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Société

Créateurs de contenus vs médias traditionnels: comment les jeunes de 15-25 ans s'informent-ils?

Loin des idées reçues, les jeunes consomment toujours plus d’infos, mais ils les consultent différemment en 2022. Délaissant les médias traditionnels, la nouvelle génération se renseigne sur les réseaux sociaux en suivant ses créateurs de contenus favoris sur YouTube, TikTok et Instagram.

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Tataki

Geo, plus connu sur TikTok sous @geocadiias, est un créateur de contenus genevois de 26 ans. Il est l’un des «incarnants» (personnes face caméra) de l’équipe de Tataki, média numérique de la RTS fait pour les jeunes, par les jeunes.

Blaise Kormann

Plusieurs heures par jour, les yeux des 15-25 ans sont rivés sur leur smartphone. Un fait qui inquiète les parents – à juste titre quand on sait les risques d’addiction aux téléphones portables – mais il y a une nouvelle plutôt réjouissante. La génération Z ne consommerait pas que du pur divertissement futile devant ses écrans. Entre deux vidéos absurdes ou hilarantes sur TikTok, plateforme reine du partage de contenus, elle se tiendrait au courant de l’actualité. Derrière tous ces pixels, les jeunes observent. Et se forgent des opinions en absorbant du contenu de qualité dans une offre abyssale.

Alors oui, c’est sûr, ils ne cherchent pas les nouvelles du monde comme avant. Selon un rapport commandé par Swisscom sur les jeunes et les médias, on ne verrait que 11% des 12-19 ans feuilleter les journaux papier, vestiges de la presse dite traditionnelle… certainement retrouvés dans le salon de leurs «darons».

«Est-ce que les anciennes générations se ruaient sur les journaux à 20 ans? Non, je ne crois pas!» dégaine Nathalie Pignard-Cheynel, directrice de l’Académie du journalisme et des médias de l’Université de Neuchâtel. Pour cette professeure de journalisme numérique, les jeunes ne s’informent ni plus ni moins qu’avant mais différemment.

Pour elle, c’est simplement la fin des vingt minutes de news par jour, sacralisées par la lecture d’un quotidien régional au petit-déj’ ou le rendez-vous familial devant le téléjournal à 19 h 30. «La génération Z navigue entre plusieurs sources d’information. Tout est morcelé. Elle sélectionne et choisit de creuser tel ou tel sujet. L’approche est plus individuelle. Leur temps de consommation est finalement éparpillé. Il existe aussi de grandes disparités sociales et culturelles», précise la spécialiste de l’innovation médiatique. Enquêtes, interviews et reportages sont alors transformés par les créateurs de contenus en vidéos formatées, ciblant les goûts des 15-25 ans. Initialement, ces canaux étaient pensés pour générer un flux de publications humoristiques ou des challenges chorégraphiques; ils deviennent aujourd’hui des mines d’exploitation pour des bulles d’informations: «Il y a des youtubeurs et tiktokeurs qui font un travail incroyable au niveau journalistique, d’autres pas.»

Quand on parle de modèle, le Français de 25 ans HugoDécrypte est sur toutes les bouches de la génération Z. En Suisse romande, c’est le média digital Tataki, hébergé sur la RTS, qui tire la couverture. Ce «pure player» «pour des jeunes, par des jeunes» produit 600 contenus par an. Depuis 2017, il façonne une identité forte avec trois piliers: la culture, le divertissement et les questions sociétales. Le tout en insistant sur la bienveillance et l’inclusion. «On ne partait de rien. On a construit une communauté en capitalisant avec elle, pour voir ce qui marchait», explique Manon Bornand, cheffe de projet au sein de la rédaction digitale de Tataki, alimentée par 23 employés. «Il ne faut pas diaboliser les réseaux sociaux. Il y a eu une multitude de contenus et sources d’information qui permettent à la Gen Z d’être connectée au monde et à ses enjeux», ajoute-t-elle. Un avis partagé par Geo, l’un des tiktokeurs de la maison. 

Hugodécrypte

Sur sa chaîne YouTube, Hugo Travers alias HugoDécrypte a déjà interviewé des personnalités de renom comme Emmanuel Macron. 

TikTok

Face à la déferlante de contenus propulsés dans les rétines via les algorithmes – 70% des vidéos consommées sur YouTube seraient recommandées –, il y a un véritable risque d’errer au milieu des intox, des contenus peu fiables. «J’ai vu cette info sur TikTok ou Instagram» est entré en 2022 dans le langage courant. Un constat dangereux, car propice à la prolifération de «fake news».
La fiabilité de la source initiale disparaît. En un partage sur les réseaux sociaux, rumeurs et contre-vérités se diffusent à la vitesse de l’éclair.

Comment démêler le vrai du faux? «Les jeunes doivent développer un esprit critique. Croiser les sources est un réflexe journalistique à adopter par tous. On doit amener les nouvelles générations à se repérer dans l’abondance d’informations», conseille Nathalie Pignard-Cheynel. Une tâche que les médias traditionnels tentent de réaliser en s’adaptant aux nouveaux codes d’internet pour proposer des contenus de confiance.

