voire plus, avec une moyenne autour de 25 ans, détaille-t-elle. Et elles sont toujours très à l’aise pour parler de leur passion ou demander des conseils. Beaucoup plus que les hommes quand ils cherchent des mangas érotiques masculins. Dans le «yaoi», certaines histoires peuvent aller assez loin. On a par exemple pas mal de fans d’«Omegaverse». C’est un genre où deux hommes vivent ensemble et ont un enfant, car l’un d’eux peut tomber «enceint» naturellement.»

Si le «yaoi» a d’abord été lancé par des illustratrices japonaises pour libérer les femmes, à la fin des années 1960, il plaît aussi à certains hommes, comme Alberto, 18 ans, qui en lit beaucoup. «C’est parfois un peu cucul et pas très représentatif de la réalité, car tout y est trop parfait, mais c’est une sucrerie qui permet de s’évader, confie-t-il. Pourtant, dans la communauté LGBTQ, dont je fais partie, il arrive que les amateurs du genre soient critiqués et je trouve ça triste. Chacun ses goûts.» Gilda, 19 ans, fait elle-même partie des réfractaires au genre, trouvant que «la question du consentement y est parfois trop ambiguë. Sur les réseaux sociaux, certaines personnes de la communauté LGBTQIA+ reprochent aussi aux filles hétérosexuelles de fétichiser les relations homosexuelles. Personnellement, je préfère le «yuri»: des romances entre filles où les relations sont moins brutales. Mais ce genre est beaucoup moins représenté, on le trouve plus difficilement. En attendant, le «yaoi» nous permet d’avoir des discussions riches sur les représentations de la sexualité.»

>> Lire aussi: Que signifie LGBTQIA+ ?

Le boys’ love a aussi engendré de multiples podcasts et chaînes YouTube, où les éditorialistes en herbe dissèquent les relations entre les héros et leurs difficultés. Dans un article récent, le média Insider s’intéressait notamment aux créatrices du podcast «Lovecast». Aux manettes: Alexa, 27 ans, racontant que, en tant que bisexuelle, «la découverte d’un genre qui existe dans un monde où personne ne sourcille à l’idée que tout le monde est gay» l’enthousiasme, mais aussi Pixie, 32 ans et hétérosexuelle, trouvant dans le «boys’ love» «un espace queer» lui permettant «d’apprendre sur [elle]-même, dans un monde dépourvu du regard masculin hétérosexuel», et Kayla, 26 ans, heureuse d’apporter son «point de vue en tant que lesbienne et Philippino-Américaine».

Valentine Tézier fait partie des pionnières qui ont donné une voix aux fans féminines du «yaoi» en France, à une époque où elles étaient «critiquées, jugées et rabaissées dans le milieu des adeptes du manga» détaille-t-elle. La jeune femme avait 19 ans quand elle a fondé l’association Event Yaoi, en 2009, et continue, à 32 ans, d’organiser une grande convention annuelle: Y/CON, qui réunit fans de «yaoi» et de «yuri», dans le manga, la littérature et les productions audiovisuelles (la prochaine aura lieu les 3 et 4 décembre 2022). «On ouvre de plus en plus à des typologies plus inclusives et LGBT, ajoute-t-elle, car certaines, en lisant leur premier «yaoi», ont pu s’interroger et découvrir leur bisexualité, et ce genre a aussi permis à des homosexuels de rencontrer d’autres fans et de s’épanouir. Un membre de l’organisation a même opéré récemment sa transition de genre. A travers un support ludique, le «yaoi» et le «yuri» peuvent amener à beaucoup de réflexions. Au départ, des femmes japonaises se sont mises à dessiner de petites planches pour combler leur frustration sexuelle, parce que leur mari les laissait dans la cuisine pour aller boire des verres avec leur patron, alors la norme en cours. Et la lectrice allait directement à la relation sexuelle, car c’est l’apogée de l’amour, et que ça plaît visuellement. Mais aujourd’hui, beaucoup de «yaoi» et encore plus le «boys’ love» abordent des sujets d’actualité en racontant des histoires d’amour à l’université. Et ce nouveau facteur joue sur le fait que de plus en plus de jeunes homosexuels en lisent.» Dans les séries télé «boys’ love», le scénario repose d’ailleurs beaucoup sur le «crush», ce nouveau transport amoureux de la jeune génération que Christine Détrez prend désormais comme sujet d’étude.

«Les jeunes filles affirment qu’elles peuvent avoir des «crushes» sur des garçons ou des filles dans les entretiens, et on observe beaucoup d’interrogations sur la binarité et les stéréotypes de genre. Elles disent qu’elles sont déconstruites et conscientisées, des mots qu’elles utilisent dans le langage commun. Et le «yaoi» participe à cette idée de fluidité sur le genre.» Martine Richard Bovay organise sa propre convention «yaoi» (la prochaine aura lieu le 8 octobre au Casino de Montbenon, à Lausanne) et loue la bienveillance de l’événement: «C’est interdit aux moins de 16 ans et, en général, j’ai une ou deux invitées d’honneur. Cette année, j’espère accueillir la dessinatrice américaine Hamlet Machine. Elle est fantastique. Elle fait du «boys’ love» et s’est récemment lancée dans le «yuri». Il y aura aussi des danseurs, des projections de teasers de «boys’ love» asiatiques, de jeunes artistes amateurs, des quiz et des cupcakes avec de petits pénis en chocolat. Dans ma convention, il y a autant de femmes que d’hommes, et absolument aucun jugement. On croise même des quinquagénaires hétérosexuels qui s’intéressent au dessin. Je leur précise que c’est de l’homoromance, qu’il y a que des pénis, mais le dessin leur plaît et ils le prennent.» Non seulement les femmes se libèrent, mais elles délivrent aussi les hommes.


