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Les arbres, nos nouvelles divinités? (3/3)

Les arbres, nouveaux leaders des villes

Le sujet est hautement émotionnel et politique. Chaque abattage entraîne des réactions fortes de riverains, qui refusent parfois de croire que l’arbre est malade et dangereux. Pourtant, la Suisse fourmille de projets pour développer la présence des arbres en ville, y compris en Suisse romande.

Arbres

«Baptême» d’un arbre sur l’île Rousseau, lors de la manifestation «Sauvons nos arbres» organisée par Sauvegarde Genève, en novembre 2019.

Salvatore di Nolfi/Keystone

«Touche pas à mon arbre»: c’est le dernier cri des batailles urbaines. Certes, les habitants des villes ont toujours aimé leurs arbres. En 1971, des habitants du quartier genevois de Plainpalais s’encordaient à des peupliers menacés par le projet immobilier des Minoteries. Mais cet attachement a pris ces dernières années une tournure exacerbée. Partout en Suisse, ils sont devenus une donnée incontournable, sur laquelle les politiciens jouent une partie de leur crédibilité, de leur popularité.

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Si les arbres ne sont pas (encore?) absolument intouchables, ils ont en tout cas leurs lobbies. Comme l’association Sauvegarde Genève, présidée par Jean Hertzschuch. Cet habitant du Petit-Saconnex se flatte d’avoir gagné «quatre ou cinq référendums depuis quatre ans» et sauvé de nombreux arbres. «Le mouvement a essaimé, des comités locaux nous rejoignent, précise-t-il. Nous essayons d’agir systématiquement quand un plan de quartier prévoit un déclassement de zone. Genève est la ville la plus densifiée de Suisse, tout le monde sent qu’on a atteint la limite.»

Au moment de notre conversation, Sauvegarde Genève espérait pouvoir enterrer la Cité de la musique, dont la construction aurait impliqué la disparition de 130 grands arbres. Eh bien, c’est fait: ce projet controversé a été refusé par les citoyens de la ville le 13 juin dernier. Mais la Cité de la musique avait aussi d’autres adversaires, comme ceux qui la trouvaient élitaire. Selon Jean Hertzschuch, un combat plus emblématique encore se profile pour la défense de la nature: celui du parc des Evaux, entre Onex et Bernex, où le canton veut implanter un pôle du football, avec l’académie de Servette.

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Selon la répartition des compétences au bout du lac, c’est au Département cantonal du territoire (DT) que les défenseurs des arbres sont le plus souvent confrontés. Le Vert Antonio Hodgers, qui dirige ce département, avait-il imaginé qu’il serait un jour pris à partie en tant que bétonneur laissant abattre des cordons boisés au profit de la croissance? «Il y a de la virulence sur les réseaux sociaux, c’est vrai, mais pas davantage que contre mes collègues sur d’autres sujets», répond le magistrat en relativisant ces attaques. Plus préoccupant à ses yeux, les pro-arbres vindicatifs court-circuitent l’excellent travail que font sur le sujet le WWF et Pro Natura, sans parler de son propre parti.

Interpellée par des citoyens, la Cour des comptes a écarté la thèse selon laquelle les autorisations d’abattage auraient massivement augmenté. Seulement 5% des abattages ont lieu dans le cadre de nouveaux quartiers, contre 60% pour raisons sanitaires. Le tiers restant s’explique par la densification des zones villas ou la construction d’infrastructures. Mais faut-il renoncer aux pistes cyclables? interpelle Antonio Hodgers. Pour le ministre écologiste, la sensibilité accrue pour la nature en ville est «globalement positive, même si certains l’utilisent pour des motifs moins avouables, comme leur rejet de l’immigration».

