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Santé

Covid-19: Le test vaudois révolutionnaire dont la Suisse ne veut pas

A l’heure où une surcharge des hôpitaux menace, l’OFSP et les établissements helvétiques continuent de bouder la technologie d'Abionic, une biotech lausannoise capable de détecter en cinq minutes si une personne est gravement infectée par le Covid-19 ou pas. Un blocage incompréhensible qui irrite jusque dans les hautes sphères politiques et économiques.

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La technologie nanofluidique d’Abionic est bien sûr brevetée. Elle force les molécules à passer dans un nanocanal, ce qui limite leur parcours à quelques centaines de nanomètres et réduit drastiquement le temps d’incubation.

GABRIEL MONNET

C’est le genre d’affaire bizarre comme la Suisse sait parfois en produire. Allons droit à l’essentiel. Au printemps 2020, alors que la pandémie déferlait, la société de biotechnologie lausannoise Abionic SA, qui a mis au point dès 2017 la plateforme de diagnostic d’infections la plus rapide du monde, assurait pouvoir promptement adapter sa technologie (l’AbioScope) à un test antigénique salivaire du Covid-19, produisant un résultat fiable en moins d’une minute pour le prix de 20 francs (contre trente minutes et une cinquantaine de francs actuellement). Une très bonne nouvelle que l’entreprise vaudoise s’est empressée de communiquer à nos hautes autorités. Malheureusement, le conseiller fédéral Alain Berset et l’OFSP n’y ont toujours pas répondu à ce jour. Ce n’est pas tout. Dans son courrier, Abionic, basée au Biopôle d’Epalinges et qui emploie 60 collaborateurs, dont une moitié d’ingénieurs et de biologistes, ajoutait que sa technologie, agréée dans près d’une cinquantaine de pays et validée par Swissmedic, possédait une autre vertu, plus précieuse encore: celle d’évaluer la sévérité de l’infection.

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Quelques gouttes du mélange sont déposées sur des capteurs miniaturisés et ce support (bleu) est fermé et introduit dans la machine pour l’analyse.

GABRIEL MONNET

Précisément, à partir d’une goutte de sang piquée au bout du doigt, cinq minutes suffisent pour déterminer si la personne est faiblement infectée et peut rester à son domicile, si elle l’est plus sérieusement et doit être hospitalisée. Une technologie qui ne se limite pas au Covid-19 mais qui s’applique également au sepsis (septicémies), qui conduit à des défaillances d’organes souvent mortelles. «Au lieu des vingt-quatre heures, voire des septante-deux heures d’attente que nécessite le diagnostic traditionnel, notre outil est capable de détecter en quelques minutes le degré de gravité de l’infection. Un gain de temps qui permet d’administrer immédiatement le traitement adéquat et de sauver de nombreuses vies», affirme Nicolas Durand, docteur en nanotechnologie, fondateur et CEO d’Abionic, à l’origine de la technologie.

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Les machines, dont la plupart des éléments sont fabriqués aux Pays-Bas, sont entièrement assemblées par un personnel hautement qualifié, dans des locaux de 1700 m2 du Biopôle d’Epalinges, où la société dirigée par Nicolas Durand est établie depuis 2016.

GABRIEL MONNET

Si la nouvelle concernant cette avancée médicale très importante n’a pas fait la une des journaux il y a quatre ans, elle a en revanche fait l’effet d’une petite bombe dans les milieux de la santé… étrangers! Qui se sont précipités sur le produit de l’ingénieur EPFL vaudois. Depuis cette date, plus de 150 machines – dont le coût avoisine les 6000 francs l’unité – sont parties aux quatre coins du globe. Puisqu’on parle finances, on ajoutera que Nicolas Durand et son équipe ont à ce jour levé 70 millions de francs en cinq tours de table pour mener à bien leurs travaux. Il faut dire que leur technologie a séduit des entrepreneurs de renom. De Peter Brabeck, ancien CEO de Nestlé, à Philippe Glatz, président de la clinique des Grangettes, en passant par Marcel Séverin, fondateur des pharmacies Sun Store, Bracken Darrell, président et PDG de Logitech, ou encore l’ancien président de l’EPFL, Patrick Aebischer, et le nouveau, Martin Vetterli, tous ont investi dans la société. «En Suisse, nous avons proposé à tous les grands hôpitaux de tester gratuitement notre système. Seuls les HUG, à Genève, ont accepté tant que les tests étaient offerts. Mais pas plus. Conséquence: nous avons été contraints de nous débrouiller seuls pour trouver 50 personnes atteintes du covid pour procéder à nos tests. Sur le plan institutionnel, tout le monde nous a claqué la porte au nez», se désole l’entrepreneur.

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«Au niveau institutionnel, tout le monde nous a claqué la porte au nez» Nicolas Durand, docteur en nanotechnologie, fondateur et CEO d’Abionic, à l’origine de la technologie

GABRIEL MONNET

Aux HUG, le professeur Didier Pittet, médecin-chef du service prévention et contrôle de l’infection, avoue ne pas être au courant de ce développement. «Nous recevons 1500 mails par jour et tous nous proposent une solution ou un procédé miracle pour contrôler ou se débarrasser du covid. Je fais confiance à mon équipe, chargée de faire le tri», confie celui qui est aussi directeur du centre collaborateur de l’OMS. Plus cocasse est la situation à Lausanne, où le CHUV et le Biopôle sont situés à un jet de pierre l’un de l’autre et établis dans un canton qui a octroyé en 2020 un prêt covid de 1 million de francs à Abionic. «Lorsque, en mars 2020, le directeur d’Abionic a proposé de mettre ces tests gracieusement à disposition du service des soins intensifs, le CHUV s’est vu contraint de renoncer pour des raisons logistiques, justifie le professeur Philippe Eckert, directeur général de l’établissement. A ce moment-là, alors que l’hôpital devait faire face à une pandémie d’une ampleur encore jamais vue, la priorité absolue était de développer des capacités supplémentaires pour les soins intensifs. Nous manquions alors de forces de travail pour mettre en place ce test expérimental. En effet, l’introduction d’une nouvelle technique dans un grand service de soins intensifs doit répondre à des règles précises d’organisation pour que celle-ci apporte pleinement les bénéfices attendus.» Un argument qui ne convainc pas Nicolas Durand. «A ma connaissance, aucune start-up medtech de notre région n’a jamais réussi à vendre un produit au CHUV.»

