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Le dossier

Carlos Leal: «Trump a fait exploser le tissu social»

Arrivé en Californie il y a dix ans, installé à Los Angeles, l’acteur et chanteur romand Carlos Leal (51 ans) a suivi fébrilement le dépouillement de l’élection présidentielle.

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Carlos Leal réside à Los Angeles depuis 2010. On le voit ici devant l’ancien cinéma Rialto Theater, sur Broadway, devenu un magasin. Adeline Sumney

«Les Etats-Unis sont le seul pays à être passé de la barbarie à la décadence sans connaître la civilisation.» La petite phrase serait d’Albert Einstein. «C’est tellement vrai», réagit Carlos Leal. En cette année marquée par le covid, l’acteur lausannois a navigué entre Los Angeles, où il va démarrer le 1er décembre le tournage de la 2e saison de «The L World: Generation Q», et l’Europe, où il est venu cet automne tourner deux séries, l’une à Berlin, l’autre en Suisse. La victoire de Joe Biden est pour lui un soulagement.

- Vous vivez aux Etats-Unis depuis 2010. Ce pays a-t-il beaucoup changé en dix ans?
- Carlos Leal: En tout cas, il a vécu deux changements assez radicaux: l’arrivée de Barack Obama à la Maison-Blanche, peu avant notre installation à Los Angeles, et l’élection de Trump. Moi, ce qui m’a surtout frappé ces quatre dernières années, c’est l’atmosphère qui, petit à petit, est devenue vraiment très toxique. On ose à peine encore parler politique.

- L’attitude de Trump, contestant les résultats avant même la fin du dépouillement, vous a-t-elle surpris?
- Non, mais c’est indigne d’un président. Maintenant, s’il a envie de poursuivre, d’attaquer, de tout décortiquer, j’imagine qu’il en a le droit. Il peut envoyer ses avocats. Mais prendre la parole devant les Américains en affirmant qu’il y a eu fraude alors qu’il n’a pas le moindre début de preuve, c’est agir comme il le fait depuis quatre ans, avec malhonnêteté, machiavélisme, en manipulateur.

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- On a l’impression, vu d’ici, que l’intolérance ronge les Etats-Unis comme un cancer, surtout depuis l’assassinat de George Floyd. Vous confirmez?
- Grave! Evidemment que les Afro-Américains ne peuvent plus accepter le statut qu’ils ont, les souffrances qu’ils endurent! Cela dure depuis trop longtemps. Le mouvement Black Lives Matter a eu, à mon sens, une énorme influence sur cette élection.

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- Le fossé entre riches et pauvres s’est élargi. En tant qu’acteur, vous jouissez d’un statut privilégié. Mais autour de vous, avez-vous senti une montée de la pauvreté?
- Ra-di-ca-lement! Tous les jours! A notre arrivée en 2010, il y avait déjà des homeless (clochards) et des problèmes de misère, mais avec Trump président, la tendance s’est violemment aggravée avec l’augmentation du nombre de sans-abris et de gens qui pètent un câble. C’est impressionnant. Ces laissés-pour-compte ont le sentiment de ne plus pouvoir compter ni sur leur gouvernement, ni sur l’esprit solidaire américain, et ça, c’est nouveau. Partout à Los Angeles leur nombre a augmenté. Plus personne ne se fait confiance. Trump a fait exploser le tissu social américain. Il faut maintenant quelqu’un qui soit capable de dire que la première chose à faire, c’est désamorcer les tensions, parce que ce n’est plus possible. Depuis l’arrivée du covid, tout le monde achète des armes. Les gens ont des guns et ils n’en peuvent plus! C’est extrêmement dangereux.

- Deux Amérique semblent aujourd’hui irréconciliables. Une guerre civile est-elle possible?
- Le risque existe, cela n’a rien d’une plaisanterie, mais je pense que Biden saura apaiser les Américains.

Si ça devait commencer de tirer en tous sens, nous partirions

- Iriez-vous jusqu’à acheter une arme pour protéger votre famille?
- Non. Mais quand il y a eu le confinement suivi de moments de grandes tensions, en marge du mouvement Black Lives Matter, je n’étais pas serein. A Midtown Los Angeles, nous vivons dans un quartier à 70-80% afro-américain et latino, un quartier qui me correspond, car je suis moi-même un immigré. Mais si ça devait commencer de tirer en tous sens, nous partirions.

