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Médaille Fields: rencontre avec Maryna Viazovska et Hugo Duminil-Copin

Maryna Viazovska de l’EPFL et Hugo Duminil-Copin de l’Unige ont obtenu chacun une médaille Fields, l’équivalent du Prix Nobel en mathématiques. Une reconnaissance extraordinaire pour les deux grandes institutions romandes qui ont accueilli ces deux chercheurs, elle Ukrainienne et lui Français, attirés par l’excellence académique suisse.

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Médaille Fields

Les deux chercheurs lors de leur arrivée à l’Aéroport International de Genève en provenance de Helsinki où ils ont reçu leur récompense remise par le Congrès International des mathématiciens

© Fred Merz | lundi13

Il ne peut pas y avoir deux faces aussi différentes de la même médaille. A leur arrivée d’Helsinki, ville où leur a été remise leur récompense, Maryna Viazovska et Hugo Duminil-Copin, les deux médailles Fields 2022 romandes, sont accueillis par la presse et les autorités dans la salle du protocole de l’aéroport de Genève. L’un est tout sourire et l’autre plus fermée. On apprendra le lendemain que la chercheuse ukrainienne est positive au covid. Si Maryna s’ouvre davantage quand elle parle de sa recherche, Hugo, lui, très affable, doit carrément faire attention. On l’a prévenu dans son équipe: les médias sont toujours à l’affût du moindre dérapage, surtout en France, pays dont il est originaire.

Les journaux de l’Hexagone lui ont très vite demandé qui l’avait félicité: la première ministre Elisabeth Borne l’a fait par un SMS très personnel, le président Macron par un simple tweet, vite enrichi de la Légion d’honneur. Et le président Zelensky, a-t-il félicité Marina? «Non et je ne m’en formalise pas, nous assure-t-elle. Il a assez à faire.»

Deux médailles Fields, l’équivalent du Prix Nobel de maths, pour deux grandes écoles romandes. Yves Flückiger et Martin Vetterli, dirigeants respectivement de l’Unige et de l’EPFL, en écarquillent encore les yeux ce soir-là à l’aéroport. Tout est hors normes: des prix prestigieux pour des recherches géniales, deux protagonistes absolument touchants et deux institutions consacrées sur un pied d’égalité. Entre la respectable uni cantonale fondée il y a plus de 450 ans et la jeune école fédérale qui a fêté il y a peu son demi-siècle, il n’y a pas grand-chose en commun en termes de parcours et de gouvernance. Mais les deux travaillent ensemble au rayonnement de la région. Et ce soir-là, c’est réussi. Chacun de part et d’autre félicite la maison d’en face et il y a de quoi.

Les médailles Fields

La chercheuse ukrainienne a rejoint l’EPFL en 2016. Elle a résolu un problème mathématique vieux de 400 ans. Maryna est la deuxième femme à avoir reçu une médaille Fields sur 60 mathématiciens honorés dans l’histoire du prix. Maryna Viazovska a démontré que dans les dimensions 8 et 24, les empilements de sphères se font de façon remarquablement symétrique, suivant des réseaux respectivement appelés réseau E8 et réseau de Leech.

© Fred Merz | Lundi13

Maryna, 37 ans, a résolu un problème de maths vieux de 400 ans! Même Kepler s’y était cassé les dents. Sa reconnaissance résonne fort en cette année de guerre en Europe. Elle est la deuxième femme seulement à remporter une médaille Fields, quatre décorations remises tous les quatre ans aux meilleurs mathématiciens de moins de 40 ans. Et elle est Ukrainienne. Les prix, restés secrets jusqu’à cet été, ont été attribués en janvier; la chercheuse n’a ainsi assurément pas été distinguée pour des raisons politiques.

