1. Home
  2. Actu
  3. Festival Delémont BD: «J’aime les choses qui dépotent, qui transgressent»

Festival Delémont BD

«J’aime les choses qui dépotent, qui transgressent»

Après neuf ans passés à BDFIL à Lausanne, Philippe Duvanel, 52 ans, créait en 2015 le festival Delémont’BD. En parallèle, il assume la direction du château de Saint-Maurice (VS). Echange avec un fin connaisseur de la BD romande.

Philippe Duvanel

Philippe Duvanel est directeur artistique de Delémont'BD, ainsi que directeur du château de Saint-Maurice (VS).  

Roland Schmid

- Etes-vous tombé dans la marmite de la BD tout petit, pour reprendre l’expression chère à Goscinny?
- Philippe Duvanel: Oui, dans le sens où je suis issu d’une génération qui lisait Tintin. Tintin était quelque chose de commun à l’époque. C’était la seule bande dessinée qu’il m’était autorisé de lire.

>> Lire aussi notre éditorial: BD, l’incroyable vitalité d’un art riche en promesses

- Dans quel milieu social avez-vous grandi?
- Un milieu plutôt modeste. Ma mère était secrétaire, mon père, représentant de commerce. J’ai eu, avec eux, une enfance très privilégiée.

- Y avait-il des albums de bande dessinée à la maison?
- Oui, quelques-uns: Tintin, Petzi, Astérix. Ma première approche de la bande dessinée s’est faite à travers ces séries. Par la suite, il y a eu Gaston Lagaffe vers 10-12 ans, Alix, puis Lefranc que j’aimais aussi beaucoup, notamment Le repaire du loup, qui se déroule en Suisse. J’ai aussi lu quelques Michel Vaillant, que mes copains adoraient. Moi, ce n’était pas mon truc. Je trouvais que ça tournait en rond! Cela dit, Jean Graton est le premier auteur que j’ai rencontré, lors d’une séance de dédicace à laquelle je m’étais rendu, en bande, à la Coop. Il m’avait beaucoup impressionné.

L'Escamoteur

A la différence de la musique, de la photographie et du cinéma, Philippe Duvanel reconnaît ne pas être un passionné de peinture. Il cite néanmoins le Néerlandais Jérôme Bosch parmi les artistes qui le touchent, peut-être parce que son œuvre, à l’image ici du célèbre tableau «L’escamoteur» peint à partir de 1475, préfigure la bande dessinée. 

Hieronymus Bosch/Musée municipal de Saint-Germain-en-Laye, France

- L’éveil conscient à la bande dessinée s’est donc produit plus tard?
- Oui, lorsque je suis sorti de mon apprentissage de cuisinier, qui était mon métier de rêve et qui ne m’a pas convenu. Apprenti, j’ai privilégié la télé à la lecture. Cela a changé quand j’ai quitté les cuisines. A ce moment-là, j’ai découvert chez les libraires qu’il y avait autre chose que Tintin, Alix ou Astérix, qu’il existait une autre bande dessinée, plus adulte, plus expérimentale ou intime, qui empruntait parfois à l’essai, au roman. De ce point de vue, l’album Soirs de Paris, d’Avril et Petit-Roulet, a été une révélation.

>> Lire également: A Genève, une école de BD unique en Suisse

- Une BD moins attendue?
- Tout à fait.

- On relèvera en passant que toute la BD de votre jeunesse était exclusivement masculine…
- Oui, malheureusement.

Soirs de Paris, BD

Avec 6000 nouveautés par an, impossible de tout lire en BD! Philippe Duvanel le sait. L’album Soirs de Paris de François Avril et Philippe Petit-Roulet (Ed. Les Humanoïdes Associés), publié en 1989, a changé sa vision de la BD.

Humanoïdes Associés

- A une exception près: Claire Bretécher, qui a bouleversé les codes. Pour s’émanciper, la BD a donc eu besoin des femmes?
- Elles y ont été pour beaucoup, oui, je pense. Bretécher en particulier. Elle a été la première à proposer une approche différente, notamment sociologique. Je l’aime beaucoup pour ça, même si je ne l’ai découverte qu’à 20 ans. Elle n’était pas forcément grand public parce qu’en noir et blanc, «sans bagarres» et avec parfois beaucoup de texte, mais elle m’a scotché.

- Si l’on vous dit aujourd’hui que la BD féminine, ça n’existe pas, qu’il n’y a que de la BD faite par des femmes et des hommes, vous validez?
- Très clairement, mais il a fallu l’intégrer. Il y a encore quinze ans, j’aurais, comme beaucoup, marqué la différence. Les choses ont évolué et j’ai évolué. A Delémont’BD, notre première invitée d’honneur a été Lisa Mandel, il y a deux ans, mais nous avons, avant cela, profondément œuvré pour recevoir le plus grand nombre d’autrices.

