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Interview

«On ne tombe pas dans le complotisme, on devient complotiste par choix»

Chercheur en neurosciences au Laboratoire de sciences cognitives et neurologiques de l'Université de Fribourg, Sebastian Dieguez s’intéresse notamment aux mécanismes de pensée à l'œuvre dans les théories du complot. Avec Sylvain Delouvée, il vient de publier «Le complotisme: Cognition, culture, société» aux éditions Mardaga.

Le complotisme en Suisse, QAnon

QAnon, théorie du complot apparue en 2017 dans le sillage des “prophéties” de la figure anonyme Q, selon laquelle les Etats-Unis et le monde entier seraient gouvernés par une élite mondialisée appartenant à une secte «pédo-satanique».

imago images/ZUMA Wire

- A partir de quel moment, de quel schéma de pensée peut-on dire de quelqu’un qu’il est complotiste? 
Sebastian Dieguez: Il n’y a pas de consensus sur la définition du terme «complotiste» et il n’existe pas non plus de seuil à partir duquel on pourrait dire que quelqu’un l’est ou pas. Mais c’est aussi le cas d’innombrables qualificatifs comme «raciste» , «amoureux» ou «snob», sans que cela pose de réel problème. Pour ma part, je préfère réserver le terme à un engagement général et constant dans un mode de vie qui fonctionne sur l’idée que la plupart des choses nous sont cachées dans un but malsain et que la réalité du monde se dissimule sous des apparences trompeuses. Si quelqu’un pense en ces termes, il est pour moi complotiste. Si quelqu’un a quelques doutes sur qui a tué John F. Kennedy, sur ce qui est vraiment arrivé le 11 septembre 2001, sur l’utilité des vaccins ou sur la probité d’Alain Berset, je n’en fais pas nécessairement un complotiste.

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- Lorsque, au soir de la votation sur la loi covid, Chloé Frammery évoque l'impossibilité mathématique des résultats et la rumeur de bulletins ouverts et jetés à la Poste, est-on dans le complotisme?
- Disons que c’est la constance et l'outrance, depuis que cette personne s’est positionnée à sa façon dans les débats actuels sur la pandémie, qui en font une complotiste. Ce qu’elle avance, ce ne sont pas tant des “théories du complot” à proprement parler que des interprétations et des narratifs produits à volonté au service d’une vision du monde complotiste. Quand on est très engagé dans cette démarche, il devient difficile de faire machine arrière. En effet, non seulement tout devient interprétable en termes de complot, de machination et de tromperie, mais en réalité il devient de plus en plus facile, nécessaire et automatique de tout interpréter selon ce logiciel. C’est pour cela que je conçois le complotiste comme une manière d’être, une sorte de contre-culture, plutôt qu’un problème épisodique de crédulité.

- Est-ce que la globalisation explique qu'une théorie américaine comme QAnon soit reprise, diluée et détournée en Europe?
- C’est un sujet très intéressant en cours d’étude. Disons que le complotisme en général tend à s’homogénéiser sur le plan international, ce qui implique de généraliser les thématiques qui deviennent de plus en plus abstraites et détachées de contingences des actualités locales. Mais en même temps, il s’adapte également aux différentes cultures. Il y a comme une «netflixation», ou «starbucksisation» du complotisme, à la faveur évidemment des évolutions technologiques et de la globalisation. QAnon est un bon exemple de cette tendance, mais la mouvance puise dès le début dans des thématiques très anciennes qui ont déjà fait leurs preuves, si l’on peut dire: l’idée que des élites maléfiques enlèvent des enfants pour puiser dans leur sang un élixir de jeunesse éternelle n’est pas exactement neuve puisqu’elle circule depuis au moins le Moyen Age. L’idée que les élections sont truquées est également très ancienne, elle peut être comprise par n’importe qui à travers le monde et s’adapter à n’importe quel contexte.

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- Le complotisme est-il une réponse manichéenne à la complexité du monde et à des choses qui nous dépassent, comme la pandémie, l'économie mondiale?
- Le manichéisme est certainement au cœur de la vision complotiste, puisqu’en définitive il s’agit simplement d’envisager une sorte de combat entre le bien et le mal, dont l’issue serait imminente. Mais il y a un paradoxe: c’est plus simple de comprendre le monde en ces termes simplistes, mais ça complique aussi beaucoup la vie, dans la mesure où il faut constamment tout relire et réinterpréter sous cet angle. Être complotiste n’est pas de tout repos, il faut en permanence être aux aguets, inverser les choses, rejeter l’évidence, contredire tout le monde, se mesurer aux experts, supporter les attaques et les moqueries… Au final, le prix à payer pour des explications simplistes de phénomènes complexes est donc assez lourd.

- Tout le monde est-il susceptible de devenir complotiste?
- C’est difficile à dire. Il faut noter que le complotisme est un phénomène historiquement et culturellement situé, et à ce titre relativement récent et circonscrit. Pour moi, on parle de complotisme précisément à partir du moment où cette façon de penser devient publiquement inacceptable, c’est-à-dire péjorative. C’est au tournant de la guerre froide que les intellectuels commencent à identifier le problème et le danger dans les accusations de conspiration sans fondement; avant cela, tout au long de l’histoire en fait, il est relativement naturel et accepté d’envisager des conspirations de la part d’ennemis et d’expliquer ses propres infortunes en termes de complot. Tout le monde, en somme, a toujours été complotiste, jusqu’à ce que cela soit considéré comme irrationnel et immoral. Dès lors, être complotiste aujourd’hui, c’est s’engager délibérément dans une manière d’être qui est marginale et stigmatisée. En d’autres termes, à mon avis, on ne “tombe" pas dans le complotisme, on le devient par choix, en toute connaissance de cause. La question devient donc: qui veut devenir complotiste? Et voir les choses sous cet angle donnera des réponses différentes.

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- Est-ce que, quand la pandémie sera derrière nous, les théories complotistes s'essouffleront, elles aussi?
- C’est possible. Disons que le complotisme est une démarche souvent opportuniste qui s’exprime pour des besoins particuliers. Il y a moins besoin de complotisme quand il y a moins de problèmes et d’incertitude, quand on a des problèmes qui peuvent être réglés de façon plus efficace et plausible qu’en blâmant les agissements d’entités malfaisantes et cachées qui veulent notre perte. Il y a tout de même des moments et des contextes où la bêtise n’a tout simplement pas l’occasion de proliférer. Quoi qu’il en soit, je ne pense pas que le complotisme est le genre de chose qui peut disparaître, comme on a éradiqué la polio et la tecktonik. C’est un dispositif toujours disponible pour les humains, et qui s’adaptera au gré des circonstances. J’insiste beaucoup sur le fait que le complotisme n’est pas un phénomène figé qu’on pourrait disséquer une fois pour toutes. C’est quelque chose qui évolue en permanence, qui s’adapte aux réponses et réactions qu’il suscite, qui profite de façon opportuniste des mouvements de l’actualité et des évolutions technologiques.


 

Par Albertine Bourget publié le 17 décembre 2021 - 08:35