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Rencontre musicale 

Mélodie Zhao: «J’ai été la cible du racisme depuis l’enfance…»

La Suissesse et pianiste classique virtuose Mélodie Zhao, 27 ans, chante aussi désormais. «Love In stead», premier titre pop, porte un message d’amour et dénonce un fléau qui la concerne: la haine contre les Asiatiques. Chez elle à Saint-Prex (VD), elle lance aussi Spectrum, un festival novateur mêlant classique et musique électro. Confidences d’une surdouée.

Mélodie Zhao

A Saint-Prex (VD) où elle a grandi, la pianiste virtuose classique Mélodie Zhao s’est immergée dans le lac. «L’eau est un symbole de transition», dit la Suissesse, qui se lance désormais aussi dans la chanson pop et l’électro.

Darrin Vanselow

Comme pour célébrer un rite de passage, Mélodie Zhao a souhaité s’immerger dans le lac, à Saint-Prex (VD), en robe de concertiste. Une façon symbolique de jouer sa nouvelle partition musicale, d’emprunter d’autres chemins et d’assumer ses ambitions. Dans la petite commune vaudoise de son enfance, où se niche l’appartement familial, la pianiste classique virtuose de 27 ans lancera, les 11 et 12 septembre, Spectrum, son festival, à la croisée entre musique classique et électro.>> Lire aussi: Le rêve symphonique de Phanee de Pool

Suissesse née à Bulle, il semblait lui manquer le déclic capable de faire éclore l’autre Mélodie en elle et de se défaire de l’étiquette d’enfant prodige. «J’y suis enfin parvenue cette année», dit-elle. C’est à Berlin, où elle vit depuis plus de quatre ans, qu’elle s’est révélée à elle-même. Née de parents chinois, longtemps enfermée dans le carcan d’un art auquel elle a été initiée à 2 ans et demi, elle donne désormais aussi de la voix dans un registre inattendu: la pop.
 

Love Instead, son seul titre dévoilé à ce jour, accompagné d’un clip réalisé par Cadenza, sa cadette, porte un message d’amour et dénonce un fléau: «Stop Asian Hate» («Stop à la haine contre les Asiatiques»). Au départ, c’est le nom d’un mouvement né aux Etats-Unis, après une fusillade. Le 16 mars dernier, dans un salon de massage thaïlandais d’Atlanta, un garçon de 21 ans a fait huit morts, dont six femmes. L’assaillant, s’il réfutait tout mobile raciste, arborait un t-shirt explicite: «Covid-19, virus importé de Chine». Mélodie Zhao ne l’avait encore jamais évoqué, mais elle aussi a été touchée par la discrimination depuis l’enfance. Et la pandémie n’a rien arrangé.

Mélodie Zhao

Mélodie joue sur un Petrof à 4 ans. 

Instagram ciaomelodie

«A l’école à Coppet, les camarades me saluaient ainsi: «Hé, salut «pas de nez»!» Les enfants, sans filtre et sans limite, peuvent être cruels, surtout lorsque le harcèlement scolaire se double de racisme.» Entre 6 et 11 ans, chaque rentrée a été un calvaire pour Mélodie. «J’étais systématiquement prise pour cible. Deux ou trois élèves demandaient aux autres de me boycotter. Et, en classe, dès que je prenais la parole, tout le monde se mettait à rire.» Pour cette raison, mais aussi parce que l’étude du piano l’accaparait jusqu’à huit heures par jour, elle a été déscolarisée à l’âge de 13 ans. «Cette atteinte à l’image peut détruire un enfant. J’ai dû forger une confiance en moi avec le sentiment que je ne devais pas me cacher et que j’avais le droit d’exister.»

Mélodie Zhao

En juin, en mode pop, Mélodie Zhao enregistre «Love Instead».

Facebook Melodie Zhao

Le racisme, elle l’explique ainsi. «Il est l’expression d’une peur primitive injustifiée, celle de se faire envahir, et cela engendre de la haine. Les gens se disent (elle rit): «Houla! Gengis Khan et les Huns sont de retour!» En 2020, la crise du Covid-19 a envenimé les choses au point que le secrétaire général de l’ONU a appelé les gouvernements à se mobiliser contre ce qu’il a considéré comme «un raz-de-marée de haine». Mélodie n’y a pas échappé. «En pleine rue, j’ai essuyé des attaques comme: «Porteuse de virus», ou encore: «Oh, les Chinois, vous ne pouvez pas sortir de chez vous!» L’un de ses amis, musicien, a été pris à partie dans le TGV entre Paris et Lausanne. «Quatre jeunes l’ont insulté et traité de «sale Asiatique» pendant trois heures. Une fois arrivé, il tremblait tellement qu’il n’a pas pu enregistrer avec l’orchestre…»

Mélodie Zhao

En mai 2019, à Berne, avec le chœur de l’Opéra national de Chine, elle interprète Beethoven.