- Entre BD et littérature, votre cœur balance-t-il?
- Non, mes lectures sont d’abord graphiques. Ma culture est celle de l’image. Si je devais choisir entre écouter et regarder, je préférerais regarder. J’aime beaucoup la musique, mais je pense que ce qui me plaît le plus dans la vie, c’est l’image, l’image narrative. J’aime la photo, le cinéma qui reste à mes yeux d’une incroyable magie, la bande dessinée, le dessin, un peu moins la peinture.

Calypso de Cosey

Le Vaudois Cosey, représenté ici par Calypso, sorti en 2017 chez Futuropolis, est un maître à ses yeux.

Cosey/Futuropolis

- On a longtemps taxé la BD de sous-peinture…
- Oui, c’est pourtant deux disciplines artistiques de même valeur, non?

- En tout cas, les choses changent. Les ventes aux enchères le prouvent. Par ailleurs, les passerelles se multiplient entre BD et peinture, à travers des artistes comme Combas, les frères Di Rosa ou, chez nous, le Jurassien Yves Hänggi.
- C’est vrai. Combas, c’est incroyable, ultra-narratif et pas seulement figuratif. Cette approche de la peinture me passionne. Les portraits et les paysages, ça me parle moins. Chez les anciens, j’aime beaucoup Jérôme Bosch par exemple, ou Bruegel.

- Deux peintres dont on pourrait dire qu’ils ont préfiguré la bande dessinée, non?
- Oui, en quelque sorte, sans le texte.

- Quels sont les auteurs de BD qui vous séduisent le plus aujourd’hui?
- (Silence.) A froid, comme ça? Pas simple… Zep m’impressionne beaucoup, tant son spectre est large. C’est un témoin de son époque, un ami précieux aussi. En Suisse, je suis aussi bluffé par Frederik Peeters, dont le dernier album, Oleg, est extrêmement subtil, par Léonie Bischoff, Thomas Ott ou Cosey. Sur un plan plus international, je pense à Mœbius, Gotlib, Blain, Davodeau, Ralf König, Jean-Claude Denis, Manuele Fior, Gipi, Lewis Trondheim, Hugo Pratt, Prado ou Art Spiegelman, Catherine Meurisse aussi, qui me fait pleurer. J’aime les choses qui dépotent, qui transgressent, qui confrontent.

>> Lire aussi notre interview:  Zep: «Je ne renie aucun de mes 53 livres»

- Comment un territoire aussi petit que la Suisse romande peut-il proposer une bande dessinée si dense?
- Rodolphe Töpffer, l’inventeur genevois de la bande dessinée, y est peut-être pour quelque chose, même si je doute que la majorité des jeunes talents d’aujourd’hui s’en réclament. L’autre raison tient, à mon sens, au développement de la BD en Suisse romande dans les années 1960 avec Derib dans le rôle du pionnier, puis Cosey, suivi par Ceppi et tant d’autres, dont Anne-Marie Simond. Le festival de Sierre a également, sans doute, joué un rôle d’émulation. Reste qu’aujourd’hui, c’est vrai, la Suisse compte un nombre incroyable de talents.

Noyau, Au suivant

Enfin, parmi les jeunes Suisses, il suit Noyau, dont l’album Au suivant (Ed. Atrabile) a été publié en mars 2021.

Noyau/Atrabile

- Des talents qui, il faut le souligner, ne cherchent plus à imiter leurs aînés…
- On est sorti du côté bons élèves, c’est vrai. La création suisse s’est émancipée, progressivement. Aujourd’hui libérée, elle se distingue par son audace et explose de partout.

- Globalement pourtant, on a le sentiment que la BD européenne s’est plutôt assagie…
- Quelque chose s’est refroidi, oui. Un vent de liberté a disparu. Le nombrilisme en revanche… L’approche journal intime, très égocentrée, me gave un peu. J’aime pouvoir m’évader grâce à la bande dessinée, apprendre, être confronté à des choses.

- Après neuf ans à la tête du festival lausannois BDFIL, vous êtes parti. Pourquoi?
- J’ai arrêté parce que je pensais qu’il était bon que le festival se renouvelle. J’avais l’impression que je vieillissais. J’avais peur de fatiguer.

- Qu’est-ce qui vous a convaincu de poursuivre l’expérience BD à Delémont?
- Cela s’est fait contre toute attente. Je pensais vraiment quitter pour passer à autre chose. Mon compagnon était à Paris. J’avais décidé de le rejoindre. Et là, on est venu me chercher. Pourquoi avoir accepté? Parce que, au fond, j’avais de la peine à abandonner le monde de la bande dessinée et ses artisans. Les bédéistes sont des artistes profondément humbles et accessibles qui me touchent profondément. Et puis j’ai eu le sentiment que je pouvais réussir à Delémont ce que je n’étais pas parvenu à réaliser à Lausanne, soit un esprit de fête porté par toute la ville. Quand j’ai découvert la vieille ville de Delémont, à taille humaine, j’ai aussitôt pensé que là, ce serait sans doute possible.

