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Révolte iranienne

Iran: une année de révolte

En septembre 2022, nous avions rencontré Ferial et Shiva, deux Iraniennes de Genève qui se mobilisaient pour faire entendre la voix de celles et ceux restés au pays. Entre euphorie du début de rébellion, espoirs et résignation, retour sur une année de lutte contre le régime islamique.

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Ferial et Shiva, deux Iraniennes habitant en Suisse

Aux Bains des Pâquis, à Genève, Ferial et Shiva, deux Iraniennes habitant en Suisse depuis dix ans, ont sorti le drapeau iranien. Une année après la mort de Mahsa Amini, le 16 septembre 2022, le combat continue, malgré une répression féroce exercée par les autorités. «Je me refuse à croire à une défaite. Le régime tombera», assure Ferial.

David Wagnières

«Cette révolution a permis aux gens d’ouvrir les yeux, de voir le vrai visage de la République islamique d’Iran.» Ferial n’en démord pas, le régime des mollahs va tomber. Demain, dans un mois, dans une année, «il va se passer quelque chose», pressent-elle. Assise sur une passerelle des Bains des Pâquis, à Genève, la jeune femme de 24 ans, arrivée en Suisse avec sa mère Maryam en 2014, se bat depuis une année pour faire entendre la voix des Iraniens et Iraniennes restés au pays. Souvenez-vous, nous l’avions rencontrée, après la mort de Mahsa Jina Amini, jeune Kurde iranienne de 22 ans, battue à mort par la police des mœurs pour un hidjab mal ajusté. Sur la place des Nations, Ferial et la communauté iranienne de Suisse scandaient sans relâche «Zan, Zendegi, Azadi» («femmes, vie, liberté»), trois mots qui allaient devenir, dans le monde entier, le symbole d’une révolte portée par une jeunesse iranienne en colère.

Ferial s’est jetée corps et âme dans la lutte avec l’espoir de voir tomber la République islamique d’Iran, au pouvoir depuis 1979. Une année dont elle est sortie exsangue. «J’ai redoublé ma première année de bachelor en soins infirmiers. Je n’arrivais plus à suivre les cours. J’ai été très éprouvée psychologiquement par toutes les nouvelles atroces en provenance du pays. J’ai dû prendre soin de ma santé mentale, confie l’étudiante, toujours très affectée. Forcément, cela s’est accompagné d’un immense sentiment de culpabilité. J’habite en Suisse, où je suis en sécurité, et je fais une dépression alors que des Iraniens réclament la liberté au péril de leur vie.» Un soulèvement populaire qui aura coûté la vie à au moins 537 personnes, selon les chiffres de l’ONG Iran Human Rights (IHR).

Ferial, Iranienne habitant en Suisse, témoignant sur la révolte iranienne

Ferial porte son pays en boucle d’oreille. Elle s’est également fait tatouer «Femmes, vie, liberté» sur le corps.

David Wagnières

«Tu dois partir, sinon ils te tueront»
 

A ses côtés, Shiva, une artiste de 35 ans originaire d’Ispahan, arrivée en Suisse il y a dix ans aussi. Lors de notre dernière rencontre, elle nous racontait avoir fui le pays après une énième interpellation par un «bassidji» (un milicien placé sous l’autorité des Gardiens de la révolution) pour non-respect du code vestimentaire. Son père lui avait dit: «Tu dois partir, sinon ils te tueront.» Après la mort de Mahsa Amini, impossible pour elle de rester les bras croisés. Organisation de manifestations, rédaction de lettres pour interpeller les autorités suisses, interventions dans les médias et partage des contenus sur les réseaux sociaux ont rythmé son quotidien. En compagnie d’autres membres de la diaspora iranienne, Shiva a également créé le comité unitaire irano-suisse. «J’avais envie de m’engager différemment. Nous avons été reçus par certains partis politiques, 90 politiciens ont même signé notre lettre pour un Iran libre et démocratique, mais à part des déclarations de bonnes intentions il ne s’est pas passé grand-chose», déplore la trentenaire, qui vit aujourd’hui entre la Suisse et les Pays-Bas.

Elle le reconnaît, cette année a été extrêmement stressante, traversée par des sentiments contrastés. De l’espoir, il y en a eu, avec les mouvements de contestation qui se sont emparés de la rue, grâce à cette jeunesse en rébellion, poing levé, et à ces jeunes femmes, cheveux au vent. Du désespoir aussi, face à la brutalité inouïe exercée par les autorités iraniennes, les arrestations et détentions arbitraires, les tirs sur les protestataires et les exécutions en lien avec les manifestations.

Shiva, Iranienne habitant en Suisse, témoignant sur la révolte iranienne

Shiva: «En m’affichant ainsi, je sais que je ne pourrai plus jamais retourner en Iran.».