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A Epalinges, la trentaine de biologistes et d’ingénieurs poursuivent leurs recherches afin d’élargir le panel des infections bactériennes possibles à diagnostiquer avec l’AbioScope.

GABRIEL MONNET

Le CEO d’Abionic n’est pas le seul à la trouver saumâtre, comme on dit. Conseiller aux Etats, Olivier Français, convaincu par cette technologie qu’il qualifie d’exceptionnelle, ne cache pas non plus son amertume et sa perplexité face à la situation. «J’ai fait part de mes questions à la direction du CHUV à l’occasion d’un entretien téléphonique afin de comprendre son refus de collaborer. Malgré mes rappels, je n’ai jamais eu les réponses qu’on m’avait promises, hormis un laconique et stupide «Ils veulent se faire de l’argent». C’est une bien triste affaire. Je suis prêt à entendre la position même négative de l’établissement. Mais sur la base d’arguments crédibles», recadre le sénateur, qui n’hésite à parler de bêtise et de jalousie. «Le milieu scientifique se divise en deux camps. D’un côté, les humbles, ouverts à l’innovation et de l’autre, les nantis, les mandarins comme je les appelle, qui savent tout et bloquent le développement.»

Même son de cloche du côté de Philippe Leuba, le chef du Département de l’économie et de l’innovation du canton de Vaud, enthousiaste face à l’indéniable progrès que cette technologie représente. «A ma connaissance, personne ne conteste sa pertinence. Mais je ne suis pas scientifique et je ne travaille pas au CHUV, qui est dirigé par une équipe de haut niveau et qui a fait face à une énorme charge de travail depuis le début de la pandémie. Difficile donc pour moi de m’immiscer dans ce débat», estime le conseiller d’Etat, qui s’est personnellement impliqué dans ce dossier et qu’on sent un peu gêné aux entournures face à cette situation pour le moins ubuesque. «Le fait qu’un centre hospitalier voisin aussi réputé que le CHUV n’entre pas en matière pour implémenter notre technologie nous porte ombrage. Difficile en effet d’expliquer à l’étranger pourquoi l’hôpital cantonal situé à deux pas de chez nous refuse d’en faire bénéficier ses patients», regrette Nicolas Durand.

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Le 29 novembre, à l’occasion du conseil d’administration de la société, Eric Cornut, l’ex-patron de Novartis pour l’Europe, a exprimé son incompréhension face au manque d’intérêt et de collaboration des institutions et des hôpitaux suisses.

GABRIEL MONNET

Ancien directeur de Novartis pour l’Europe et membre du conseil d’administration d’Abionic, Eric Cornut penche pour sa part pour une forme d’arrogance et un manque évident de vision. «D’une manière générale, on est plutôt réfractaire à l’innovation en Suisse. En particulier dans le domaine de la santé. Peut-être sommes-nous trop gâtés, ce qui réduit l’appétit pour le développement. Il y a une foule d’endroits où l’on serait ravi de profiter d’une méthode de diagnostic performante. Pas ici. C’est un peu à l’image de la gestion de la crise. Depuis le début, on y va à tâtons, sans véritable stratégie. On mise tout sur la vaccination et, en même temps, on ne parvient pas à délivrer un message clair à propos du booster. On assiste à des conférences de presse lénifiantes du Conseil fédéral alors que nous vivons la plus grave crise sanitaire depuis cent ans. Tout cela finit par saper la confiance des gens, qui ne comprennent plus où l’on va.» Dans le cas de l’AbioScope, c’est l’ensemble de la population helvétique qui en pâtit.

>> Lire aussi: Et si vous vous faisiez vacciner? (éditorial)

 

«Des millions de vies à sauver»

La technologie développée par Nicolas Durand se révèle particulièrement efficace dans la détection précoce d’un sepsis, cette complication potentiellement mortelle d’une infection qui provoque 11 millions de décès par année de par le monde, près de 6000 en Suisse: «Lorsqu’une personne est emportée rapidement pour une raison qui ne paraît pas très claire même pour la faculté, c’est le plus souvent à cause d’un sepsis», détaille l’entrepreneur vaudois.

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6000 francs: C'est le prix de la machine développée par la scale-up vaudoise (une scale-up est une start-up qui a réussi à croître). La technologie de l’AbioScope révolutionne les méthodes actuelles de tests sanguins en réalisant des tests de qualité laboratoire et en analysant simultanément jusqu’à 14 paramètres à partir d’une seule goutte de sang, en cinq minutes au lieu de plusieurs heures.

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Le seul moyen d’éviter l’issue fatale réside dans la rapidité d’administrer le bon traitement, le plus souvent antibiotique. «C’est une course contre la montre. Quand l’infection s’installe, chaque heure, voire chaque minute compte. C’est justement grâce au gain de temps qu’elle permet et à sa faculté d’anticiper une dégénérescence que notre technologie se révèle précieuse. Utilisée à large échelle, elle peut sauver des millions de vies, y compris parmi les patients atteints du Covid-19», affirme le quadragénaire lausannois.

Par Christian Rappaz publié le 9 décembre 2021 - 08:45