- Vous connaissiez déjà le Jura?
- Non. J’étais venu deux fois faire la Saint-Martin en Ajoie et à l’édition zéro de Delémont’BD, c’est tout.

- Un projet ambitieux de Musée de la bande dessinée se dessine à Genève. On murmure déjà que sa future direction pourrait vous être proposée. Intéressé?
- C’est un projet que j’appelle de mes vœux, un projet important, essentiel pour Genève, pour la scène de la bande dessinée comme pour le grand public. La question de sa direction me semble, à ce jour, quelque peu précipitée. Elle n’est, néanmoins, pas d’actualité pour moi. Je pense que d’autres personnes, plus compétentes, peut-être plus fraîches aussi, seraient pertinentes.

- Monter un festival BD quand on sait que ce qui attire le public, c’est le côté foire à la dédicace, n’est-ce pas un peu décourageant?
- C’est l’écueil des manifestations littéraires. La dédicace n’est pas quelque chose que je défends. C’est, selon moi, comme une forme d’esclavagisme des auteurs et autrices, qui ne sont pas rétribués. Il n’en reste pas moins que quantité de festivals n’existent que sur cette base-là.

- Comment sortir de ce piège?
- Pas simple. Notre intention, c’est d’être passeurs, de faire découvrir. Un festival doit d’abord donner envie au public de lire de la bande dessinée, mais c’est un apprentissage. Au-delà des expositions, je prévois toujours des espaces où l’on peut lire des albums. L’essence est là. Tout autour, il faut multiplier les performances: du dessin en direct sur un fond musical, des ping-pong entre auteurs. Pour les plus petits, de la pédagogie, avec des auteurs qui apprennent aux enfants à dessiner un personnage: ça marche! Il faut mélanger les genres et entretenir la convivialité. Dans le mot «festival», il y a «fête». On doit donc pouvoir boire un verre et manger, se retrouver et partager.

- Si vous pouviez réaliser un rêve impossible à Delémont’BD, quitte à ressusciter quelqu’un, que feriez-vous?
- Je crois que j’inviterais Rodolphe Töpffer avec, si je pouvais abuser, Franquin, Gotlib et Bretécher.

Affiche Delémont'BD

Pandémie oblige, Delémont’BD 2021 se déroulera à l’air libre. Alfred en a signé l’affiche. Hormis son projet «Hors les murs», le rendez-vous jurassien proposera, du 11 juin au 11 juillet, en vieille ville de Delémont, «Les jardins merveilleux», un parcours muséal à ciel ouvert de 25 expositions, ainsi que, les 19 et 20 juin, un vrai festival avec, notamment, la remise des Prix Delémont’BD de bande dessinée suisse.

Alfred/Delémont'BD

- L’an dernier, la pandémie vous a déjà contraint à vous réinventer, d’où cette idée de Delémont’BD «Hors les murs» avec une exposition intitulée «Un nouveau monde…» présentée à travers toute la Suisse romande. Cette année, rebelote?
- Oui! L’an dernier, je ne voulais surtout pas d’un substitut numérique. On a donc eu l’idée de cette expo, déclinée en 600 affiches, qui nous a permis de faire littéralement descendre la bande dessinée dans la rue. On remet ça cette année sur le thème du baiser. A Delémont, nous proposerons un parcours muséal, en extérieur, du 11 juin au 11 juillet, avec 25 expositions. Et, au vu de l’assouplissement des mesures sanitaires, nous le couronnerons, les 19 et 20 juin, d’une vraie fête avec des autrices et auteurs, une librairie, des dédicaces, des animations et un espace de médiation jeunesse.

- Depuis l’an dernier, Delémont’BD décerne un Prix suisse de la bande dessinée. Une manière de faire parler du festival?
- En partie bien sûr. Je souhaitais donner à Delémont’BD cette identité de défenseur de la création suisse. Il faut savoir qu’à l’inverse de la littérature ou de la danse, il n’y a pas de prix fédéral de la bande dessinée et que le soutien national de la bande dessinée est, à de rares exceptions, très faible, et ce, malgré sa grande qualité et son succès exceptionnel au-delà de nos frontières. Je trouvais cela injuste et profondément étrange. J’ai donc instauré ces récompenses pour des raisons politiques et pour faire la démonstration de la richesse et de l’éclectisme de la création suisse.

Par Blaise Calame publié le 4 juin 2021 - 15:51