David Wagnières

«Il y a une vie avant Mahsa et une vie après»


Mais même si le régime n’est pas tombé, même si la répression n’a cessé de s’accentuer, Shiva le ressent au plus profond de son être: «Il y a une vie avant Mahsa et une vie après. Cette fois, c’est différent.» Aux slogans scandés à pleins poumons dans la rue, aux manifestations spontanées sévèrement réprimées ont succédé en Iran d’autres formes de résistance prenant les traits de la désobéissance civile. «Les jeunes femmes continuent à ne pas porter le voile. Certaines actrices participent à des festivals la tête nue. C’est du jamais-vu. De petits cercles rouges à la ligne interrompue, symboles d’une révolution toujours en marche, ont fleuri sur les billets de banque.» Un bras de fer silencieux, moins frontal, s'est installé entre l’Etat iranien et son peuple, comme le relate la trentenaire, dont les parents vivent toujours au pays. «Certains de mes amis sont beaucoup plus prudents que par le passé. Après avoir été arrêtés, ils ont cessé de poster des contenus sur les réseaux sociaux car leur famille a été menacée. Ils se sentent aussi délaissés par l’Occident, avec l’impression d’avoir pris des risques insensés pour faire parvenir des images de leur quotidien aux médias occidentaux sans que cela aboutisse à des mesures concrètes.»

Un régime qui durcit le ton


La peur reste omniprésente. A l’approche du 16 septembre, date de la mort de Mahsa Amini, les autorités ont redoublé de fermeté et multiplié les arrestations de personnalités, de militants et de proches des personnes tuées par les forces de sécurité durant les manifestations de l’an dernier. Des milliers d’étudiants ont été contraints de s’engager par écrit à ne pas participer aux manifestations de commémoration. Certains commerces et administrations publiques ont reçu l’ordre de refuser l’accès aux femmes qui se présenteraient sans voile. «Le café-restaurant d’un de mes amis a été placé sous scellés car il acceptait de servir les femmes qui se présentaient la tête nue», confirme Shiva, avant d’ajouter: «Toutes ces mesures montrent que le régime aussi a peur et qu’il craint les réactions de son peuple. Les mollahs sentent que le pouvoir leur file entre les doigts.»

Il y a une année, «L’illustré» avait suivi le combat de la diaspora iranienne en Suisse. En première ligne, Ferial et sa mère, Maryam, qui ont fui le régime et un mariage malheureux en 2014.

Il y a une année, «L’illustré» avait suivi le combat de la diaspora iranienne en Suisse. En première ligne, Ferial et sa mère, Maryam, qui ont fui le régime et un mariage malheureux en 2014.

David Wagnières/L'illustré

Fière d’être Iranienne
 

«Il y a un mouvement de fond en Iran, notamment sur les réseaux sociaux, où les gens s’éduquent et relisent l’histoire du pays avec un regard nouveau», ajoute Ferial. A l’école, on nous racontait n’importe quoi sur la Révolution islamique, avec des cours d’histoire à la gloire de l’ayatollah Khomeiny basés sur des mensonges. Aujourd’hui, des vidéos circulent pour rétablir la vérité.» La jeune femme refuse de céder au découragement. «J’ai envie de montrer à mon copain mon pays, d’où je viens, ma culture. J’ai l’impression que cette révolution a changé l’image de l’Iran dans le monde. Avant, on nous prenait pour des terroristes ou des intégristes, il fallait s’exiler pour vivre, respirer et s’habiller comme on l’entendait. Je me lamentais de n’être pas née en Suisse, j’avais un peu honte de venir d’un pays aussi rétrograde. Le mouvement «Femmes, vie, liberté» me rend tellement fière. Je suis féministe, alors de voir toutes ces femmes fortes ne jamais renoncer, ça me rend immensément fière d’être Iranienne.» Ses grands yeux verts s’embrasent: «Beaucoup de dictatures dans le monde ont été renversées. Alors pourquoi pas nous?»


«La situation est catastrophique»
 

La répression des femmes qui défient le port obligatoire du voile s’est durcie, selon Nadia Boehlen, porte-parole d’Amnesty Suisse.

Au téléphone, Nadia Boehlen ne mâche pas ses mots. Pour la porte-parole d’Amnesty Suisse, «la situation en Iran est catastrophique. On assiste à une tentative désespérée de la part des autorités de réaffirmer leur domination et leur pouvoir sur les personnes qui ont osé les défier.» Selon les chiffres de l’ONG Iran Human Rights (IHR), 537 personnes ont été tuées par les forces de sécurité iraniennes. Durant les six premiers mois de 2023, 354 personnes ont été exécutées, dont sept manifestants à l’issue de procès inéquitables. «Si l’on compare avec les chiffres de l’année dernière, le nombre d’exécution a doublé, constate Nadia Boehlen. Les arrestations arbitraires se comptent en milliers, la torture en prison est généralisée, y compris les viols de détenus.» La répression à l’égard des femmes s’est durcie. «Contrairement à ce que le régime avait annoncé en novembre 2022, la police des mœurs n’a pas été dissoute. Désormais, les Iraniennes reçoivent des SMS d’avertissement si elles sont repérées sans voile, dans la rue ou dans leur voiture. Si elles entrent dans un commerce sans hidjab, les responsables de l’établissement s’exposent à des peines allant de la fermeture de l’établissement à de l’emprisonnement.» Certaines sont poursuivies en justice et condamnées à des peines de prison, à des amendes et à des sanctions dégradantes, comme la toilette des corps à la morgue, souligne la porte-parole avant de conclure: «Ces atteintes aux droits des femmes s’accompagnent d’un regain de discours officiels haineux, qui qualifient le fait de ne pas porter le voile de «virus», de «maladie sociale» ou encore de «trouble», tout en assimilant le choix de se montrer sans voile à une «dépravation sexuelle.»

Par Alessia Barbezat publié le 29 septembre 2023 - 08:38