Par exemple, «Le Monde», journal historique de qualité fondé en 1944, n’a pas hésité à ouvrir son compte TikTok en 2020 pour toucher des audiences plus jeunes. Il lance aussi une série de podcasts destinée à séduire la génération Z, dont sa nouvelle série audio «Chaleur humaine». Notre magazine aussi s’adresse aux vingtenaires via sa page Instagram ou ses podcasts à découvrir sur Illustré Audio.

Par contre, devant le fourmillement de choix, mettons-nous quelques secondes dans la peau d’un ou une Suisse de 18 ans qui déverrouille son smartphone. Des vagues ininterrompues remplissent automatiquement son flux: vidéos textées, déluge de rendez-vous TikTok ou stories Instagram avec des flashs info répétitifs, de l’actualité chargée de gimmicks, des images brutes globalisées, mais aussi des reportages à la chaîne… Arriverait-on à un possible trop-plein chez les 15-25 ans? Contrariés, écœurés, stressés par la densité de ce qu’ils voient, ils sont quelques-uns à souffrir de ce qu’on appelle la «news fatigue».

Cette désertion informationnelle se répand discrètement, avec une jeunesse lasse, tout comme certains de leurs aînés d’ailleurs, d’être assiégée de données concernant le réchauffement climatique, la guerre en Ukraine ou le retour du covid. Attention cependant. Le refus de se confronter aux nouvelles par info-anxiété peut alarmer.

Pour renforcer la démocratie et le débat d’idées, les jeunes ont besoin de se nourrir l’esprit. De s’informer par les différents médias. Que ce soit en allumant leur téléphone pour regarder le dernier épisode de «Yadebat» sur la chaîne YouTube de Tataki ou en lisant ces quelques lignes dans «L’illustré».


«Notre première mission, c’est d’être utiles»

A 26 ans, Geo est l’un des visages de l’équipe de Tataki, média 100% numérique qui séduit les jeunes. Rencontre avec cette figure suisse de l’«infotainment» (information-divertissement), précurseur sur TikTok.

Dans le studio de tournage de Tataki, à la RTS, Georges Efionayi Fournier, alias Geo, est comme chez lui. Un peu comme sur TikTok, où le créateur de contenus publie des vidéos sur son compte personnel depuis 2019. C’est un des pionniers en Suisse sur la plateforme aux milliards d’utilisateurs. Il connaît tous les codes. Aujourd’hui, 1 million d’abonnés suivent les publications délirantes du quotidien de @geocadiias. De quoi séduire l’équipe de Tataki, qui produit du contenu médiatique pour des jeunes, par des jeunes. «Je suis arrivé au bon moment avec les bonnes compétences», nous explique le Genevois de 26 ans qui possède une forte sensibilité numérique.

Géo

Comme chaque créateur de contenus, Geo a sa signature sur les réseaux sociaux. Lui, sur Tataki, c’est un effet visuel qui agrandit ses yeux.

TikTok

Les idées des sujets fusent dans toutes les directions: de lui, de son équipe et même de leur communauté. Musique, séries, «gaming», art, pop, tous les «topics» sont abordés, avec en fil rouge les phénomènes de société. Les infos, sous forme de capsules vidéo d’une minute, sont ensuite disponibles sur TikTok et Instagram.

Dans son équipe, Geo est un incarnant, soit la personne face caméra. Pour l’anecdote, l’un des «interactive media designers» (professionnel de la communication visuelle) a ajouté un effet visuel qui agrandissait parfois les yeux du créateur de contenus pour camoufler un petit malaise. Le montage dynamique devient drôle. Aujourd’hui, c’est sa signature.

Quant à l’ADN du tiktokeur, pensez information revisitée avec des blagues. «Le plus important, c’est le fond. Notre première mission, c’est d’être utiles, d’être un média. L’humour, c’est l’épice. Par des contenus un peu divertissants, on peut également éveiller les consciences!» Proche des abonnés, il modère lui-même les commentaires de ses publications. «Ça devient compliqué, car on en a 1000 en moyenne par publication», sourit-il. Un chiffre qui prouve que la génération Z réagit. Mais se renseigne-t-elle vraiment? «Les jeunes sont curieux. Le fait que notre communauté interagit avec nous et propose directement des sujets prouve qu’elle veut se tenir au courant de ce qui passe», déconstruit Geo en réponse aux préjugés.

Il va plus loin. Pour lui, les 15-25 ans se documenteraient plus qu’avant: «On n’a jamais été aussi informé que maintenant.» Et ce, grâce aux réseaux sociaux. Lui-même s’est mis à consommer l’actualité sur ses plateformes numériques. «Ado, quand les canaux se sont adaptés à moi, je passais mon temps à regarder des vidéos sur YouTube.» L’utilisation accrue du smartphone a fait exploser l’accès aux news. «Avant, c’était un effort, maintenant, l’info te tombe dessus», constate-t-il. Geo alerte sur un point devant la consommation d’info sur nos écrans: «Il ne faut pas se contenter d’une source mais, en général, les jeunes scrollent pour «fact-checker» sur d’autres plateformes.» Le risque de «news fatigue» est aussi à prendre au sérieux.