- Sur le plan écologique, le trumpisme a fait beaucoup de tort à la planète. Comment expliquer qu’autant d’Américains s’en balancent?
- Ouais, c’est fou… L’Amérique a été construite sur le capitalisme, voilà tout. Les gens sont partis aux Etats-Unis pour faire fortune. Le profit est dans l’ADN des Américains, et c’est ce qui me dérange le plus chez eux. Que Trump parvienne encore à ignorer complètement le problème climatique en étant suivi par ses supporters, cela relève de l’ignorance, je pense. Il y a un vrai problème d’éducation aux Etats-Unis. L’Amérique manque d’intellectuels ouverts sur le monde. Ils sont trop nombrilistes. C’est toujours «America First». Ils ont l’impression que leur pays est le meilleur du monde, le plus grand, le plus puissant, et ça les aveugle. Quand il s’agit du climat, il faut ouvrir les yeux!

- Vos enfants, Elvis (12 ans) et Tyger (5 ans), sont de petits Américains. Feront-ils leur vie aux Etats-Unis?
- Pourquoi pas, s’ils en ont envie? On en parle de plus en plus. Elvis est très attaché à Los Angeles parce que ses amis sont là, qu’il y a grandi, qu’il fait du surf, mais il a des parents européens, donc il sait que l’Amérique, ce n’est pas le monde. Moi, j’ai toujours été non pas anti-américain, mais très critique sur l’impérialisme américain, que j’ai souvent dénoncé dans les textes de Sens Unik. C’est en moi. Je ne peux m’en débarrasser. Quand je remets ça sur la table, ça gonfle Elvis, qui me dit: «OK, tu n’aimes pas les Etats-Unis, mais alors qu’est-ce que tu fais ici?» Il n’a pas tout à fait tort.

Je pense que Biden, qu’on l’aime ou non, est capable de rassembler

- D’aucuns prétendent que sans la crise sanitaire du covid, Trump aurait été réélu. Qu’en dites-vous?
- Ouais, peut-être… Le covid, tout le monde en a marre. En Californie, on a été confinés méchamment, pendant deux mois. En Europe, vous parlez de la deuxième vague, mais nous, on n’a jamais vraiment senti la fin de la première… Le covid a mis les gens au pied du mur, les confrontant à leurs émotions, à leurs peurs, mais il nous contraint aussi à réfléchir à la sauvegarde de notre planète. Il nous incite à nous montrer plus solidaires. Forcément, cela a desservi Trump, qui a essayé de le retourner à son avantage quand il est tombé malade, Dieu sait comment, avant de s’en sortir en vingt-quatre heures… J’émets de sérieux doutes sur ce moment-là de la campagne.

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- Pouvez-vous me citer une seule chose que Trump a faite et que vous approuvez?
- Oui. Il a retiré les troupes militaires d’Afghanistan et d’Irak, même si la présence américaine là-bas avait déjà bien diminué. Il s’agissait d’un choix plus économique que politique, mais peu importe.

- L’Amérique de Trump, vous la connaissez?
- Oui, j’y ai travaillé. Par exemple, quand j’ai fait «Better Call Saul», je me suis retrouvé au Nouveau-Mexique, et là, c’était un peu comme se retrouver dans les années 1960… Cela reste les Etats-Unis, mais c’est une autre planète. Pointer ces gens du doigt en les traitant de fachos, c’est simpliste. Ces gens-là détestent qu’on leur fasse la leçon depuis New York ou Washington. On ne peut pas les ignorer. Comme le suggère Biden, la solution est de leur tendre la main.

- A votre avis, que faudra-t-il maintenant pour réenchanter l’Amérique?
- La réunifier. C’est le seul moyen. Je pense que Biden, qu’on l’aime ou non, est capable de rassembler. Ces derniers jours, chaque fois qu’il a pris la parole, il a joué l’apaisement, sans égocentrisme. Avec à ses côtés Kamala Harris, une femme, plus jeune, californienne et représentant les immigrés, si nombreux dans ce pays, j’espère qu’il amènera l’Amérique à se réenchanter d’elle-même.


Par Blaise Calame publié le 12 novembre 2020 - 08:34