Maryna n’a pas encore tous les codes pour l’exposition médiatique. Pour elle, décrocher la médaille, c’est formidable. Mais elle ne connecte pas forcément la guerre et cette reconnaissance pour l’excellence de son pays dans la formation en science. Nous nous entretenons avec elle par Zoom, covid oblige. Martin Vetterli nous a parlé d’une personnalité hors normes, d’une «vieille âme». Qu’est-ce que ça veut dire? «Il faudra demander à Martin, glisse-t-elle. Je suis surtout quelqu’un de très organisé. Nous sommes ici depuis 2016 avec ma famille, suite à une offre de l’EPFL, un endroit très excitant. Difficile de ne pas tomber amoureux de la Suisse. C’est magnifique, du point de vue de la nature, mais aussi de l’architecture. Lausanne est une ville dont les trois dimensions m’inspirent, particulièrement la place de l’Europe. Par ailleurs, je trouve la société très intéressante, on voit ce que peuvent donner des siècles de paix.»

Cette quiétude qui existe en Suisse, Hugo – 36 ans et dont l’essentiel du temps de recherche s’effectue à l’Unige, mais qui travaille aussi à temps partiel pour l’IHES à Paris – la savoure aussi. Il nous donne rendez-vous avec un simple point de géolocalisation transmis par e-mail sur une carte Google, au pied d’un château d’eau dans la campagne genevoise. Il aime s’y promener avec sa fille Annaëlle, 15 mois, aussi calme qu’est excité son bouvier bernois, Ramsès. «Ce n’est pas le plus intelligent de la famille, mais on l’aime beaucoup», s’amuse Hugo. Ce dernier avoue être sorti déprimé de la pandémie, une période où le monde scientifique a perdu du crédit auprès de la population. «D’un côté, il y a le soignant, dont on souhaite qu’il commette le minimum d’erreurs possible. Mais de l’autre côté, le chercheur, pour avancer, doit tester et forcément, parfois, il navigue à vue. Qu’il se trompe, c’est normal. Sauf si, avec les infos qu’il a obtenues, il persiste dans une voie différente.»

Le chercheur pourrait-il quitter Genève, qu’il avait rejointe en 2008 pour travailler avec un confrère de renom, Stanislav Smirnov, lui-même médaillé Fields? «J’ai déjà eu des propositions des postes les plus prestigieux avant la médaille. Même si elles sont revenues depuis, je ne vais pas changer d’avis. J’ai tout ce qu’il faut en termes d’équipe et de fonds, et la carrière de ma femme ici est tout aussi importante que la mienne.» Séverine enseigne le français et la philo dans un collège de la ville.

Pour Maryna, quel poids a la recherche en maths dans un monde en guerre? «En tant que scientifique, je ne me sens pas inutile. Je suis liée à ce qui se passe, je travaille pour le futur. Quand l’humanité décide de se détruire, on ne peut pas faire grand-chose.» Va-t-elle utiliser sa position pour faire avancer la cause de la paix? «La science est un «soft power». On me demande de parler à des gens qui sont en position de pouvoir. Mais il est important aussi de s’adresser aux gens simples. Je suis représentante de moi-même et je veux participer à mon niveau au futur de mon pays.» Après ses multiples engagements liés à sa médaille Fields, Maryna retourne en Ukraine prendre quelques jours de vacances, pour voir ses parents restés sur place. «La situation est très mouvante.» Dans le film de présentation de ses travaux – réalisé par le Congrès international des mathématiciens, pendant lequel sont décernées les médailles Fields –, on voit Maryna revenir sur le destin tragique de son amie la jeune mathématicienne Yulia Zdanovska, morte sous les bombes russes dans les premiers jours du conflit. «Quand quelqu’un comme elle meurt, c’est comme si le futur mourait.»

Les médaillés Fields

​Le scientifique partage son temps entre l’Université de Genève – qu’il a rejointe en 2008 – et l’Institut des hautes études scientifiques en France. Il a été nommé professeur à 29 ans seulement et mise sur l’intuition dans son enseignement et ses travaux de recherche. Hugo Duminil-Copin effectue des recherches mathématiques dans le domaine de la physique statistique. Il étudie les transitions de phases – les changements brusques des propriétés de la matière, comme le passage de l’état gazeux à l’état liquide de l’eau – en faisant appel à la théorie des probabilités.

© Fred Merz | Lundi13

Elle enchaîne: «En Ukraine, le XXe siècle a été très brutal, avec la Seconde Guerre mondiale et d’autres événements très cruels. Ce qui laisse des marques dans notre histoire, mais aussi dans les relations entre les gens. Cela va prendre des générations pour réparer les dommages causés par ces années de violence.» Un jour, un pont pourra-t-il se créer avec les Russes? «C’est trop tôt. Le temps de la réconciliation viendra, mais là, c’est trop douloureux.»

