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Darius, royal sujet de L’illustré durant 22 ans

Depuis 1998, date de son intronisation au TJ, Darius Rochebin a incarné, pour ne pas dire inventé, une sorte d’identité romande. C’est donc logiquement que L’illustré lui a consacré une couverture par année en moyenne. Retour sur cette popularité sans partage qui a viré au cauchemar en octobre dernier avec l’éclatement de l’affaire RTS.

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Dix-huit Unes de L'illustré consacrées à Darius Rochebin entre 1998 et 2020. L'Illustré

Plus de vingt ans durant, Darius Rochebin aura été une sorte de reine d’Angleterre locale pour L’illustré, avec en moyenne une présence en couverture par année. A force de lui faire raconter ses vies professionnelle et privée, à force aussi de le solliciter pour témoigner (toujours de bonne grâce, cela dit) dans nos différentes rubriques, des liens d’amitié s’étaient même tissés entre l’icône et certains journalistes de ce magazine. Nous ne défendrons pourtant pas, ni n’accablerons d’ailleurs, Darius ici. Seule la justice, à laquelle il a lui-même fait appel, décidera si la publication, il y a deux mois dans le journal Le Temps, de témoignages choquants à son encontre était ou non diffamatoire, si cette publication était ou non d’utilité et d’intérêt publics. Nous nous contentons ici de refaire la trajectoire originale de cet homme complexe, talentueux, paradoxal, adorable et déroutant à la fois, une trajectoire qui venait de prendre encore de l’altitude cet été avec son transfert sur la chaîne française LCI, avant de piquer brutalement vers le sol.

>> Lire l'entretien croisé Rochebin-Bouleau: «On partage la même passion de l’info»

Darius, c’est d’abord un regard. Un regard en permanence amusé, doublé d’un sourire en coin. C’est l’incarnation même de l’ironie, mais au sens étymologique et donc grec du terme: l’intraduisible mot «eirôneía» signifie «interroger en feignant l’ignorance». Une attitude socratique peut-être influencée par la formation classique de cet helléniste au prénom et aux origines paternelles pourtant perses, mais qui cite, avec détachement et un brin de cuistrerie, Thucydide ou Plutarque comme d’autres citent Coluche.

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Cette ironie-là sera une posture très rochebinienne tout au long de sa carrière: ne balançait-il pas parfois, sans crier gare et avec un faux air candide, à son interviewé une question venue d’ailleurs, une sournoise petite bombe atomique qui fâchait parfois à mort son destinataire? L’ancien patron de Nestlé avait détesté que l’impudent faquin lui demande combien il gagnait. Scandale encore avec l’ex-président du CIO quand Darius l’avait replongé dans son passé de dignitaire franquiste et qu’il avait évoqué son train de vie de roitelet.

Son insolence avait d’ailleurs motivé le meilleur article consacré à Darius Rochebin jamais paru dans L’illustré, un article signé Laurent Favre et qui posait la question qui agitait alors le landerneau romand: «Darius va-t-il trop loin?» Une journaliste féministe le traite même alors de «macho sournois» sur son blog en raison de dérapages bel et bien sexistes. C’était en 2006 et c’était la première vraie polémique autour du présentateur vedette qui avait soigné jusque-là une image de grand polisson timide avec une collègue ancienne reine de beauté, puis se présentant en fiancé sentimental, toujours dans L’illustré, avec la future mère de ses deux enfants.

Mais revenons aux débuts journalistiques de Darius. Ce furent des débuts à 1 franc, comme pigiste au Journal de Genève, qui rémunérait ses collaborateurs étudiants 1 franc la ligne de 55 caractères. Une misère, mais qui convenait à Darius, archétype de l’éternel étudiant en lettres peu pressé d’embrasser une carrière: «C’est un petit secret que j’hésite à confesser, avoue-t-il sur le site de l’Université de Genève: huit ans à la Faculté des lettres, d’innombrables cours séchés, des séminaires bâclés. J’en ai ressenti du dégoût.» Cette procrastination académique semée d’innombrables petits boulots lui permet pourtant de vérifier qu’il est fait pour le journalisme. Après le Journal de Genève, le voici qui débarque en 1995 à L’illustré, où ses textes impeccables étaient appréciés même par une rédaction en chef à l’époque pourtant très exigeante en matière de style. Mais après quelques mois seulement, le grand Genevois repart dans sa ville natale, plus précisément à la TSR.