DR

Ce rejet, Mélodie l’a connu dans le milieu du classique. «Avant même de m’écouter, on me jugeait sur mon nom. J’entendais: «Elle va jouer tout droit», c’est-à-dire de façon robotique – sous-entendu «comme les Asiatiques», préjugé récurrent –, ou encore: «Elle va avoir des problèmes de style, ce n’est pas sa culture.» Elle sourit: «Dans ma famille, je suis la troisième génération à faire de la musique classique occidentale», souligne-t-elle. A 5 ans elle apprenait à déchiffrer les Symphonies 5 et 6 de Beethoven avec son grand-père, trompettiste, chef d’orchestre et théoricien. «Il m’a inculqué la base théorique afin que je devienne compositrice.» Pour elle, tout a commencé à 2 ans lorsqu’elle a vu son cousin, qui n’en avait que 8, jouer du piano à Bayreuth. «C’était trop cool. J’ai eu un coup de cœur. Je voulais comprendre comment on faisait.»



La jeune surdouée, suivie à la Haute Ecole de musique de Genève par Pascal Devoyon, est devenue concertiste à 6 ans. Elle a donné une première représentation devant 1600 personnes, puis un récital avec orchestre à 10 ans, avant d’enregistrer trois ans plus tard, un record de précocité, les 24 Etudes de Chopin. A 19 ans, Mélodie Zhao va mettre en boîte l’intégrale des Sonates de Beethoven, un sommet technique de dix heures. Du jamais-vu pour une si jeune musicienne.

Mélodie Zhao

L’ex-enfant prodige est devenue une jeune femme épanouie de 27 ans. Dans sa commune, elle se lance un nouveau défi et propose, les 11 et 12 septembre, le festival Spectrum, mêlant musique classique et électro.

Darrin Vanselow

Comme une athlète de haut niveau, sa vie a été une succession de défis. Ses parents l’ont mise en garde très tôt contre les difficultés à venir. Le rejet des autres notamment. «Ils ont subi un racisme plus dur encore que celui auquel j’ai été confrontée. Ils savaient les vicissitudes auxquelles nous allions nous heurter, ma sœur et moi.»

C’est en Suisse que sa mère, Chinoise de Malaisie et hôtelière, a rencontré son père, originaire de Pékin. Violoniste et pédagogue, il a coaché Mélodie lorsqu’elle était enfant. «Nous avons été élevées dans l’idée qu’il fallait toujours être les meilleures et deux fois meilleures que les autres pour avoir, ici, des chances égales, les mêmes opportunités et être respectées.» En acquérant un esprit de compétition qui la motive encore, elle a pris conscience que la situation était anormale. «Cela m’a mis une pression énorme. Tous les enfants devraient pouvoir bénéficier de chances égales sans avoir à prouver quoi que ce soit parce qu’ils ont une apparence différente.»

Mélodie Zhao, privée de sorties, a étudié sans relâche jusqu’à l’âge de 18 ans. «Je n’avais aucune vie sociale. Mes seules fréquentations étaient les auteurs classiques: Hugo, Chateaubriand ou Nietzsche. J’ai même fini par m’exprimer comme dans les livres. Un jour ma sœur m’a dit: «Pourquoi est-ce que tu parles comme il y a deux cents ans?» (Elle éclate de rire.) C’est un peu triste quand j’y pense…» Difficile de deviner une quelconque souffrance, tant la jeune femme semble épanouie; pourtant, les choses auraient pu mal tourner. «A un moment, j’ai commencé à me faire du mal à moi-même afin de bien faire comprendre ce que je ressentais. Cela s’est manifesté comme une deuxième personnalité. C’était ma façon de me rebeller», dit-elle pudiquement.

Mélodie Zhao

«Saint-Prex m’évoque l’amitié, la générosité, la constance et la perfection tranquille et inspirante de la nature», dit Mélodie, en visite chez elle cet été. Le reste de l’année, elle vit à Berlin.