«Cette contre-culture défie l’ordre binaire des sexes»

Agnès Giard, anthropologue, chercheuse à l’Université de Paris Nanterre et spécialiste de la culture populaire au Japon, décrypte le «yaoi».

Agnès Giard

Agnès Giard, anthropologue, chercheuse à l’Université de Paris Nanterre et spécialiste de la culture populaire au Japon.

Karim Bagoee

- Comment est né le «yaoi»?
- Agnès Giard: Cette production prend racine dans le «women’s lib» des années 1970 au Japon: le mouvement d’émancipation des femmes, marqué par l’apparition de BD homoérotiques permettant aux lectrices de se retrouver entre elles et d’explorer une identité collective sur la base de fantasmes romantico-pervers aux antipodes des injonctions à «devenir une bonne épouse et une bonne mère». Cette contre-culture défie l’ordre binaire des sexes et en démonte les ressorts de façon très subversive.

- Existe-t-il des codes attendus?
- Dans les «yaoi», il y a toujours deux hommes qui, pour se séduire, assument tantôt le rôle de chasseur, tantôt celui de proie. Un actif (seme) et un passif (uke). Entre eux, l’histoire se joue à la façon d’un rituel: l’actif endosse le rôle du mâle alpha; sa cible rougit et finit par succomber.

- Qu’est-ce que le «yaoi» et le «boys’ love» apportent à la communauté LGBTQ?
- Je dirais que le «yaoi» sert moins la cause des LGBT que celle de tous les hommes et de toutes les femmes qui aspirent à des relations paritaires, moins toxiques. Sous l’influence du «yaoi», les lectrices peuvent vivre par procuration des formes d’attachement délivrées des contraintes sociales liées aux rôles de genre.

- Est-ce que des hommes créent aussi du «yaoi»?
- Oui. Gengoroh Tagame, par exemple. Pionnier du genre «gei-comi», des bandes dessinées gays, il était connu pour dessiner les mangas gays SM parmi les plus hardcore. Maintenant, il lui arrive de signer des histoires comme «Babydoll», avec des hommes en nuisette rose transparente, et qui rougissent comme des Madeleine. On voit là, typiquement, ce jeu de brouillage qui fonde l’esthétique «yaoi».

- Pourquoi les romances entre femmes du «yuri» n’ont-elles pas le même succès?
- Parce que le public visé par ces productions est essentiellement constitué de femmes qui cherchent des modèles d’identification transgressifs. Il est toujours plus transgressif de s’identifier à un prédateur sexuel quand on est une femme. Et il ne faudrait pas croire que le «yuri» est représentatif de la communauté lesbienne. Même si, bien sûr, des femmes lesbiennes peuvent produire ou lire du «yuri», ces histoires sont déconnectées de la réalité. Ce sont des romances fantasmatiques, utilisant les personnages à la façon de paravents, pour exprimer des désirs anticonformistes.


Demandez le programme

Le «boys’ love» est devenu un genre prolifique, que les fans dissèquent à l’infini sur les réseaux sociaux. Menue sélection de quelques grands succès.

1. Addicted Heroin (2016)

Adaptée du roman de l’autrice chinoise Chai JiDan, cette websérie sur la passion entre un étudiant pauvre et un autre riche a rapidement enflammé les fans (10 millions de vues en vingt-quatre heures). Mais aussi courroucé les autorités chinoises, qui l’ont censurée.

Addicted Heroin

Addicted Heroin (2016). 

TMDb

2. TharnType (2019)

L’un des cartons du «boys’ love» thaïlandais met en scène deux étudiants colocataires, l’un homophobe, l’autre homosexuel, qui finissent très amoureux.Sur les réseaux, l’alchimie entre les acteurs Suppasit Jongcheveevat et Kanawut Traipipattanapong met en émoi.

TharnType

TharnType (2019). 

DR

3. History4: Close to You (2021)

L’industrie du «boys’ love» taïwanais n’a rien à envier à ses concurrentes, et cette série emblématique pleine de chassés-croisés amoureux présente là encore des acteurs phares du «boys’ love» qui électrisent les fans: Charles Tu et Anson Chen.

History4: Close to You (2021)

History4: Close to You (2021). 

DR

4. Young Royals (2021)

Cette série de la réalisatrice suédoise Lisa Ambjörn diffusée sur Netflix est-elle du «boys’ love»? Pour les fans, elle en a tous les codes, en narrant la romance échevelée entre un prince et un étudiant boursier dans un pensionnat huppé. La saison 2 est pour bientôt.

Young Royals

Young Royals (2021). 

DR
Par Julie Rambal publié le 20 septembre 2022 - 08:37