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Environnement

Jérôme Chenal: «Les architectes ne réfléchissent pas à l’environnement»

Directeur à l’EPFL, actif dans 18 pays d’Afrique et en Suisse, l’architecte Jérôme Chenal lance un réquisitoire contre la gestion de nos villes, qui se moquent de l’environnement et en paient aujourd’hui le prix.

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Jérôme Chenal

L’architecte Jérôme Chenal devant l’écoquartier des Plaines-du-Loup, à Lausanne. «Une opération immobilière plus qu’environnementale. Le bétonnage a gagné. Nous, architectes, sommes à côté de la plaque.»

Darrin Vanselow

On rencontre Jérôme Chenal un étouffant matin d’été, dans la verdure de Lausanne-Vidy. Ce Jurassien de 48 ans, maître d’enseignement en architecture à l’EPFL, en sourit. La chaleur, il aime. Si sa famille acceptait, il serait d’accord de vivre au Sénégal, en Côte d’Ivoire ou dans un des 18 pays d’Afrique où il travaille. Demandé par des autorités locales, il en est à 13 voyages en 2022, pour résoudre des problèmes complexes liés à la gestion urbaine des villes. Celles-ci cultivent un savoir-faire dont les cités occidentales désormais torrides pourraient s’inspirer.

- Nos villes ont-elles à apprendre de Cotonou ou de Nairobi?
- Les villes africaines sont beaucoup plus résilientes. Il existe là-bas des routines impressionnantes de gestion urbaine. Elles sont peuplées de gens qui connaissent depuis longtemps les conditions extrêmes, les chaleurs, les inondations. Juste un exemple: en cas de manque d’électricité, il y a en Afrique ce qu’ils appellent les délestages, des coupures de quelques heures quartier par quartier. Une mesure impossible à imaginer chez nous.

- Un autre exemple?
- Adapter les horaires! Quand on fait la sieste pendant les heures chaudes, il y a une raison. Les rythmes sont naturels, basés sur le climat. Chez nous, on a évacué le rapport à l’environnement pour privilégier l’économie. Tout le monde va au travail à 8 heures et repart à 18 heures. A grand renfort de technologie, d’électricité et de chauffage, on a évacué la question climatique. Un chauffeur de bus à Lausanne me l’avouait l’autre jour: la moitié de l’énergie est utilisée pour la climatisation et le chauffage, pas pour faire avancer son véhicule…

- Pourquoi les villes suisses ne sont-elles pas adaptées à la chaleur?
- Il y a d’abord l’injonction générale à la densification. Dès qu’une petite maison se libère, on la détruit et on met 20 familles à la place. On crée donc de multiples îlots de chaleur, avec du béton partout. Il faut sérieusement remettre en cause cette politique si on veut que des gens continuent à habiter dans les centres-villes en 2050.

- Qu’est-ce qui ne marche pas?
- L’injonction à la voiture électrique alors qu’on va dans le mur avec l’électricité. L’injonction à la densification alors qu’on va dans le mur avec les chaleurs. Je plaide coupable pour ma profession, les architectes.

- Pourquoi?
- Nous sommes à côté de la plaque, point. On vient de finir les sessions de diplômes à l’EPFL. Sur des dizaines de projets, il se trouve encore tellement de grandes places vides… Personne ou presque ne parle d’environnement. L’architecte est resté bloqué sur la dimension sociale, culturelle, symbolique, visuelle, intellectuelle. Or, si on n’arrive pas à réconcilier construction et nature, avec l’architecte capable d’apporter sa plus-value, rien n’ira. On est à mille lieues de ce qu’on devrait faire.

- Il y a tout de même quelques panneaux solaires…
- Sur 150 projets, presque aucun. Il n’y a pas de réflexion sur l’environnement. Du coup, la position de cette profession perd du terrain. Nos architectes et nos étudiants ne sont rien d’autre que des suppôts du néolibéralisme et ils ne s’en rendent pas compte.