A Lausanne, les défenseurs de la petite forêt urbaine du Flon, qui aurait dû céder le terrain à un axe majeur des transports publics, ont fini par obtenir gain de cause. «Les arbres sont les nouvelles divinités», résume Natacha Litzistorf. La responsable de l’Environnement de la capitale vaudoise, écologiste elle aussi, s’en réjouit, car elle ne doute pas que les objectifs de la densification et de la nature sont conciliables: «Il est juste de construire la ville dans la ville, comme nous le faisons. Mais cela s’est fait trop souvent au détriment du végétal. Pour l’écoquartier des Plaines-du-Loup, nous avions malheureusement commencé par annoncer l’abattage de 300 arbres, ce qui a suscité des protestations monstres. Mais je crois que nous avons pu remonter la pente avec notre stratégie forestière.» Une remontée qui n’empêche pas la politicienne lausannoise de devoir aujourd’hui justifier l’abattage de 80 arbres pour le chantier de la place de la Gare de Lausanne, une opération qui vient de lui valoir un cactus de L’illustré!

Les autorités, qui ont une réelle marge de manœuvre sur le domaine public, s’efforcent de l’augmenter sur le domaine privé. Mais Natacha Litzistorf constate que «les arbres n’ont pas tellement de poids dans les permis de construire et peu de chances lors des décisions de justice». Il faudrait donc revoir les normes de planification et d’urbanisme en leur faveur, se battre pour eux dans les jurys des concours d’architecture déjà, puis tenir une ligne stricte à chaque étape des projets.

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Responsable du patrimoine arboré de Lausanne depuis 2005, Michaël Rosselet confirme la montée en puissance des arbres des villes. Ses équipes peuvent être confrontées sur le terrain à des réactions fortes de riverains, qui refusent parfois de croire que l’arbre qu’on abat est malade et dangereux. Une réaction à la densification peut-être, mais le responsable municipal décèle aussi un «petit effet Greta Thunberg» dans ce phénomène: «Elément naturel et émotionnel par excellence, l’arbre est devenu le porte-drapeau de la biodiversité en ville. Une atteinte à la prairie sèche ou aux milieux humides, tout aussi importants de ce point de vue, ne suscitera jamais la même émotion. L’effort didactique que nous faisons pour les arbres sensibles, en plaçant un panneau d’explication, voire en assurant au moment critique la présence sur place du chef d’équipe, en vaudra toujours la peine.»

Ces arbres, du reste, vont changer. La perspective du réchauffement climatique pousse les villes à sélectionner, en s’inspirant de l’Italie du Nord ou des Balkans, les espèces qui garantiront de l’ombre aux citadins de la seconde moitié du siècle. L’érable, le charme et le tilleul de nos avenues sont en péril. Vive le chêne de Hongrie, le platane d’Orient et le micocoulier de Provence.

Dans l’immédiat, les villes rivalisent d’imagination pour montrer qu’elles donnent plus de place au végétal. Zurich replante des arbres au Münsterhof, après en avoir sacrifié quelques-uns lors de la rénovation de cette place en… 2016. Fribourg promet de redonner aux habitants leur «tilleul de Morat», rasé il y a près de quarante ans. «L’arbre qu’il a fallu enlever sur la place du Molard a été replanté et complété par deux autres le long des quais», explique le Genevois Alfonso Gomez, responsable de l’Environnement de la ville (également écologiste).

Car Genève a repris de Lausanne la règle de trois (nouveaux arbres) pour un (enlevé) sur le domaine public. La prochaine étape, à l’étude, sera de dégoudronner là où c’est possible, ajoute le conseiller administratif, par exemple en reconvertissant des places de parking appartenant à la ville. Lausanne, de son côté, est sur le point de reprendre une idée pionnière du bout du lac: attribuer une valeur aux arbres, pour assurer qu’en cas d’abattage le remplacement ne se fasse pas au rabais.

Comme Lyon, Melbourne ou Montréal, les villes suisses se sont lancées de concert dans un «objectif canopée». A Genève, par exemple, la surface de la ville couverte par les couronnes des arbres doit passer d’environ 20% aujourd’hui à 30%. «Cela mettra des années, mais cela démontre que nous prenons les choses au sérieux», note Alfonso Gomez. L’initiative pour planter 10 millions d’arbres, que les Verts suisses envisagent de lancer en vue des des élections fédérales de 2023, serait-elle superflue? 


Des arbres sauvés
 

130 grands arbres devaient être abattus pour permettre la construction de la Cité de la musique à Genève. Le projet a été refusé par les citoyens.

Par Yelmarc Roulet publié le 13.08.2021