Darrin Vanselow

Depuis, tout est rentré dans l’ordre. Mélodie s’est émancipée. Aujourd’hui, elle parle français, mandarin, anglais et allemand et fait de son identité plurielle un atout. «Je suis l’addition de toutes mes expériences. Il faut s’imprégner d’autres cultures, de différences, c’est ça la mixité. La mondialisation est inexorable, utilisons-la au mieux.» Et la Chine? «Je ne m’y sens pas comme dans une patrie. J’ai le sentiment d’y aller comme à l’étranger. A Pékin, tout a changé en vingt ans. La technologie est partout, la soif de culture est énorme. Aux concerts classiques, il n’y a que des jeunes. Ce pays compte 1,5 milliard d’individus. C’est un autre monde. Beaucoup plus ouvert qu’on ne l’imagine.»

Son ouverture et sa singularité, elle les cultive dans la musique. «Dans les années à venir, je veux créer un show complet, un nouveau langage musical où l’on va passer d’un style à un autre, avec un travail sur les lumières – de l’art digital – et l’utilisation de la voix.» Tout ça sous son nom. «Je veux que ce soit quelque chose qui donne de l’énergie aux gens, une expérience transcendante.» Pour cela, même si le classique reste sacré à ses yeux, Mélodie compte réduire ses activités de concertiste à 50%.

Berlin est le lieu de cet épanouissement et de ses nouveaux élans. Mélodie Zhao s’y sent apaisée et libre. «Mes amis m’ont dit: «Tu dois avoir le courage de vivre la vie que tu souhaites, de dire et penser ce que tu veux.» Cette ville est un hub musical multiculturel. D’excellents musiciens classiques y font aussi de l’électro.» C’est ainsi qu’est née l’idée du festival Spectrum.

Mélodie Zhao

«Yuhan Zhao, mon père, est le pilier de la famille. Il cuisine comme un dieu. Violoniste et pédagogue, il a été mon coach et continue à me soutenir. Avec ma sœur Cadenza, on passe notre temps à le taquiner.», déclare la virtuose. 

Darrin Vanselow

«Le public pourra danser et applaudir», dit Mélodie, amusée. En récital, la jeune femme aime et ose introduire d’un discours les pièces classiques qu’elle interprète. «Mais, on m’a toujours appris à me taire, à ne pas trop bouger sur scène, à ne pas être démonstrative, à m’effacer afin de servir la musique.» Désormais, elle a envie d’autre chose. Elle qui a découvert d’autres formes de musique sur le tard, adule Ella Fitzgerald – «ma déesse» –, Amy Winehouse ou Sinatra, sait que les frontières sont perméables. «Sergueï Rachmaninov et Vladimir Horowitz admiraient le pianiste de jazz Art Tatum.»

Enfant d’hier et d’aujourd’hui, d’ici et d’ailleurs, Mélodie Zhao a convoqué de grands noms de l’électro pour son premier rendez-vous. A l’affiche, on retrouve Hendrik Weber, alias Pantha Du Prince, figure de proue d’une musique allemande minimale aux sonorités envoûtantes. L’homme déclare volontiers: «Je veux faire découvrir au public l’expérience d’un monde parallèle.» Le violoniste Iskandar Widjaja, spécialiste du crossover – pop et classique –, mélangera les genres en compagnie du pianiste classique Itamar Golan.

Avec la Camerata Nordica, Mélodie, elle, va présenter Berlin Suite, son œuvre. «Il y a aura Grégoire Blanc au thérémine. C’est le premier instrument de l’histoire de la musique électronique, un boîtier muni de deux antennes.» Elle chantera sur scène dans cette pièce originale enrichie de sons glanés dans Berlin. «C’est un moyen de composition. J’ai enregistré dans le métro et au bord de la Sprée, la rivière qui coupe la capitale allemande en deux.» Ce programme, éclectique, chargé de promesses, navigue entre cette œuvre inédite, le Concerto n° 1 de Chostakovitch et des musiques de films. Une invitation à s’évader à travers le temps. Une expérience à la fois sonore et sensorielle.

Festival Spectrum, les 11 et 12 septembre, Saint-Prex (VD), concerts payants et gratuits.
Infos et réservations: www.spectrumfestival.ch

Par Didier Dana publié le 01.09.2021