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LES VERBES

Yann Marguet: «Priver»

Cette semaine, Yann Marguet, chroniqueur toujours critique, pousse un coup de gueule. Il s'exprime sur le système politique suisse qui permet de remettre en cause les lois approuvées par l'Assemblée fédérale, notamment au sujet des initiatives populaires. Ou quand une minorité prive la majorité de son choix.

Yann Marguet

Portrait de l'humoriste romand Yann Marguet. 

Valentin Flauraud

Deux mille ans après tout le monde (j’exagère volontairement, n’écrivez pas au courrier des lecteurs), la Suisse via son parlement finissait en décembre 2020 par se rallier au reste du monde libre en autorisant le mariage pour tous. De mon côté, je vous avoue que ça m’en chatouillait une sans faire rire la deuxième, tant l’idée de se lier pour l’éternité à autrui devant un témoin – qu’il soit divin et miséricordieux à l’église de Fully ou en chemise mauve et prénommé Jean-Claude à l’Hôtel de Ville de Buchillon – me semble relever de la déraison pure. Nonobstant ma peur panique de l’engagement, mon naturel plutôt généreux me faisait voir d’un œil tendre l’octroi d’un droit nouveau à qui s’en languissait depuis maintenant plusieurs années.

>> Lire aussi un ancien article (2019): Homophobie et politique, le devoir d’en parler

Hélas, à l’instar des Orcs travaillant jour et nuit à la construction d’une funeste armée dans les profondeurs d’Isengard, tou·te·s les garant·e·s de la bonne morale étaient déjà en train de faire chauffer les stylos référendaires dès les premiers balbutiements de la nouvelle loi. Pourquoi? Pour priver, bien entendu. Quel beau passe-temps! Avoir quelque chose et empêcher celles et ceux qui ne l’ont pas de l’obtenir. Notez que ça marche aussi dans le sens inverse. Prenons par exemple le domaine des aides sociales. Combien de fois ai-je été l’auditeur ahuri de la maxime «Moi j’ai pas, donc je vois pas pourquoi d’autres auraient»? La réponse est: «Plein.» Aux chiottes Bentham, Priestley et Beccaria! Le plus grand bonheur pour le plus grand nombre, c’est de la quiche. Nous, tout ce qu’on veut, c’est être heureux. Etre heureux aux dépens d’«eux».

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Quel passe-temps, disais-je, et quel boulot que celui de priver! Il en faut, du temps, de l’énergie et de la motivation, pour récolter 61 027 signatures destinées à ôter le sourire des vainqueurs de l’étape. Rares vainqueurs, qui plus est (n’est pas multinationale qui veut). Que voulez-vous? Passé cette joie politique, il ne leur aurait plus resté à affronter que les préjugés, les regards, les quolibets, les remarques désobligeantes, la bêtise crasse et la peur de se faire tabasser en pleine rue. Une véritable sinécure qu’il fait bon rendre encore plus attrayante en challengeant un droit que l’on pensait démocratiquement acquis.

>> Lire également la précédent chronique de Yann Marguet: «Prendre parti»

Car la démocratie suisse, par sa semi-direction, a ça de magnifique et de déroutant à la fois: les citoyens élisent des représentants, ces représentants votent des lois dont le bien-fondé pourrait sembler a priori garanti par leur qualité d’élus, mais si un demi-pour cent desdits citoyens signent un papelard contradictoire élaboré par un demi-pour mille de leurs semblables, l’entier du pays peut ouvrir sa gueule. Magnifique, car l’on sait que la flagornerie de certains lobbies économiques et industriels à l’égard de nos député·e·s peut parfois (souvent? Toujours?) les détourner des sentiers de la vertu et qu’un petit coup de pouce du peuple pour les y replacer façon Google Maps n’est jamais malvenu. Déroutant lorsqu’il s’agit de priver des êtres humains trop longtemps persécutés d’un droit civil dont les avantages familiaux et la beauté symbolique ne sont plus à prouver.

«Ouais, mais les enfants, la PMA, un papa, une maman, le bon Dieu, tout ça!» S’il avait fallu attendre l’homoparentalité pour avoir des familles de merde, Ted Robert serait né stérile. Je prolongerais volontiers le présent paragraphe pour des raisons d’harmonie de mise en pages, mais mon amour de l’efficacité argumentaire prévaudra cette fois-ci, si vous le voulez bien, sur mon sens de l’esthétisme.

Et nous nous retrouverons là, dans six mois, un an, peut-être deux – le laps de temps séparant un référendum de la votation s’y rapportant m’a toujours été nébuleux – à nous exprimer de concert sur la façon de vivre, de s’aimer, de s’unir et de rêver d’une population qui aurait pu confortablement se passer de notre avis si celui-ci n’avait pas été sollicité par une poignée de priveurs. La société finira bien par avancer, sans doute, mais plus lentement, plus mollement, avec un peu moins de panache car c’est comme ça, même les gens tout gris ont voix au chapitre. Ami·e·x·s arc-en-ciel, puissiez-vous prendre cette énième claque populaire comme un simple contretemps et vous rappeler que derrière vos bruyants détracteurs se cachent des gens souriants, aimants, soutenants et qui seront là pour vous tendre la main lorsque vous divorcerez.

Par Yann Marguet publié le 09.06.2021
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