Une question nous taraude. Les chercheurs, et plus spécifiquement ceux en maths, souffrent-ils de solitude? A leur arrivée à l’aéroport, toutes les autorités qui ont pris la parole, sans exception, ont fait état du fameux «je ne me lancerai pas dans l’explication de l’objet de leurs recherches»… «Oui, c’est rude, reconnaît Hugo. On met à distance notre matière, sans chercher à comprendre les ressorts.» Maryna renchérit. «C’est étonnant, car on ne présente jamais les choses de la même manière pour les autres métiers. C’est la nature du sujet, bien sûr. Mais nous vivons sans nous soucier des activités respectives de chacun, me semble-t-il. Sauf pour les chercheurs, dont on relève toujours qu’ils pratiquent quelque chose d’obscur. Je ne sais pas ce que font la plupart des gens dans leur job. Mais je n’ai pas besoin de connaître votre métier de journaliste pour avoir du plaisir à lire un magazine.»

Les deux scientifiques sont unanimes: les maths sont à la base de tout dans nos vies, mais très peu de gens s’en rendent compte. Hugo met en avant cette capacité que chacun d’entre nous doit développer pour analyser la masse d’informations à laquelle nous devons faire face et évaluer leur pertinence. «C’est déjà des maths.» Conseil de leur part pour bien appréhender cette matière fascinante: «Ne pas donner trop de détails, mais plutôt la grande photo. C’est plus important que les outils», selon Maryna. Il faut démystifier la figure du chercheur dans la société. La scientifique affirme n’avoir jamais été une enfant surdouée et Hugo a dû batailler ferme à un moment de son parcours où il ne figurait clairement pas parmi les meilleurs.

Maryna croit profondément que chaque personne a du talent. Il faut juste le trouver et le développer, «mais aussi se rendre compte parfois que notre société ne reconnaît pas toujours les meilleurs d’entre nous». Comme pour casser le cliché, Hugo souligne son manque d’amour pour les ordinateurs. «Le tableau noir n’est pas près de se faire détrôner. C’est absolument génial d’écrire à la craie quand on veut affiner une approche, tout en gardant dans un coin une ou deux idées sur lesquelles on pourrait revenir plus tard.» Il aime aussi se poser un problème auquel il n’a pas réfléchi depuis longtemps lors d’un trajet de bus, par exemple. «En dix minutes, vous le résolvez ou pas, mais cette pression du temps peut parfois vous aider à décanter quelque chose que vous avez depuis longtemps en tête.»

Les deux scientifiques doivent se confronter à leur nouveau rôle de personnage public. Une vraie charge dans une époque où on demande à chacun d’avoir un avis sur tout. Encore plus quand on s’est vu décerner une certification d’intelligence aussi prestigieuse que la médaille Fields. «On m’interroge sur la méthode à employer pour rendre les élèves meilleurs en maths ou pour qu’il y ait plus de femmes dans la recherche. C’est taper à la mauvaise porte, je n’ai aucune compétence dans ces domaines», affirme Hugo.

J’ose une question stupide: de quoi parle-t-on quand on vit avec un scientifique de tel niveau? Maryna – qui partage sa vie avec son mari Daniil, physicien à l’EPFL, et ses deux jeunes enfants – coupe court. «Je n’ai pas de problème à ne pas trop parler de mon travail. Nous ne sommes pas si différents des autres personnes, qui parlent à la maison en général plus des rumeurs de bureau que de ce qu’ils font dans leur job.» Quels sont les hobbys des génies? Hugo profite principalement de sa famille et Maryna peint: «Ce n’est pas professionnel, je suis dans une phase figurative et je tente des expériences.» Les deux n’aspirent qu’à une chose, retourner vite dans leur labo afin de poursuivre leurs recherches. «Comme scientifique, c’est notre ligne de conduite», affirme le trentenaire. 

Par Stéphane Benoit-Godet publié le 20 juillet 2022 - 07:58