- Que feriez-vous?
- Un moratoire sur les constructions dans les hypercentres. Puis j’installerais une politique de biodiversité et de plantages tous azimuts. Il n’est jamais faux de reboiser. Or, si je prends l’exemple de Lausanne, qui a mis en place un Plan climat, on dit déjà que cela va coûter des milliards. Personne ne parle de tout ce qui va être économisé, notamment en termes de santé. Dans la gestion urbaine, les villes suisses sont toujours dans l’addition, jamais dans la soustraction.

- Avez-vous des exemples?
- Les écoquartiers, comme le projet géant des Plaines-du-Loup, partent d’une bonne intention. Puis, très vite, comme à chaque fois que le mot «éco» s’insère, les pro-béton et les pro-essence récupèrent tout. On est sur de belles opérations immobilières plus qu’environnementales. La ville va toucher des millions de location pour les terrains. Le bétonnage a gagné, avec une incapacité de parler d’environnement. Le paysagiste n’arrive que quand les plans ont déjà été faits. C’est trop tard. On aurait dû réfléchir avant en termes de matériaux et de type de construction.

- Quel rôle jouent des normes comme le label Minergie?
- C’est l’ultime problème. Avec Minergie, vous fermez les fenêtres, vous avez une ventilation mécanique. On veut protéger l’environnement tout en s’en séparant. On vit dans une bulle. Dans des airs filtrés qui font que, dès que l’habitant sort, il tombe malade au premier grain de pollen. Au nom de la protection de l’environnement, on casse le rapport avec lui. Si j’extrapole, je vois un parallèle direct entre la pandémie et la perte de biodiversité. Avant, l’homme avait une place dans son environnement. La maladie passait par des étapes avant d’agir. Maintenant, cette gradation n’existe plus.

- Et en Afrique?
- L’Afrique a tous les matériaux du monde, le cobalt, la bauxite. Cela dit, si un petit mouvement d’élites préconise le retour au pisé, à la terre crue, les populations n’en veulent pas. Pour elles, selon ce que feu le président ivoirien Houphouët-Boigny disait, «l’homme moderne vit dans des immeubles en béton».

- La terre, c’est mieux?
- Elle ne coûte rien et réagit mieux, avec des murs épais. Mais elle demande d’adapter les normes professionnelles et d’autres compétences à nos maçons. Chez nous, la main-d’œuvre est chère, au contraire de l’Afrique: là-bas, vous pouvez monter des murs avec 50 ouvriers pendant six mois. La terre? Un jour, je suis entré dans un bâtiment en Mauritanie par 55°C à l’ombre. Larges murs, une seule pièce, une petite fenêtre basse et un trou en hauteur. Une jarre avec une étoffe mouillée autour, qui crée un effet de cheminée et du vent pour refroidir le lieu. Ces dispositifs existent, mais ils ne sont pas considérés comme modernes.

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- Vous ne sentez aucune volonté de changement en Suisse?
- Rien, aucun débat. Ces habitats bio-climatiques, on les laisse à des farfelus au fond des campagnes. Le vrai architecte fait son tube en béton, sa «Swiss box», qu’on voit partout depuis des années.

- Comment voyez-vous les villes dans dix ans?
- Avec des brumisateurs et tout ce qui fait marcher le commerce, plutôt que de trouver des systèmes intelligents qui font dépenser moins. C’est un échec intellectuel de l’architecture suisse. Alors qu’il faudrait remettre l’homme dans son environnement, on ne se débarrasse pas de l’idée que la technologie va sauver le monde. Cela dit, on a la chance d’avoir de l’argent. En Suisse, on peut faire des tas de bêtises et les défaire ensuite. Au Mali, les gens en meurent. Il est plus difficile d’être maire de Bamako que de Lausanne.

- Alors, des arbres partout?
- Clairement. On verdit les toitures, les balcons. Pas seulement pour faire de l’ombre. La biodiversité, ce sont des renards, des écureuils, des abeilles. Nous en avons un urgent besoin. On vit mieux sous les arbres. Je suis pourtant un individu urbain à un point que vous n’imaginez pas. 

 

Par Marc David publié le 3 août 2022 - 09:04