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Hommage

Elisabeth II, un sourire gravé pour l’éternité

Le décès d'Elisabeth II le jeudi 8 septembre dernier a constitué une véritable onde de choc mondiale. Maître dans l'art de la communication, elle a admirablement su s’adapter aux mutations et se saisir des nouveaux outils technologiques. Cette reine si discrète a marqué les esprits par sa loyauté et sa dévotion à la fonction. Le tout avec un sourire constant.

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La reine Elisabeth II accueille la nouvelle première ministre britannique, Liz Truss

Les tout derniers jours de Sa Majesté sont à la hauteur du personnage: historiques et si parfaits. Le mardi 6 septembre, elle recevait pour la première fois Liz Truss, 15e premier ministre de ses 70 ans de règne. Jupe en tartan, cardigan clair, longue canne à la main droite, Elisabeth II semblait affaiblie. Mais elle avait fait le job avec un magnifique sourire, soulagée aussi, peut-être, de ne plus devoir endurer Boris Johnson chaque mardi. Mais, quarante-huit heures plus tard, la souveraine s’éteignait discrètement à Balmoral, son refuge écossais préféré.

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Elle a encore eu la force physique, le caractère nécessaire et le courage de se consacrer une dernière fois à son devoir, le mardi 6 septembre, en son château écossais de Balmoral. C’est là qu’elle allait s’éteindre paisiblement, deux jours plus tard, dans l’après-midi. Amaigrie et voûtée, mais coquette dans un cardigan gris colombe, la reine Elisabeth II présentait une silhouette frêle à l’objectif de la photographe Jane Barlow. «Frêle et de bonne humeur», témoigne la reporter de l’agence AP. Elle a pu parler avec Sa Majesté de la pluie et du mauvais temps, en attendant l’arrivée de la nouvelle première ministre.

Appuyée sur sa canne, la souveraine de 96 ans laissait entrevoir d’inquiétantes ecchymoses sur sa main droite. Femme diminuée dont la flamme vacillait depuis des mois, elle a tenu bon, faisant preuve, selon sa devise, d’«une détermination sans faille». Depuis le 9 avril 2021 et la disparition de son mari, le prince Philip, sa santé déclinait inexorablement. Pour surmonter son chagrin et la perte de son seul amour, elle s’était jetée dans le travail, retrouvant même le goût de monter à cheval, celui de conduire et d’accueillir parmi ses corgis un nouveau compagnon à quatre pattes. Par la suite, elle a connu des problèmes de mobilité tout en refusant de se montrer en chaise roulante, elle a attrapé et réussi à surmonter le covid.

Bien qu’affaiblie, la reine Elisabeth a accueilli Liz Truss, la cheffe du Parti conservateur, avec un large sourire et, comme le veut l’usage, elle lui a demandé de former un nouveau gouvernement. Ce sourire devant l’objectif était pour l’histoire et pour l’éternité. C’était son dernier acte. Sur l’image se confondaient la cheffe d’Etat, qui aura œuvré sans relâche pendant 70 ans – soit le plus long règne de l’histoire de la Grande-Bretagne –, et la personne privée, une arrière-grand-mère dans son intérieur. C’était une révérence élégante à la vie, un dernier message qui semblait signifier, avant de remettre son sort entre les mains du Créateur: «J’ai fait ma part, permettez que je me retire.»

Elisabeth II

Les jours qui suivent la mort de la reine, le visage de la disparue apparaît dans le monde entier, en autant d’hommages. Ici dans le stade des New York Yankees, à New York.

Getty Images

Son image reproduite partout, notamment sur 4,5 milliards de billets de banque et 29 milliards de pièces de monnaie, est gravée à jamais dans l’imaginaire collectif. Le paradoxe, c’est que, en ayant été la femme et la figure historique la plus photographiée de l’histoire, elle est, dans le même temps, celle qui se sera le moins exprimée, ne donnant jamais son avis, ne dévoilant jamais, ou si rarement, ses émotions. Elle savait pourtant, le moment venu, faire passer un message à travers un geste symbolique fort. Lors de l’invasion de l’Ukraine, par exemple, et à la suite de l’appel du Disasters Emergency Committee, la reine a fait un don généreux en puisant dans ses deniers personnels afin de venir en aide aux réfugiés. Tout était dit.

Lorsqu’elle intervenait publiquement, chaque mot était soupesé. On se souvient de son intervention durant la pandémie, le 5 avril 2020. Elle avait conclu avec la formule: «Nous nous reverrons.» Ce «we’ll meet again» rassembleur était inspiré d’une chanson populaire patriotique, un tube des années 1940 de Vera Lynn en hommage à la bataille d’Angleterre, l’air préféré des pilotes de la Royal Air Force.

Dès ses 14 ans, sur les ondes de la BBC, la jeune adolescente prit conscience de l’importance de la parole en s’exprimant avec empathie et aplomb depuis le château de Windsor. C’était le 14 octobre 1940, dans «Children’s Hour» («l’heure des enfants»). La princesse s’adressait, réconfortante, aux millions de petits déplacés victimes de la Seconde Guerre mondiale.