HugoDécrypte, le média préféré de la génération Z

La référence en matière d’info chez les jeunes francophones, c’est Hugo Travers, plus connu sous son pseudonyme HugoDécrypte. De l’interview exclusive de Bill Gates à celle de Marine Le Pen, en passant par la synthétisation du conflit israélo-palestinien, rien ne lui échappe. Ce n’est pas pour rien que 3 millions d’abonnés le suivent constamment sur ses réseaux. Décodant l’actu depuis 2015, le Français «pèse» dans son domaine à seulement 25 ans. Il compte à ce jour 881 publications sur Instagram et 1028 vidéos sur sa chaîne YouTube. Comment ce diplômé de Science-Po s’est mis à proposer chaque jour des résumés anglés de l’actualité?

Hugodécrypte

Sur sa chaîne YouTube, Hugo Travers alias HugoDécrypte a déjà interviewé Stromae. 

Youtube Hugodécrypte

Il observait sa sœur de 15 ans scroller sur les réseaux sociaux, abondant de tutos beauté, de photos d’instagrammeurs et de sketchs humoristiques. Et l’information? Devant l’absence de la presse sur les plateformes numériques, il y voit une occasion. Il adapte un contenu journalistique au format des grands youtubeurs tels que Norman ou Cyprien: face caméra, montage dynamique, ses vidéos finissent par captiver la génération Z.

Aujourd’hui, HugoDécrypte, c’est une petite entreprise de 15 personnes. Derrière lui, une équipe de jeunes journalistes qui vérifient les news pour envoyer sur les smartphones du contenu de bonne qualité. Pionnier de l’info ludique et accessible, il est une source d’inspiration pour d’autres personnalités du web.

 


Dans les oreilles des jeunes

Le podcast, c’est un médium audio qui séduit de plus en plus une jeune audience mobile. Il y a de nombreuses success-stories dans le paysage francophone. En voici quelqu’unes qui plaisent beaucoup aux nouvelles générations.

1. «Chaleur humaine»

La sécheresse, le respect de l’Accord de Paris, les énergies fossiles, l’éco-anxiété, Chaleur humaine évoque le changement climatique dans tous ses aspects: les défis tout comme les solutions. Fraîchement conçu en 2022, ce nouveau podcast signé par Le Monde invite différents experts à la réflexion et à la transition écologique. Il n’y a pas encore de chiffres disponibles, mais le podcast fait déjà du bruit.

Chaleur Humaine

«Chaleur humaine».

Chaleur Humaine

2. «Choses à savoir»

Un podcast de Culture générale qui cumule plus de 1 mio d’écoutes en France. Dans quel pays européen est-il interdit d’applaudir? Qu’est-ce qu’un «tempestaire»? Quelle musique les chats aiment-ils? Autant de questions diverses et variées auxquelles Louis-Guillaume Kan-Lacas répond quotidiennement en 2-3 minutes maximum. Conçu en 2015, Culture générale porte bien son nom: un podcast par jour pour développer sa culture générale.

Choses à savoir

«Choses à savoir».

Choses à savoir

3. «Les couilles sur la table»

«Parce qu’on ne naît pas homme, on le devient.» Féministe et déconstruisant la masculinité, Victoire Tuaillon interroge avec des spécialistes notre société patriarcale. Avec 94 épisodes depuis 2017, Les couilles sur la table est une référence qui ose tous les thèmes: «l’impossible éducation sexuelle», le congé paternité ou encore la politique «d’homme à homme». Plus de 250 000 téléchargements dans le monde en juin 2022 pour ce podcast phare de Binge Audio.

«Les couilles sur la table»

«Les couilles sur la table».

«Les couilles sur la table»

4. «Le point J»

Podcast bien connu de la RTS, Le point J traite de questions d’actualité variées, des capsules audio portées par des journalistes romandes engagées. Des experts sont amenés à donner un avis sur des sujets bien choisis, fortement liés aux questions de société: la prolifération des moustiques, les conséquences du Brexit ou encore vivre avec un TOC font partie des sujets énoncés. Dynamiques, originaux, les épisodes sont à écouter et réécouter!

«Le point J»

«Le point J».

«Le point J»

5. «In Power»

Sur la chaîne YouTube du podcast, on dénombre près de 2 millions de vues. Connue chez les jeunes sous son pseudonyme Instagram MyBetterSelf, Louise Aubery accueille des invités originaux pour discuter de leurs parcours de vie inspirants. La cheffe d’orchestre Claire Gibault, le psychiatre Christophe André ou encore la journaliste Léa Salamé livrent à la créatrice de vidéos devenue «podcasteuse» leurs inspirations, motivations et ambitions.

«In Power»

«In Power». 

«In Power»
Par Jade Albasini publié le 8 août 2022 - 18:03