Ah, la télévision, ce média qui rend fou paraît-il… Même provinciale comme celle de notre petite Romandie, la Tour empile une jolie collection d’ego boursouflés, comme toutes les télévisions du monde. En grec, on appelle cela l’hybris. Son antonyme, c’est la «sophrosynè», la tempérance ou maîtrise de soi.

En débarquant au quai Ernest-Ansermet, Darius a sans doute découvert une autre manière d’exister, une autre manière de paraître. Guetté depuis toujours par le surpoids, il va surveiller sa ligne de manière obsessionnelle. La construction du personnage sera précise, méticuleuse. Le succès, fulgurant. A ses débuts à l’écran, en 1996, il ne recueille que 1% de préférence dans un sondage commandé par TV8 sur les présentateurs de l’info de la TSR. A l’époque, Massimo Lorenzi écrase la concurrence avec un score de 43%. En 1998, l’intrigant gendre idéal succède au Latin lover pour présenter le TJ du soir. C’est le début d’un règne de vingt ans.

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Les années 2010 sont celles de la numérisation accélérée. Le smartphone monopolise la poche intérieure des vestons. Darius l’antique devient un geek. Les réseaux sociaux lui permettent de surexister. Il déteste les foules, les festivals et les fiestas, mais il a soudain des dizaines de milliers d’amis grâce à Facebook. Sur ce mur numérique des vanités s’affichent ad nauseam Darius et Poutine, Darius et Schwarzie, Darius et Macron, Darius et Bill Gates. Ce qu’il gagne en followers avec cette auto-mise en scène compulsive, Darius le perd en authenticité. En 2017, il se fera d’ailleurs gronder par ses chefs – la RTS l’a reconnu officiellement – pour un usage particulièrement non orthodoxe de Facebook. Tout cela sent le désenchantement, pour ne pas dire une possible fin de règne.

Mais la période précédant la votation «No Billag» met le service public sous pression. L’illustré propose à la direction de la RTS qu’un duo journaliste-photographe s’immerge durant deux semaines dans les bureaux et les studios pour rendre compte aux lecteurs de l’ambiance régnant dans cette institution en péril. Proposition acceptée. A son arrivée , le journaliste est prié d’aller boire un café à la cafétéria en attendant qu’un responsable vienne s’occuper de lui. Or, étrangement, dix secondes après s’être assis à une table seul devant sa tasse, le visiteur voit Darius se diriger vers lui, comme s’il avait demandé à être informé de cette modeste arrivée. Et c’est un Darius d’une minceur impressionnante et sans entrain qui nous avait tenu compagnie durant une vingtaine de minutes. Craignait-il que l’initiative passe la rampe ou avait-il d’autres soucis? Durant ce reportage, la grande vedette de la RTS nous était apparue isolée dans cette rédaction.

Or, quelques mois plus tard, celui qu’on croyait indéboulonnable est déboulonné. On déplace Darius sur le week-end en tentant de faire croire qu’il s’agit presque d’une promotion. Le principal intéressé n’est pas de cet avis. Les raisons de cet étrange coup de sac communiqué de manière elle aussi étrange a des airs de divorce. Darius était-il décidément impossible à gérer, lui qui passait outre la hiérarchie pour organiser lui-même ses interviews les plus prestigieuses?

Deux ans plus tard, c’est en tout cas la séparation: Darius monte à Paris. LCI mise sur un Suisse pour remonter ses audiences. Le monde à l’envers en quelque sorte. Cet exil est une résurrection professionnelle pour le Genevois, qui se révèle meilleur intervieweur que jamais face à ses invités. On retrouve son sens de l’ironie, mais il semble avoir aussi développé d’autres qualités, une meilleure écoute notamment, un meilleur sens de la relance.

Cette résurrection professionnelle s’est interrompue brutalement fin octobre. Dans une stupeur totale, même si des rumeurs circulaient depuis longtemps dans les rédactions. Ce scénario de sitcom est d’une absolue tristesse. Il fait probablement souffrir de parfaits innocents, à commencer par les enfants du principal intéressé, et de présumées victimes. Cette affaire confirme décidément une règle plus valable aujourd’hui que jamais: quand on cherche à capter la lumière, il vaut décidément mieux avoir le moins de zones d’ombre possible.


Par Clot Philippe publié 23.12.2020
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