Par la suite, c’est en accédant à la majorité, dans un ensemble blanc, le jour de ses 21 ans qu’elle fit le serment envers le Commonwealth, depuis Le Cap, en Afrique du Sud, en ces termes: «Je déclare devant vous tous que ma vie entière, qu’elle soit longue ou courte, sera consacrée à votre service.» Elle réitérera ses vœux devant Dieu à l’abbaye de Westminster, lors d’une cérémonie quasi mystique, à l’occasion de son couronnement, ointe de l’huile sacrée, le 2 juin 1953.

Au départ, rien ne destinait celle que son père surnommait Lilibet à régner. Il aura fallu que son oncle épouse en secondes noces l’Américaine doublement divorcée Wallis Simpson, puis abdique pour cette même raison et sans doute à cause de sa proximité avec le régime nazi, pour que le père de la petite Elisabeth Alexandra Mary, le duc d’York, accède au trône et devienne le roi George VI. En lui succédant prématurément à sa mort en février 1952, alors qu’elle était âgée de 25 ans, son destin basculait brutalement. Elle allait sacrifier sa vie de mère et d’épouse à sa charge.

La future Elisabeth II, dont l’éducation centrée autour de la littérature, du français et de l’histoire fut relativement sommaire, n’était pas prête à régner. Mais elle a vite su manœuvrer, faisant de Winston Churchill, son mentor, un précieux allié. Son couronnement télévisé – le vieux lion s’y était opposé, pensant que la télévision, c’était l’ennemi – et diffusé dans le monde entier allait la faire entrer dans tous les foyers et lui conférer une aura internationale.

La reine savait que la communication était une arme à double tranchant. En 1969, le programme télévisé «Royal Family», une intrusion dans la vie quotidienne de la famille royale, connut un large succès. Mais à vouloir jouer prématurément avec les codes de la téléréalité, le corps terrestre de Sa Majesté, et celui des membres de sa famille, avait fini par l’emporter sur le corps politique. Il fallut faire marche arrière; les images se voulant faussement décontractées autour de la table à manger ne faisaient qu’accentuer le côté désuet de l’institution. En la banalisant, parfois en la ridiculisant à son insu, le show prenait le dessus sur l’imaginaire. Le lien invisible que chacun tissait avec la reine et les siens se brouillait au détriment du réel. La monarchie se banalisait. Un savant dosage allait s’imposer. Mais quelle était la bonne distance qui allait lui permettre de préserver son caractère de symbole vivant?

A vouloir garder ses distances, on se coupe de son peuple. C’est ce qui arriva à la mort de Diana. Tony Blair, alors premier ministre, dut insister pour que la reine s’adresse à la nation éplorée. Il finit par obtenir gain de cause et réussit à convaincre Elisabeth II de quitter son refuge de Balmoral où, dit-on, elle protégeait William et Harry d’un traumatisme supplémentaire. Elle rejoignit Londres où tout un peuple pleurait la princesse des cœurs et critiquait une famille qui en manquait singulièrement. En s’exprimant à la fois comme reine mais aussi, chose inédite, comme grand-mère, elle fit, bien que mal à l’aise, parler ses sentiments devant les fenêtres ouvertes du palais de Buckingham donnant sur l’extérieur et une partie de la foule. Par la suite, en s’inclinant devant le cercueil de la défunte, elle commença à retourner l’opinion après avoir commis plus qu’un faux pas, une faute politique.

Cinq ans auparavant, elle avait déjà eu l’occasion de fendre l’armure. Le 24 novembre, pour les 40 ans de son accession au trône, elle allait résumer l’année 1992 d’un inoubliable «annus horribilis». A cette occasion, elle demandait un peu d’indulgence à une presse déchaînée. Le feuilleton des scandales de la famille royale, la publication des Mémoires de Diana révélant la relation entre Charles et Camilla, le divorce du prince Andrew et de la duchesse d’York, celui de la princesse Anne, plus l’incendie du château de Windsor et le scandale du financement des travaux de reconstruction avaient fini d’anéantir l’image de la Firme, censée être utile et au-dessus de tout soupçon. L’idylle entre les Britanniques et la monarchie allait reprendre au moment des noces du prince William avec Kate Middleton, le 29 avril 2011. L’année suivante, le 27 juillet, la reine fit preuve d’un formidable sens de l’autodérision aux côtés de Daniel Craig, alias James Bond, à l’occasion de l’ouverture des Jeux olympiques de Londres. En juin dernier, son jubilé de platine lui permit un ultime tour de force lorsque, dans une séquence animée, elle prit le thé, à Buckingham, face à l’ours Paddington.

Selon les mots de l’essayiste Walter Bagehot consignés dans son ouvrage de référence intitulé «La Constitution anglaise», la reine a parfaitement exercé ses trois droits dans le périmètre de son pouvoir: celui d’être informée – le gouvernement ne pouvait pas prendre de décision sans l’en avertir –, celui d’encourager et celui de mettre en garde. Depuis Winston Churchill, elle a vu défiler 15 chefs de gouvernement. Elle a connu tous les soubresauts du monde et a su remarquablement s’adapter à ses changements et à ses progrès. Sa disparition marque la fin d’une époque au moment où le Royaume-Uni connaît une crise majeure – une personne sur cinq y vit en dessous du seuil de pauvreté – et où l’Europe est fragilisée. 

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Par Didier Dana publié le 19 septembre 2022 - 10:17